Renaud García-Fons. La musique, lien profond entre l’Orient et l’Occident | Nadia Khouri-Dagher, Kudsi Erguner, Dhafer Youssef
Renaud García-Fons. La musique, lien profond entre l’Orient et l’Occident Imprimer
Nadia Khouri-Dagher   

Renaud García-Fons. La musique, lien profond entre l’Orient et l’Occident | Nadia Khouri-Dagher, Kudsi Erguner, Dhafer YoussefRenaud García-Fons est un contrebassiste français d’origine espagnole et italienne, qui nous enchante, d’album en album, en célébrant la Méditerranée en musique (voir notamment notre rubrique MUZZIKA! sur son dernier album, “Méditerranées”, qui fait suite à “Linea del Sur”, tous deux sur l’excellent label allemand Enja ( http://www.babelmed.net/muzzika/299-mediterraneo/5989-muzzika-octobre-2010.html ).
Formé entre autres auprès de François Rabbath, contrebassiste d’origine syrienne qui a révolutionné les sonorités de cet instrument, et qui a notamment accompagné Barbara qui adorait la contrebasse, Renaud García-Fons nous émerveille avec ses compositions où la contrebasse sonne tantôt comme un ‘oud, tantôt comme un kamantché, tantôt même... comme une flûte bédouine nay! Membre de diverses formations de jazz et accompagnateur de musiciens orientaux tels Kudsi Erguner ou Dhafer Youssef, Renaud García-Fons aime toutes les musiques libres. Nous l'avons rencontré à Paris, entre deux voyages...



D’où vous vient cette passion pour la Méditerranée? Tous ces lieux dont vous égrenez les titres dans vos compositions, en avez-vous rêvé, ou bien s’agit-il de voyages que vous avez effectivement réalisés?
Il y a la Méditerranée géographique que j’affectionne: je suis issu d’une famille espagnole avec une touche d’origine italienne. Et puis il y a la Méditerranée imaginaire, c’est-à-dire celle qui s’est développée depuis ma petite enfance, par les lectures, par l’écoute des multiples musiques du pourtour méditerranéen, et des musiques du monde aussi. Ce projet est construit autour d’une inspiration issue de mes rêves de Méditerranéen, des rêves musicaux.

On trouve dans cet album des inspirations venues de musiques grecques, arabes, balkaniques, espagnoles...
La culture musicale autour du bassin méditerranéen est extrêmement riche et variée, mais avec certains points communs, certaines passerelles. Ce qui est intéressant, c’est la richesse, la parenté, mais aussi les différences. Et il me semble que cet album, d’une façon naturelle, exprime cette diversité, et aussi ces points communs.

Quand vous voyagez en Méditerranée, emmenez-vous votre contrebasse avec vous?
Ces 20 dernières années j’ai voyagé avec ma contrebasse parce que j’avais la chance d’avoir des concerts. Autrement je voyage beaucoup grâce à la musique, donc cela m’arrive de rencontrer des musiciens sur place. Et puis certains musiciens viennent à moi parce qu’ils connaissent mon travail, ils viennent aussi à moi en France. En tout cas je n’ai pas composé cette une musique en voyageant physiquement pour chacune des pièces: c’est plutôt quelque chose d’intérieur. J’essaye de laisser parler en moi des choses qui viennent, des rencontres, certaines choses vécues, mais aussi une part purement imaginaire. Le titre évoque des choses en moi, et je commence à écrire la musique comme ça...

Vous faites sonner votre contrebasse de temps en temps comme un violon arabe, ou un ‘oud, ou encore un kamantche... Vous utilisez également souvent le pizzicato, qu’on entend beaucoup en jazz...

Oui, et j’utilise aussi une autre technique. Les gens ont en tête la contrebasse jazz jouée en pizzicato - avec les doigts. Et la contrebasse classique est principalement jouée avec l’archet. Moi j’utilise une technique d’archet jeté sur la corde, ou projeté sur la corde, qui donne un son qui n’est pas celui du doigt, et qui est différent de celui de l’attaque de l’archet naturel: certains comparent cela avec un rebond, ça leur fait penser à certains instruments orientaux comme le ‘oud ou d’autres. J’utilise aussi d’autres techniques, comme celle pour avoir un son plus flûté: il y a une façon de prendre le son plus vers le chevalet, et ça fait un son qui va plus dans le sens du ney ( flûte arabe ) par exemple.

Avez-vous domestiqué ces instruments orientaux - ‘oud, kamantche, etc. - ou bien simplement mettez-vous la contrebasse au service de ces instruments?
Je m’en suis nourri. J’écoute régulièrement ces instruments, j’ai rencontré des instrumentistes de très haut niveau, j’ai joué avec eux souvent. Donc ça m’a beaucoup appris.

Parmi ces musiques du pourtour de la Méditerranée, quelles sont plus spécifiquement vos coups de foudre, ou vos maîtres, les musiques que vous aimez plus que tout?
La liste est très très longue... Evidemment on peut parler des grands maîtres du flamenco, ça semble une évidence. Le flamenco ancien aussi, celui des riches heures du flamenco, toutes les gravures historiques, c’est quelque chose que j’ai beaucoup écouté. J’aime tous les flamencos, mais là, avec le flamenco ancien, on a a un lyrisme qu’on a peut-être moins dans le flamenco actuel. Lequel est plus tourné vers un swing, une efficacité rythmique - que j’aime beaucoup d’ailleurs - mais disons que le côté un peu plus oriental dans le chant par exemple, on l’a davantage dans le flamenco des années 50-60. Après il y a les musiques qui ont traversé mon enfance du Sud de la France ou de la Catalogne, toutes ces sardanes, ces danses traditionnelles et ces chants catalans ou provençaux. La sardane est une danse et un genre musical très fameux en Catalogne. J’ai de la famille dans le Sud de la France, proche de la frontière. Car je suis issu d’une famille d’émigrés espagnols rapatriés de la guerre civile, et qui se sont retrouvés parqués dans un camp de concentration près de la plage d’Argelès, avant qu’elle ne soit une station balnéaire... Et si on continue le voyage méditerranéen il y a toute la musique italienne populaire, les chants napolitains et autres traditions vocales que j’ai toujours beaucoup aimés, et bien sûr on ne peut pas penser à l’Italie sans penser à Ennio Morricone par exemple. C’est un compositeur de musiques de films et de musique en général, qui a composé avec une sensibilité mélodique... Il y a aussi Nino Rota bien entendu, c’est très très riche. Il y a aussi la musique grecque et la musique des Balkans. Musique grecque qui est très variée, entre la Crète et le Nord de la Grèce. Après on passe à Istanbul, à la musique turque qui est très variée, très riche, avec des musiciens fabuleux. J’ai eu la chance de jouer avec des musiciens de tous ces pays. J’ai joué des années avec Angélique Ionatis, et je joue régulièrement avec Kudsi Erguner, et d’autres. Après, pour faire très vite, il y a toute la musique orientale, Egypte puis Maghreb jusqu’au Maroc, très variée aussi. Il y a différents styles, différentes spécificités, et je me suis aussi beaucoup nourri de ces musiques.

Quand vous jouez avec un artiste comme Kudsi Erguner (artiste de musiques turques traditionnelles, ndlr), vous jouez de la musique turque?

Non: moi j’amène mon bagage, je m’adapte, et les musiciens qui m’invitent à jouer avec eux, j’ai l’impression qu’ils aiment bien que j’arrive avec mon bagage. C’est-à-dire qu’ils n’attendent pas de moi que je sois un musicien pur qui a poussé l’étude du maqam ( style musical oriental, ndlr ) à son paroxysme: ils apprécient ma façon de sentir la musique et d’y participer, et d’amener en même temps quelque chose de différent. J’imagine, parce que je ne suis pas à leur place...

Par ailleurs vous faites aussi du jazz...
Oui, mais ça se connecte: dans mon esprit il n’y a pas vraiment de frontières. Dans ma façon d’appréhender la musique, il n’y a pas de frontières.

Et dans le monde arabe, quels sont les musiciens qui vous ont marqués?

Si je devais citer un musicien du monde arabe, qui n’est pas tout à fait méditerranéen, c’est Mounir Bachir (maître irakien du ‘oud, 1930-1997, ndlr). Je suis allé en Irak entre les deux guerres, pour y jouer dans le théâtre reconstitué de Babylone avec l’Orchestre national de jazz dirigé par Claude Barthélémy à l’époque, et c’était suite à une invitation de Mounir Bachir. Mais il était souffrant, et nous n’avons pas pu le voir, malheureusement: ç’aurait été l’occasion. Sinon, je l’ai regardé sur youtube, et puis surtout écouté ses disques...

Revenons sur votre parcours: vous suivez une formation en musique classique, puis vous décidez vite de vous tourner vers le jazz et les musiques qui vous plaisent, et vous ajoutez une 5° corde à votre contrebasse...
J’ai étudié dans deux conservatoires à Paris et j’ai eu un prix incluant tous les conservatoires de la ville de Paris. Je ne suis pas entré au Conservatoire national parce qu’au moment où j’allais le faire, il y a eu un bouleversement dans ma vie, d’ordre émotionnel et affectif, je me suis dit “non, je vais gagner ma vie à travers la musique et je vais travailler par moi-même”. J’avais mon bagage classique, j’avais en poche un prix de conservatoire, mais j’avais toujours pratiqué différentes musiques à la fois, même quand je faisais mes études classiques. A 21 ans je n’ai plus vu de professeur: la dernière fois que j’ai vu François Rabbath, auprès de qui j’ai étudié ( contrebassiste et professeur de conservatoire, accompagnateur notamment de Barbara, qui aimait beaucoup la contrebasse, ndlr ) j’avais 20 ans. Et après ça j’ai travaillé exclusivement tout seul, avec le double impératif de développer mon travail sur l’instrument, la technique, me nourrir de différentes musiques et m’en rapprocher avec mon instrument; et en même temps, gagner ma vie avec la musique. Donc j’ai eu l’occasion de jouer dans des contextes jazz, absolument jazz, et très vite aussi dans des contextes que l’on a appelés ensuite la “world music”.

Et dès 20 ans étiez-vous déjà en train d’écrire vos propres compositions?

J’ai un enregistrement effectué pour la maison Polydor, j’avais 12 ou 13 ans, avec mon premier groupe. C’était du rock un peu progressif, j’écoutais beaucoup de rock, de jazz-rock, je faisais de la guitare basse à ce moment-là. En fait j’ai fait de la guitare électrique, et d’avant d’opter pour la contrebasse j’ai fait deux ans de guitare basse électrique. Par contre quand je suis passé à la contrebasse à 16 ans, alors là j’étais extrêmement assidu et fidèle à cet instrument parce que j’ai eu le pressentiment que c’est un instrument multiple, que c’était un instrument qui devait me permettre - et c’est aussi pour ça que je l’ai choisi - d’aborder plusieurs musiques. C’était un peu mon rêve: je me suis dit “le lundi, je peux jouer du tango, le mardi du jazz, le mercredi du ‘oud, le jeudi du classique, etc”.

Etes-vous le premier à avoir tenté ces expériences sur la contrebasse, pour tenter d’approcher le son d’autres instruments?

La contrebasse est un instrument qui s’est ouvert particulièrement à partir des années 70 et il y a plusieurs personnalités qui se détachent. Mais je pense particulièrement à François Rabbath, qui était l’un de mes professeurs. Lui a développé l’instrument sur le plan classique. Il est né en Syrie et a grandi à Beyrouth, qu’il a quitté à 20 ans pour venir s’établir en France. Il venait d’une famille de musiciens classiques mais il a appris la contrebasse en autodidacte. Quand il est arrivé en France, au bout de quelques années, il s’est intéressé à la contrebasse, et c’était déjà une certaine approche de l’instrument, par sa sensibilité, ses origines, un certain mélange de musiques.

Et cette fameuse technique d’archet jeté, c’est lui qui vous l’a transmise?
C’est un gigantesque pionnier pour la technique de la contrebasse en général, et après ça, chacun suit son chemin... Mon dernier cours avec lui, c’était il y a 26 ans...

Comment se sont faites les rencontres avec les autres musiciens - formidables - avec lesquels vous jouez, et qui sont, comme vous, nourris d’autres musiques? Vous semblez tous sur la même longueur d’ondes...
Ca s’est fait naturellement au fil des rencontres, au fil du temps, on m’a invité là, et puis on m’a invité ailleurs, et puis on se retrouve, chacun avec sa sensibilité...

Beaucoup de musiques de l’Est de la Méditerranée sont assez mélancoliques, et plusieurs titres de votre disque baignent dans ce climat. Cette mélancolie, elle vous parle? C’est quelque chose - vous l’évoquiez à propos du flamenco ancien - qu’on ne trouve peut-être plus dans l’Occident pressé, technologique, rapide, efficace, virtuose d’aujourd’hui?
Je pense qu’il y a probablement une dimension particulière dans la musique orientale traditionnelle, comme dans toute culture musicale: une tradition d’un “chant profond”. Ca n’est pas forcément un chant chanté: cela peut être aussi une forme de chant instrumental. C’est le maqam oriental, ou la musique de Bach, ou la musique qui a une certaine profondeur, qui exprime une certaine intériorité, une certaine spiritualité. Et cela peut paraître un peu pédant, mais je la perçois comme une musique de l’âme. Et on la retrouve dans le pourtour méditerranéen, mais aussi ailleurs.

Pensez-vous qu’aujourd’hui, en Occident, ce type de musique, ce “chant profond”, n’est plus en phase avec le rythme de vie actuel? Et ce serait dans ces pays du Sud de la Méditerranée, qui sont moins développés technologiquement, où les gens ont plus de temps, qu’elle peut encore s’épanouir, car c’est une musique où il faut être assis et écouter avec attention, et non des morceaux de 3mn pour la radio?

En Occident il y a une attraction pour des choses qui sont immédiates, qui ne demandent pas beaucoup de temps à appréhender, mais en même temps je pense qu’il y a un public qui aime aussi se retrouver en écoutant une musique qui va exprimer quelque chose d’un peu différent, qui ne soit pas forcément dans la frénésie de ce temps.

Vous voyez une unité en Méditerranée, d’autres continuent d’opposer “Orient” et “Occident”...

J’aime autant l’Orient que l’Occident. Je pense qu’il y a une différence, une complémentarité, et c’est probablement ce que notre monde a du mal à trouver. Par contre, si on arrive à la trouver, peut-être que ça va nous donner quelques lendemains... qui chantent, justement ! Je crois, comme le dit l’une des citations du livret prises à Ostad Elahi, philosophe spirituel iranien, que, “L’amour est à la racine de tout”. Il y a un livre paru il y a quelques années, de maximes de cet auteur, d’une grande spiritualité, et qui m’ont beaucoup touché. Je crois vraiment que l’amour est à la racine de tout. Dans toutes ces cultures, nous avons en commun cette croyance. Et la musique véhicule à mon avis, ou devrait véhiculer, cette idée. Il y a peu de dissensions entre les différentes cultures musicales en Méditerranée, il y a beaucoup de rencontres. Quand vous voyez cet orchestre de jeunes Israéliens et Palestiniens, quand vous voyez des festivals où se côtoient des musiciens de différents pays... Il peut y avoir un côté artificiel, mais il y a à mon avis un côté sincère et profond dans ces réunions. Par exemple, je joue souvent avec deux musiciens turcs, nous sommes allés jouer dans un festival à Jérusalem, et ce sont des moments forts, où dans le public il y a des personnes de différentes communautés, et nous étions tous ensemble, regroupés autour de la musique...



Propos recueillis par Nadia Khouri-Dagher
08/02/2012