Le marché de l’art plastique en Syrie (II) | Fadi Yazigi, Fateh Moudares, Khalil Akkari, Hanan Kassab-Hassan
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Hanan Kassab-Hassan   
 
Le marché de l’art plastique en Syrie (II) | Fadi Yazigi, Fateh Moudares, Khalil Akkari, Hanan Kassab-Hassan
Fadi Yazigi
Témoignages
Un jeune artiste
Fadi Yazigi est un jeune plasticien diplômé de la Faculté des Beaux-Arts de Damas en 1988. Il a fait plusieurs expositions individuelles et a participé à des expositions collectives en Syrie et à l’étranger: 1992, 1993 au Liban, 2000 à Washington, 2001 à Coventry en Grande Bretagne, 2002 au Palais des Congrès à Paris, 2003 à Leiden en Hollande.

Fadi est de ceux qui refusent de pratiquer un autre métier pour vivre. Il veut se consacrer totalement à la peinture et à la sculpture. Avant son mariage, il pouvait se le permettre puisqu’il vivait chez ses parents et travaillait dans sa chambre à coucher; mais maintenant, il a deux enfants et est obligé de louer un atelier. Le bail et l’aménagement du lieu lui ont coûté l’équivalent de 15000 euros, en plus du loyer qu’il doit payer chaque mois. Quand le prix moyen du tableau oscille entre 100 et 400 euros, il n’est pas facile de rembourser ses dettes. Ces soucis matériels torturent Fadi qui a une famille à sa charge; mais il résiste et refuse de faire des concessions: “J’ai fait quelques décors et costumes pour des feuilletons médiocres à la télévision; on me commande des affiches de temps en temps. Ce n’est certainement pas ce que je désire le plus, mais au moins je reste dans le même domaine” dit-il avec véhémence. “Il y a des mois où je ne vends aucune oeuvre, et là, ça devient terrible. J’ai des amis qui font de la peinture d’appartement et des décors en stuc pour les salles de réception. Je ne suis pas encore arrivé jusque là”. Fadi est plein de talents. Il commence à être connu, mais il ne sait pas jouer le jeu des relations publiques; au sein de l’intelligentsia de l’art, on peut être célèbre sans avoir les moyens de vivre de son art.
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Fadi Yazigi, Sans titre, 2003
Une propriétaire de galerie
Choukrane Moudares est l’épouse du célébre peintre syrien Fateh Moudares décédé en 1998. Depuis, elle a eu l’idée de transformer l’atelier de son mari en galerie qu’elle dirige elle même. Elle parle de la réalité du marché d’art à partir de son expérience d’épouse de peintre, et de sa nouvelle position de propriétaire de galerie. Elle dit qu’en organisant des expositions, elle contribue à introduire les jeunes artistes dans le milieu, et à dynamiser le marché. Elle ne prend que 25% du prix du tableau, alors que d’autres arrivent jusqu’à 30% ou 35%. Au cas où l’artiste ne vend rien, pour compenser les frais, il lui donne une oeuvre ou deux en fonction du nombre de jours d’exposition.
Choukrane partage l’avis de Fadi Yazgi qui croit qu’il n’y a pas un véritable marché d’art en Syrie. La vente et l’achat est une question alléatoire qui dépend de beaucoup de facteurs. Elle cite comme exemple le corps diplomatique et les étrangers vivant en Syrie comme clientèle importante. “Ils savent apprécier les talents et ça ne leur coûte rien par rapport aux prix qu’ils sont obligés de payer en Europe ou aux Etats-Unis. Le changement d’équipe dans les ambassades est toujours l’occasion d’une demande nouvelle sur les oeuvres d’art”. Elle dit aussi qu’il n’y a pas de règles ou de normes qui fixent les prix des oeuvres. Son mari vendait parfois ses toiles plus bon marché que celles vendues par ses propres étudiants. Par contre, il lui arrivait parfois de vendre une seule toile à un prix fantastique. “Les artistes sont capricieux, dit-elle, mais ce sont aussi des gens démunis, et il y en a qui profitent de cette situation pour les exploiter”. Elle mentionne le cas d’un menuisier devenu un grand collectionneur et marchand d’art: Il fabriquait des cadres pour les toiles; et comme la plupart des artistes ne vendent pas assez pour le rembourser, il leur prend parfois la totalité de leur production.
La plupart des propriétaires de galerie trouvent regrettable que certains collectionneurs ou clients préfèrent acheter directement à l’artiste sans passer par la galerie. Ceci les prive du pourcentage qui leur permet de continuer à travailler et à promouvoir la production artistique. Tous parlent de l’importance du mécénat de l’Etat et de la politique d’acquisition qui constituerait une solution équitable pour tout le monde.
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Khalil Akkari, Arbres, 1993
Un directeur de musée
Khalil Akkari reprend la même idée. Il considère la politique de l’acquisition un très bon investissement pour l’Etat. Avec le budget annuel consacré par le Ministère de la Culture à l’achat et aux commandes se constitue graduellement une collection publique qui devient plus tard un trésor national. Il défend l’archivage et la documentation des oeuvres comme une nécessité pour conserver la mémoire du pays.
Akkari pense à cette question en tant qu’artiste, car il est un peintre diplômé de l’Institut Supérieur de Théâtre et des Beaux-Arts de Yerevan en Arménie en 1974; et un spécialiste de la restauration des tableaux et des îcones de l’Institut Central des Recherches et des Sciences de la Restauration en Union Soviétique (1984). Mais Akkari est aussi un responsable culturel. Il est le directeur du Musée d’Art de Doummar. Le lieu est modeste, et en attendant la réalisation du grand projet du Musée National d’Art Moderne de Damas, on y expose des oeuvres que Akkari choisit lui même de la collection publique du Ministère. On trouve exposées dans son musée les oeuvres de certains pionniers de l’art plastique en Syrie, mais aussi des toiles de jeunes artistes talentueux. “Les critères de choix sont variés: l’âge de l’artiste, son expérience et l’évolution de son style. Mais il y a aussi la contrainte du lieu qui fait que seules les oeuvres de petites et de moyennes dimensions sont acceptées”. Akkari adopte un système de rotation qui fait que 20 à 30-% des oeuvres exposées changent chaque année, juste après le salon officiel qui a lieu en automne.
Akkari parle de la crise actuelle du marché. Il explique la décadence du goût des clients qui préfèrent une imitation entourée d’un cadre doré à une toile authentique vendue moins cher. Il parle aussi de la falsification des oeuvres d’artistes syriens célèbres; des toiles fabriquées à HongKong ou à Taiwan, et qui imitent à la perfection l’apparence et le toucher de la peinture à l’huile. Il évoque aussi la misère de peintres prêts à exécuter pour 50 euros des paysages ou des portraits à partir de photos de commande… Il parle du rôle de la femme dans le marché de l’art. “C’est elle qui décide; c’est elle qui pousse son mari à acheter”; mais Akkari n’a pas parlé des critères de choix de certaines femmes. Malgré sa spécialité dans le domaine de la restauration, il ne parvient toujours pas à expliquer cette histoire de couleurs qui résistent au nettoyage à l’eau et au savon!!!



Hanan Kassab-Hassan