Je suis né pour être sculpteur | babelmed
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Mustapha Ali
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"Ses statues semblent appartenir à un âge défunt, avoir
été découvertes après que le temps et la nuit – qui les
travaillèrent avec intelligence - les ont corrodées pour
leur donner cet air, à la fois doux et dur d'éternité qui
passe"
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Jean Genet, L'Atelier d'Alberto Giacometti.

A voir le visage souriant de Mustapha Ali, sa tenue de travail et son chapeau de marin, on dirait un enfant qui s'amuse. Mais quand on contemple ses oeuvres entassées dans l'atelier étroit, on comprend à quel point il a mûri son expérience en donnant à son style plus de fermeté et de rigueur.
En effet, cet artiste n'a pas arrêté d'évoluer, ou plutôt de varier ses outils et ses matériaux: de la sculpture en bronze de petites dimensions, aux monuments gigantesques qui s'élèvent dans l'espace urbain, à passer par l'argile modelé, le bois sculpté, et le fer forgé qui se transforme entre ses mains en tables et canapés, à mi-chemin entre le fonctionnel et l'esthétique.
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Le souffle léger, bronze 2001 (13x12x58)
«C’est le bronze qui a gagné»
Dans les sculptures en bronze de la première période, on est frappé par la ressemblance avec le travail de Giacometti: "Oui, j'ai été beaucoup influencé par lui, dit Mustapha Ali, mais on peut dire aussi que les formes élancées et minces qui caractérisent le style du sculpteur italien renvoient aux statuaires étrusques et phéniciennes qui ont été une source d'inspiration pour moi, et une référence".
Cette période giacometienne du travail de Mustapha est très intéressante. Il y expérimente toutes les possibilités de l'art du métal: moulage, modelage, coulage, martelage, travail à la pince, à la cisaille et au chalumeau. Il y interroge toutes les formes de la statuaire: des êtres solitaires en marche vers on ne sait où, des couples élancés, des têtes sans corps et des corps sans tête, des formes rudimentaires et des êtres momifiés, des pauses figées et des hommes en plein mouvement, tel cette confrontation entre l’homme et le chien, ou ces figures volantes qui défient les lois de l'équilibre et de la pesanteur.

Cette harmonie entre l'équilibre de la masse lourde du bronze et la légèreté dansante de la forme en mouvement fascine le spectateur, comme l'attirent les tiges très fines ou les fils que le métal ductile permet d'obtenir, et qui caractérisent les arbres minuscules de Mustapha Ali, devenus célèbres. "Mes formes peuvent voler dans l'air sans perdre pour autant leur rapport au sol. Il est vrai que le bronze comme matière extrêmement solide, dense et homogène me permet de jouer avec les porte-à-faux, mais j'aime à souligner dans mes formes leur équilibre, même fragile, en jouant de la relation entre le corps et le vide qui l'entoure".
Une autre possibilité du bronze qu'exploite Mustapha Ali est la patine, cette couleur que prend la surface du métal avec le temps et l'exposition à l'air. Mais ce sculpteur n'attend pas le passage du temps pour obtenir l'effet de patine, il en hâte la formation par l'oxydation et autres moyens artificiels. Il semble vouloir ainsi inscrire son œuvre dans la durée.
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Moods, bois et bronze, 2002 (143x20x20)
Le bois, une matière qui séduit
Depuis un certain temps, Mustapha semble attiré par le bois, matière plus rustique que le bronze ou le marbre. Sa substance fibreuse et relativement légère séduit; et la disposition de ses veines permet des audaces qu'exploite le sculpteur à merveille. Il ne taille pas un bloc unique pour lui donner une autre forme, comme c'est l'usage dans la sculpture de bois; il utilise plutôt des planches d'origines et de couleurs variées qu'il découpe et assemble et intègre à une masse choisie pour sa forme et sa taille. S'il est des fois revêtu d'encaustique pour prendre un ton bruni, ou d'autres fois ciré et peint, le bois que préfère le sculpteur est très souvent un bois brute et rugueux ravagé par l'érosion; un bois qui porte la marque du temps et le travail de la nature, et dont il respecte l'apparence déformée, quand celle-ci correspond à ses sujets. L'œuvre intitulée Gouta, du nom des vergers qui entourent Damas prend la forme d'une femme/arbre, et le bois comme matière première participe du prestige sacral de l'arbre, être vivant.

Très souvent, le bois en forme de caisses rectangulaires est utilisé dans sa connotation première de cercueil, surtout lorsqu'on y voit apparaître des visages impassibles emboîtés les uns au dessus des autres, et qui regardant l'éternité. L'influence de Palmyre et des ses tombeaux est visible, et le sculpteur le confirme quand il explique ces oeuvres: "J'ai été ébloui par les tombeaux palmyréniens, ces tours verticales qui assurent le passage de la terre vers le ciel, et qui pour moi sont l'image de la mémoire".

Et les idées demeurent…
Lorsqu'une thématique intéresse le sculpteur, on la voit qui revient dans plusieurs oeuvres. Mais ces schémas obsédants sont chaque fois traités d'une façon différente en fonction de l'idée voulue, et de la source d'inspiration qui, très souvent, provient des civilisations anciennes de la région. C'est ce que évoque pour le spectateur cette œuvre représentant deux corps de morts debout insérés dans des portails aveugles et que garde un Anubis prêt à conduire les âmes vers le jugement. Dans une autre sculpture en bois, on voit le visage d'un homme qui regarde à travers une déchirure effectuée dans la masse de bois coloré, et qui évoque, malgré son statisme muet une image déroutante d'Apocalypse.

Des visages, des têtes sans corps, des faces aux traits impassibles qui sortent de la masse monumentale, et qui ne sont que "la métaphore des idées qui demeurent éternellement alors que les corps s'effritent et disparaissent". La stèle funéraire en fer de 12 mètre qui se dresse au milieu de l'esplanade de la Foire Internationale de Damas est un chef d'œuvre monumental qui instaure dans l'espace de la ville une image d'éternité et de permanence.

Sculpter au pluriel
L'ordonnance architecturale et massive des dernières œuvres de Mustapha Ali les impose à l'espace, contrairement à celles qui, plus petites et plus légères, obligent la lumière à glisser et à embrasser les contours et les plis. Dans les différents projets de monuments sculptés qu'il prépare actuellement, il semble découvrir le secret de la grande sculpture en plein air. C'est d'ailleurs le fond du projet de symposium de sculpture qu'il veut créer à la montagne, et qui le préoccupe actuellement. Il voudrait par cet atelier permanent de la sculpture instaurer une nouvelle tradition dans le pays et permettre aux sculpteurs syriens d'entrer en contact avec des artistes venus du monde entier. "La confrontation des expériences et le travail en commun, tel est mon idée, et je voudrais pouvoir la réaliser dans le cadre naturel magnifique de la région où je suis né".
Ce cadre naturel de la montagne de la côte syrienne fut pour Mustapha le déclencheur du désir de sculpter qui le démangeait depuis qu'il était enfant. Les rochers sableux sur lesquels il sautait et jouait se prêtaient facilement au toucher de ses mains, et il s'amusait à y gratter des visages et des formes. Plus tard, quand il eut la chance de suivre des cours d'art au Centre d'Art Plastique à Lattaquié, il trouva à sa disposition les outils et les matériaux nécessaires à l'épanouissement de son talent. Plus tard, à la Faculté des Beaux-arts de Damas, il était parmi les rares à choisir le département de la sculpture réputée pour être un art difficile et non rentable. Mustapha Ali le savait et il persistait dans son choix: il était né pour être sculpteur, et il l'est devenu.




Mustapha Ali
Né à Lattaquié en Syrie en 1956.
Certificats du Centre d'Art Plastique en 1974, et du Centre des Arts Appliqués en 1977.
Diplômé de la Faculté des Beaux-arts de Damas en 1979, Département de la sculpture.
Diplômé de l'Académie des Beaux-Arts de Carrare en Italie, où il travailla avec le professeur Giorgio Ballochi.
Il participe à plusieurs expositions individuelles et collectives, dont la Biennale de Sharjah, (1992, 1995, prix de bronze), Biennale d'Alexandrie, 1994), Biennale du Caire (1996) et à plusieurs symposiums de sculpture en Allemagne (Berlin, 1987), au Liban (1994), en Syrie (1997, 1998, 2002), à l'exposition Europe'Art à Genève (2002), et à l'exposition Art-Sud, Paris 2002.
Il a conçu et réalisé le Portail de la Syrie pour les jeux Olympiques de la Méditerranée à Bari en Italie.
Ses oeuvres font partie de beaucoup de collections privées dans le monde.



Hanan Kassab-Hassan

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