Almodovar ouvre la 57 ème édition du Festival de Cannes avec  La mauvaise éducation | Eloy Santos
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Eloy Santos   

 

Almodovar ouvre la 57 ème édition du Festival de Cannes avec  La mauvaise éducation | Eloy Santos

Le dernier film de Pedro Almodóvar, tant attendu du public, est enfin arrivé sur le grand écran espagnol. Tout au long de la première semaine de projection, il a été vu par environ 250.000 spectateurs, chiffre qui a de loin dépassé l’affluence du public lors de ses précédents succès, Tout sur ma mère et Parle avec elle. Qui plus est, La mauvaise éducation est le film qui a été sélectionné pour inaugurer la prochaine édition du Festival de Cannes, un privilège qui n’a jamais été jusque là concédé à un film espagnol. Cette information donne à elle seule une idée de l’attente qui s’est créé autour de la dernière créature du très populaire cinéaste.

L’attente est encore plus intense en Espagne depuis que le thème de fond auquel s’attaque le film a été divulgué: celui de l’éducation religieuse sous le régime franquiste, et les différentes formes d’abus qu’un tel système a pu générer. «C’est un miracle que nous ne soyons pas devenus des psychopathes, après avoir subi une éducation aussi terrifiante», a déclaré récemment le réalisateur.

Né en 1950, Pedro Almodóvar, comme la majorité des Espagnols de sa génération, a vu son enfance se dérouler dans une des nombreuses écoles religieuses éparpillées dans tout le pays. Sur l’école de cette époque se cristallisait un des dogmes les plus tenaces du régime: l’identification entre l’autoritarisme de l’Etat et les aspirations du catholicisme officiel, dans sa version plus obscurantiste et répressive. Le vieux cheval de bataille de l’éducation, obsession des politiciens et des intellectuels les plus illuminés de la II° République, clef de la regénération politique du pays, avait été accaparé par les forces les plus réactionnaires du pays. Toutefois, dans La mauvaise éducation, cette réalité n’est pas au centre d’une réflexion historique et sociologique, mais apparaît plutôt comme un motif en toile de fond qui devient l’élément déclencheur d’une ancienne blessure représentée par l’égarrement initial et les tentatives de rédemption des personnages.

Almodovar ouvre la 57 ème édition du Festival de Cannes avec  La mauvaise éducation | Eloy Santos

La mauvaise éducation se déplace essentiellement sur deux axes temporels:
-1964, à l’intérieur d’un collège religieux, où deux enfants, Enrique et Ignacio, commencent par découvrirent ensemble le jeu et l’amour, mais aussi les incidences de ce monde asfixiant incarné par le Père Manolo, prêtre victime d’une passion coupable et tourmentée pour Ignacio; -le début des années 80, dans l’Espagne désormais démocratique, quand Enrique, devenu cinéaste à succès, reçoit la visite d’Ignacio, qu’il n’avait plus vu depuis des années, et qu’il a même du mal à reconnaître. A cette occasion, Ignacio lui remet un récit qu’il a écrit sur ses vieilles années du collège. Ce texte devient dans les mains de Enrique le synopsis de son prochain film. Echange de bons procédés, le réalisateur donnera à Ignacio le rôle principal de sa nouvelle production. Film dans le film, les scènes font s’imbriquer la narration devenue histoire à celle plus ancienne des deux protagonistes, et du mystère qui s’insinue petit à petit dans leurs rapports et dans l’expression de leur identité. Un jeu de miroirs, de dédoublement, de renvois et de réapparitions entre passé et présent, nous fait emprunter des routes sineuses et insensées. Face aux ambiguités extrêmes de la vie, les adultes des années 80 devront affronter des choix difficiles, souffrant encore de cette liberté qui leur a été niée quinze ans auparavant.

Il est aisé d’entrevoir derrière le personnage d’Enrique Almodóvar lui même, qui connut précisément avec ses premiers films le succès dans les années 80, et représente sans nul doute un des symboles de la movida, cette explosion de créativité musicale et cinématographique un peu excessive avec laquelle Madrid salua les retrouvailles avec les libertés civiles, tournant le dos à la dictature franquiste. Almodovar faisant les comptes avec les fantasmes du passé, après l’ivresse libertaire et sexuelle de sa toute première production cinématographique: c’est bien de cela dont il s’agit avec La mauvaise éducation, récit d’un recul et d’une prise de conscience.

Ce film est à la fois une chronique du désenchantement générationnel et un exercice de résignation aux tonalités grises de la maturité. Sans renoncer aux célébrations du corps et de la sensualité qui caractérisent depuis toujours son cinéma (c’est sans doute le film le plus osé avec des scènes très explicites d’amour homosexuel), Pedro Almodóvar nous a offert un film complexe et adulte.

Almodovar ouvre la 57 ème édition du Festival de Cannes avec  La mauvaise éducation | Eloy Santos

Pourtant, c’est précisément la complexité du sujet, avec sa densité narrative articulée dans un emboîtement périlleux de poupées russes, qui finit par alourdir les possibilités du film et son esthétique. Le spectateur peine à rentrer dans le jeu que propose Almodovar dans La mauvaise éducation.

Dans les films Tout sur ma mère (1999) et Parle avec elle (2002), l’émotivité spontanée des situations, leur vérité humaine d’une part, et la sagesse de leur construction narrative de l’autre, permettaient d’atteindre un équilibre délicat, quasi magique, qui contribuait à rendre vraies, touchantes, plus réelles que la réalité, des histoires de vie extrême, proches parfois du délire imaginaire.

Paradoxalement, chez un cinéaste dont les premières créations reposaient en grande partie sur une puissante capacité naturelle à surprendre, provoquer, faire rire, émouvoir, et qui a appris à dominer les règles stylistiques du cinéma au fur et à mesure qu’il construisait sa propre filmographie, ce dernier film perd de sa force émotive au profit d’une inégalable maîtrise technique.

S’inscrivant davantage dans le registre du polar (dans sa variante française: je pense à cette revisation des meilleurs thrillers holywoodiens réalisée par la nouvelle vague) que dans celui du mélodrame américain (autre registre qu’Almodovar domine à la perfection), La mauvaise éducation constitue malgré tout une impressionnante, voire brillante, réflexion sur les imprévisibles croisements de l’art et des singuliers parcours de la vie humaine. C’est aussi un éclairage porté sur les risques mortels qu’un artiste doit affronter pour vivre son métier dans la création. Aussi, même dans une de ses oeuvres la moins réussie, Pedro Almodóvar demeure un véritable artiste. Eloy Santos


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