Le film documentaire d’auteur en Syrie | Florence Ollivry
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Florence Ollivry   
Le film documentaire d’auteur en Syrie | Florence OllivryNé en 1944 à Damas, il est le seul de sa génération à avoir choisi de se consacrer exclusivement au documentaire d’auteur. Omar a longtemps hésité avant d’embrasser sa carrière de cinéaste: il s’essaie tout d’abord au dessin, au chant, au théâtre…pour finalement choisir le cinéma. Contrairement à nombre de ses confrères syriens formés en Europe de l’Est, il étudie en France, à l’Institut des Hautes Etudes de Cinéma (qui deviendra la FEMIS ) et enrichit sa culture cinématographique grâce à la cinémathèque de Chaillot. A son retour en Syrie en 1970, la télévision syrienne, désireuse de participer au festival de Leipzig et de vanter l’une des réalisations du parti Baath , lui commande un film sur le barrage de l’Euphrate. Omar réalise donc un court métrage: «Film-essai sur le barrage de l’Euphrate». Cette première oeuvre, qui loue la modernisation entreprise par son pays, il la qualifiera plus tard «d’égarement de jeunesse». Bientôt, le ton change, pour devenir de plus en plus critique et libre, à l’égard du régime d’Hafez.

Le documentaire de création doit chercher puis proclamer sa vérité:
L’ organisme national du cinéma (ONC), créé en 1964, ouvre une nouvelle voie pour le cinéma syrien: sa vocation est de produire des films « sérieux » attachés à une réflexion sur le devenir politique et social du monde arabe et tenus, de façon implicite, de relayer le discours et de soutenir les actions du pouvoir en place. Cependant en 1972, avec son documentaire Vie quotidienne dans un village syrien, Omar Amiralay subvertit la fonction officielle du documentaire en mettant en lumière les laissés pour compte du développement : avec son ami, le dramaturge Saadallah Wannous, Omar A. veut comprendre les raisons du sous développement, et comprendre aussi pourquoi socialement et économiquement la Syrie a perdu la guerre de ‘67 contre Israël: «C’était pour nous une démarche qui voulait comprendre les raisons de la défaite de la ‘67, considérant que ce n’était pas à cause de la puissance d’Israël que nous avions perdu la guerre mais à cause du sous développement du monde arabe, Syrie, Egypte et Jordanie à l’époque et le rôle des régimes arabes qui étaient omplices de ce sous développement de nos pays, de nos sociétés.» Pour Amiralay, le documentariste doit être partial, prendre position de façon claire et nette, engagée. Le documentaire classique, qui prétend être impartial n’existe pas…Il y a toujours une «prise» de son ou d’image, une prise de position. Le documentaire de création exige d’avoir une réflexion personnelle sur l’interprétation des choses et des faits. Sa prise de position, d’image et de son, Omar la veut toujours libre : inaliénable. La fonction du documentaire d’auteur ne doit en aucun cas être de relayer la propagande nationale.

Répandre la culture cinématographique en Syrie…
De retour en Syrie, Omar Amiralay avec d’autres réalisateurs, notamment Mohamad Malas et Oussama Mohamad, entreprend en 1974 une action visant à développer la culture cinématographique en Syrie : ils créent un ciné-club, dans un sous sol, qui devient la Fédération Nationale des Cinéphiles, active dans 6 grandes villes syriennes. Riches d’archives cinématographiques et forts d’une programmation indépendante, la fédération invite en Syrie des réalisateurs mondialement connus, tells Tati, Pasolini, Agnès Varda…Elle organise des séminaires, des « work-shop » en écriture, image, son, montage…un petit centre de cinéma est né.

Nous voici en 2009. Voici plus de 20 ans que le cinéclub a cessé son activité: Omar déplore l’absence en Syrie, de salles de cinéma. Le paysage cinématographique est désertique, sauf une semaine par an lors du festival… Dox Box, le festival du documentaire, fête en ce mois de mars son second printemps…Omar espère qu’il contribuera à encourager la production syrienne de films documentaires, et la naissance d’un public averti, capable d’apprécier ce genre de films. Il regrette que les documentaires d’auteurs ne puissent être projetés qu’une semaine par an… Selon Omar, la cause de ce vide est le désintérêt du gouvernement à l’égard du cinéma : l’état n’achète, ne distribue aucun film étranger, n’encourage nullement la production de films d’auteur, à moins qu’il ne s’agisse de servir sa propagande.
Cette non-politique a abouti à la fermeture de la plupart des salles de cinéma, le public est réduit à l’inexistence. Si les salles de cinéma ne constituent pas des relais efficaces concernant la diffusion des films, ces derniers parviennent au public syrien par des voies parallèles: des copies piratées de films sont en vente à moins d’un demi euro pièce dans les souks…. avant même leur nomination aux oscars! Il existe une revue de cinéma, publiée par le centre national du cinéma, qui paraît irrégulièrement, est mal distribuée et présente des articles surtout historiques, «archéologiques»… Il n’existe ni sites internet, ni communauté de documentaristes en Syrie.

Un passant damascène à la renommée internationale
En 1981, après avoir tourné «Les poules», Omar est fiché sur la liste noire. Le gouvernement n’a pas apprécié. N’ayant plus la possibilité de se faire produire ni par la télévision syrienne ni par le centre national du cinéma, il accepte la proposition d’ Antenne 2 qui l’invite à travailler en France. Il quitte la Syrie jusqu’en 1997. En France, il réalise une douzaine de films pour différentes chaînes françaises, travaille beaucoup pour Arte. Produit par des chaînes françaises, il peut circuler librement dans tout le monde arabe et témoigner des différentes sociétés. Ses films sont bien connus du public français, inconnus du public syrien, pour cause de censure. On imagine l’étrange sensation de ce syrien, qui ne peut partager ses films avec ses compatriotes, est une star à Paris et un simple passant à Damas.

Formation, production: la contemplation du vide
Omar déplore l’absence de structures permettant aux jeunes syriens de se former aux différents métiers de l’audiovisuels : n’existent ni formation artistique, ni formation technique, mise à part le centre d’art dramatique qui forme comédiens et critiques de théâtre. Ceux qui veulent se lancer se forment «sur le tas», la télévision syrienne constitue par exemple un lieu de formation empirique. Rares sont ceux qui peuvent se permettre financièrement de partir étudier au Liban. En octobre 2005, Omar fonde «l’Institut Arabe du Film» à Amman, et en devient le président. Jusqu’à présent 3 jeunes réalisateurs syriens ont pu bénéficier de cette structure…
Concernant la production, le centre national du cinéma, regroupe une trentaine de réalisateurs formés dans les pays de l’Est. Ils sont fonctionnaires. De temps en temps ils produisent des documentaires. Il y a eu quelques documentaires intéressants, se proposant une réflexion sur la société, la misère, la pauvreté, mais ils demeurent rares. La plupart des productions filmées de ce centre sont des documentaires de propagande ou des documentaires institutionnels.
Dans le domaine privé les producteurs sont rarissimes. Face à cette absence de maison de production indépendante, Omar et Hala Abdallah Yacoub décidèrent, i ly a 20 ans, de fonder leur société de production, afin de faire leurs films et ceux de leurs amis réalisateurs.

Les talents de la nouvelle génération…
Inch’allah!

Pour Omar, il y a en Syrie des jeunes fascinés par le documentaire, attirés par ce langage, cette expression cinématographique documentaire, et ils arrivent à faire quelques films pour eux mêmes, expérimentaux, ou de petits films de reportage, mais il n’a pas encore vu de films aboutis, au sens créatif, artistique et technique du terme. Les jeunes s’autoproduisent, avec les moyens du bord. Le manque de moyen financier justifie la rareté des productions.

Une méditerranéité du documentaire?

Culturellement parlant, les pays de la Méditerranée ont beaucoup de choses en commun. Ils ont une histoire commune, et ce bassin méditerranéen représente une réalité spécifique dans l’histoire de l’humanité. Par le passé, les pays du nord et du sud ont toujours tenter de boucler la boucle, de fermer ce cercle qu’est le bassin méditerranéen : Le nord a tenté d’occuper le sud et le sud a tenté d’occuper le nord. Chacun des deux côtés nord et sud sentait la nécessité de mettre la main sur l’autre rive. Il existe, il est vrai de nombreuses ressemblances dans la façon qu’ont les méditerranéens de s’exprimer, de boire, de parler, car ces cultures se sont énormément influencées les unes les autres. Cependant, quant à avoir s’il existe une «méditerranéité» du film documentaire… Pour Omar, un bon film méditerranéen ressemble beaucoup à un bon film japonais ou américain. La création s’exprime au niveau individuel, non au niveau communautaire.

Ses prochains thèmes de prédilection?

«Je ne suis pas du genre à programmer, je laisse la vie, les rencontres me surprendre et créer ce déclic… C’est vrai que par exemple aujourd’hui, les thèmes qui me fascinent ce sont les empires… la fin des empires, surtout l’empire ottoman, qui sera mon prochain projet».

Florence Ollivry

Documentaires réalisés:
  • Film-essai sur le barrage de l’Euphrate , 1970, nb, 13’
  • La Vie quotidienne dans un village syrien , 1974, 35 mm, nb, 85'Conception: Omar Amiralay, Saadallah Wannous
  • Les Poules , 1977, 35 mm, nb, 40'
  • Le malheur des uns… , 1982, 16 mm, couleur, 52'
  • Un parfum de paradis , 1982, 16 mm, couleur, 42'
  • Le Sarcophage de l'amour , 1985, 16 mm, couleur, 50'
  • L'Ennemi intime , 1986, 16 mm, couleur, 54'
  • A l’attention de Madame le Premier ministre Benazir Bhutto , 1989-1994, 16 mm, couleur, 62'
  • Mudarres (le Maître) , 1992, en collaboration avec O. Amiralay et O. Mouhamad, (45’).
  • Ombres et lumières , 1994, vidéo, couleur et nb, 35'. Scénario et réalisation collective: O.Amiralay, M. Malas, O. Mohammad
  • Par un jour de violence ordinaire, mon ami Michel Seurat… ,1996, 16 mm, couleur, 50'. Conception: O. Amiralay, M. Malas
  • Le plat de sardines, ou la première fois que j’ai entendu parler d’Israël , 1997, 30’ (Arte France, Les Films du Grain de Sable) avec M. Malas
  • Il y a tant de choses encore à raconter 1997, vidéo, couleur, 50', (avec Saadallah Wannous)
  • L'Homme aux semelles d'or , 2000, vidéo, couleur, 55'
  • Déluge au pays du Baas , 2003, vidéo, couleur, 46'



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