A propos de La última luna de Miguel Littin | Eloy Santos
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Eloy Santos   
  A propos de La última luna de Miguel Littin | Eloy Santos Très peu sont ceux qui savent que la communauté d'origine palestinienne la plus vaste du monde, en dehors de la Palestine, se trouve au Chili. Environ un demi million de Chiliens descendent de la première et deuxième génération des émigrants palestiniens qui arrivèrent dans le pays, dans les années 1900-1930. Nombre d'entre eux maintiennent une profonde relation affective avec leurs racines familiales et culturelles, et perçoivent comme la leur, la situation désespérée dont souffrent leurs parents, depuis des décennies, sur les lointaines côtes de la Méditerranée.
Miguel Littin est chilien et palestinien, exilé et citoyen du monde, petit-fils de Palestiniens et de Grecs ayant émigré au début du 20ème siècle. Il est l'auteur de plusieurs films constituant une oeuvre parmi les plus significatives et les plus tranchantes de la cinématographie latinoaméricaine. De El chacal de Nahueltoro (1969) aux célèbres Actas de Marusia (1976) et Acta de general de Chile (1986), qui devinrent au gré du temps un véritable paradigme du cinéma politiquement engagé.
Expulsé de son pays pendant la dictature -"Au lieu de m'enlever un pays, l'exil m'offrit le monde" commenta un jour Littin-, celui-ci continua à réaliser, toujours avec la même efficacité, ses dénonciations filmées dans d'autres pays, comme le Mexique ou le Nicaragua. La última luna est son dernier long métrage, le deuxième mis en scène dans le contexte géographique du Moyen-Orient, après son documentaire Cronicas palestinas de 2001, témoignage cru de la seconde Intifada palestinienne.
Librement inspiré de l'histoire de son propre grand-père, La ùltima luna raconte les vicissitudes d'une famille chrétienne palestinienne dans le hameau de Beit-Sajour autour des années 1914-1920, période pendant laquelle la domination politique en Terre Sainte passa des Turcs aux Anglais. Soliman et Matty (interpretés avec fraîcheur et conviction par Ayman Abu Alzulof et Tamara Acosta) continuent à élever leurs deux enfants sans se préoccuper excessivement de leurs difficiles conditions de vie, pleins de confiance en eux-même, envers le destin et envers les fruits que leur portent les champs qu'ils travaillent.
Un de leurs deux fils est déjà promis à la fille de l'oncle Gorbacha, l'homme de confiance des Turcs sur leurs terres. Dès que les noces seront célébrées, les deux enfants, fraîchement mariés, partiront pour le Chili : la voix off, déjà adulte, qui nous raconte l'histoire que l'ont voit, est justement celle de cet enfant palestino-chilien qui, des années après, témoigne depuis sa nouvelle patrie.
Nous assistons à l'arrivée au hameau de Jacob, un juif solitaire qui vient d'Argentine, à la recherche d'un endroit où s'installer. Ce sera Soliman qui, après quelques hésitations, lui vendra un morceau de terre et l'aidera à construire sa maison. Cette longue tâche partagée leur offrira l'opportunité de s'observer de plus près, de s'accepter dans les moments d'incompréhension, d'entretenir le fil d'une amitié abrupte, que les évènements suivants mettront à dure épreuve. A propos de La última luna de Miguel Littin | Eloy Santos Les journées passent, semblables les unes aux autres, parsemées d'épisodes triviaux, de conversations et de rencontres, composant ainsi lentement la vie de chacun, alors que, encore lointaine mais déjà implacable, l'Histoire commence à assiéger les habitants du hameau. La principale vertu de La ùltima luna est sans doute de réussir un mémorable portrait humain de la communauté qui habite Beit-Sajour, un univers ancestral, vif et mystérieux, où le ciel et la terre semblent presque ne faire qu'un.
Sur les collines de pierres calcinées de Judéa, clairsemées de minuscules potagers et d'oliviers, parcourues par de petits troupeaux de brebis, les enfants jouent, avec des épées, à être des anges et ils s`appellent Mihail et Gibrail, un pasteur découvre, par malchance, un véritable ange, tombé entre les rochers, et qui se trouve être en même temps la première avancée du sionisme dans le hameau. Il y a un Aga turc qui professe des sentences avec l'aplomb d'un calife des Milles et Unes nuits, une femme chamane qui parle avec les dieux dans le désert et un facteur qui attend jusqu'à ce que l'on ouvre devant lui les paquets qu'il apporte.
Derrière la fumée de la guerre qui oppresse, il y a un lâche qui se fait passer pour le lieutenant de Lawrence d'Arabie, un héros militaire qui meurt assassiné dans l'obscurité, et un homme qui refuse de combattre parce qu'il nie avoir des ennemis, et qui est sans doute l'unique héros. Les hommes emploient une langue brute et exacte comme la terre qu'ils occupent, et maintiennent en même temps un pied ancré dans le mythique, un autre qui tâtonne dangereusement vers la violence qui finira par les éloigner d'eux-mêmes. A propos de La última luna de Miguel Littin | Eloy Santos Le mariage des deux enfants est le moment culminant de l'univers de Beit-Sajour qui fut, autrefois aussi, celui de la Palestine elle-même. Grâce au film, et avec des émotions indicibles, nous sommes les spectateurs de la jubilation collective qui se manifeste à l'occasion de cette union et, en même temps du déchirement, pour l'imminente séparation. Nous sommes également témoins de la dernière occasion, qui permettra aux juifs et aux palestiniens, de partager la même table et la même musique sur la terre de leurs ancêtres. A la lumière de ce que l'on voit et de ce que l'on sait aujourd'hui sur la tragédie de la Palestine, la photo finale du groupe se présente à nous comme le vestige posthume d'une terre promise et inaccessible.
La scène successive, on la retrouve chaque jour, dans les quotidiens et les journaux télévisés. C'est celle de deux visages se contemplant perplexes au travers des fils barbelés, devenus aujourd'hui un mur de huit mètres de haut : Soliman et Jacob, irrémédiablement incomplet l'un sans l'autre, condamnés à la douleur et à la haine, séparés définitivement de ce ciel qui pour un temps leur avait concédé une place dans le monde. La gangrène du conflit prolongé semble aujourd'hui avoir pris le pouvoir sur tous les espoirs.
Et pourtant, ce véritable chant à la vitalité des hommes qu'est La ùltima luna, décrit cet espoir avec plus d'efficacité et de poésie que la plupart des films qui se sont déjà donnés à voir sur ce thème. En le transformant paradoxalement en un triste et désolant choix entre ce qui était et ce qui aurait pu être, en démasquant par contraste ce cauchemar de murs et de postes de contrôles qui, aujourd'hui encore, profanent cette terre.
Les conditions de vie impossibles imposées actuellement dans le district de Belèn ont même été sur le point de faire échouer la réalisation , in situ, de ce film sous la pression des soldats armés jusqu’aux dents, des tanks, des hélicoptères, et des détentions de plusieurs membres de l'équipe de tournage. Le voir aujourd'hui dans une salle de cinéma, malgré sa faible distribution, tient presque du petit miracle. Un de ceux qui quotidiennement continuent à rendre possible la vie en Palestine. Eloy Santos
(25/12/2006)
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