On expose chez Mustafa Ali | Florence Olliry
On expose chez Mustafa Ali Imprimer
Florence Olliry   
Ancien quartier juif de Damas… Maisons croulantes, toits en lambeaux, quartier fantomatique…. Et pourtant… Vaisseau resplendissant parmi ces épaves, une superbe demeure ottomane….Elle appartenait jadis à la famille Bakri Bouqay, qui, à l’instar de la quasi-totalité des familles juives du quartier, prit la route de la «Terre promise» suite à la création de l’Etat d’Israël. Mustafa Ali, l’un des plus grands sculpteurs du Proche Orient, eut en 2004 l’heureuse idée d’acquérir la maison désœuvrée et de la transformer en galerie d’art… Entrons…
Là, dans un tronc d’arbre béant, à même le sol, une femme étendue fait un songe. Au creux des murs de la cour, lovés dans de petites niches, des bustes d’enfants nous observent en silence. Sur la table repose un bronze: une tête de jeune homme, au crâne rond comme un galet. Invitation à caresser. Dans l’ iwan on peut voir, des visages de bronze encastrés dans des totems de bois, des tables en bois massif, aux radicules de bronze…. Le bois et le bronze jouent à s’imiter et se confondre. Les sculptures de Mustafa semblent avoir élu domicile dans la demeure ottomane comme si d’évidence, celle-ci était la leur. La résidence, ainsi peuplée, est plus belle encore. Heureuse rencontre entre l’architecture et la sculpture.
Aujourd’hui, la maison de Mustafa Ali, qui accueille l’exposition «Sham Spiritual Oasis», est le théâtre d’une autre rencontre : celle d’un vieux monastère syriaque, d’un désert, et de 48 équipes d’architectes du monde entier.

«L’Oasis spirituelle du pays de Châm»
On expose chez Mustafa Ali | Florence OlliryLa compétition architecturale «Sham spiritual oasis» a été lancée en mars 2008, dans le cadre de l’initiative de la fondation Anna Lindt «1001 actions for dialogue, for the year 2008». Elle doit à 80% son financement à l’Union Européenne et elle a été organisée par le monastère de Mar Moussa, le COSV italien et enfin, le Centre Culturel Arabe «Tanween» de la République Tchèque. Dans le cadre de ce concours d’architecture, les étudiants âgés de moins de 30 ans, citoyens des pays européens, arabes et/ou riverains du pourtour méditerranéen étaient invités à imaginer la future oasis spirituelle du pays de Châm. Cet espace sera un lieu de respect de l’environnement, d’échanges culturels et religieux, un lieu de tourisme spirituel et d’éco-tourisme. L’oasis offrira un espace de méditation et de contemplation, on pourra y visiter un musée didactique environnemental et culturel, y découvrir des produits artisanaux, s’y restaurer, y dormir. Elle permettra d’accueillir non moins de 1000 visiteurs en journée et on y trouvera un hôtel de 100 lits et un campement. Cet îlot du désert sera situé à 80 km au nord de Damas, près de la bourgade de Nabek, au pied du monastère de Mar Moussa.
Construit au 6e siècle, ce monastère oriental longtemps abandonné et récemment restauré, héberge depuis 1992 une communauté d’une dizaine de moines et de moniales. L’Ordre a notamment pour vocation d’œuvrer au dialogue islamo-chrétien et s’efforce de se placer dans la continuité de la tradition de l’hospitalité abrahamique.
La compétition architecturale lancée à l’initiative du monastère a pour fin de générer des concepts et des plans pour «l’oasis spirituelle» à venir. Le lauréat du concours ne verra pas son projet réalisé mais deviendra architecte-conseiller lors de la réalisation du projet final. Les moines s’inspireront des idées proposées par les candidats afin de réaliser le plan définitif…une fois les fonds réunis.

Le jury et sa délibération:

Le jury, composé de Dima Akkad Tourekmani (experte du tourisme en Syrie), du Père Paolo Dall’Oglio (supérieur de Mar Moussa), de Ghassan khoury, Rafee Hakky, Wael Samhouri, Irène Labeyrie (professeurs d’architecture) et de Mustafa Ali (sculpteur), a annoncé sa délibération le 1er aout 2008. Il s’est dit globalement très agréablement surpris par la qualité, le professionnalisme et la créativité des 48 projets soumis par des étudiants de 17 nationalités différentes.

On expose chez Mustafa Ali | Florence OlliryPremier prix: Thomas Elliot Reynolds (Collège de l’Université de Londres, Angleterre)

On expose chez Mustafa Ali | Florence Olliry

















Deuxième prix: Géraldine Durieux (Université catholique de Louvain, Belgique, avec Benjamin Henrion, Benoît Ollevier, Youssef Bousiane et Annalisa Greco)











On expose chez Mustafa Ali | Florence Olliry




Deuxième prix ex-æquo: Zusanna Hebronová, Académie de l’art, Architecture et design, Prague, République Tchèque)








On expose chez Mustafa Ali | Florence Olliry








Troisième prix: Muhammad Somar Taifour et Ayaham Dalal (Université Baath, Syrie)


















L’ensemble des projets sera à nouveau exposé du 15 au 30 novembre 2008 au pied du monastère de Mar Moussa . Les planches nominées, décorées d’une mention ou citées, sont téléchargeables sur le site de la compétition www.shamspiritualoasis.org.

To build or not to build?
Mercredi 16 septembre 2008, Galerie Mustafa Ali. Ce soir de jeunes architectes majoritairement syriens sont venus nombreux pour écouter les commentaires du jury et débattre avec lui. Maya Al Kateb, coordinatrice du projet, nous apprend qu’une efficace campagne de communication a été faite en direction des facultés d’architecture de Damas et que les professeurs ont vivement encouragé leurs étudiants à participer à la compétition…La salle est comble. Le débat s’ouvre. La parole est à tous.
La tonalité est tout d’abord enthousiaste : Les étudiants disent leur joie d’avoir participé à un concours international d’architecture, d’avoir échangé avec des confrères du monde entier. Dans un pays qui s’ouvre lentement, très lentement, au reste du monde, cette compétition leur apparaît comme une aubaine. Ils se disent heureux aussi, d’avoir eu l’opportunité de donner forme à leur utopie, sans que soient bridées les ailes de leur imagination : libres de créer, libres de rêver.
Plusieurs personnes prendront la parole pour affirmer que la Syrie est un trésor encore trop méconnu du reste du monde, un secret encore trop confidentiel et qu’il sera bon pour le pays de s’ouvrir à plus de tourisme, de se préparer à accueillir plus de visiteurs. La création de ce lieu de tourisme spirituel et d’écotourisme, susceptible d’attirer de nouveaux voyageurs au pays, recueille donc l’approbation d’une bonne partie de l’auditoire.

Cependant, bientôt, le ton change. Et certaines inquiétudes sont exprimées:
Les jeunes présents ce soir, chrétiens ou musulmans, connaissent bien le monastère de Mar Moussa, facile d’accès depuis la capitale syrienne. Ils aiment à s’y rendre entre amis le vendredi ou le dimanche et affectionnent ce vieux monastère, lieu reculé, paisible, intime, où l’on peut se recueillir en silence ou échanger avec d’autres visiteurs, de Syrie ou d’ailleurs. Ce qu’ils aiment à Mar Moussa, ce sont les vieilles pierres, la vue du désert, le silence, la simplicité et l’évidente beauté des lieux.
Certains architectes ce soir, bien qu’ayant pour vocation de bâtir, se diront «paralysés» par la beauté du désert, épris de la montagne telle qu’elle est, incapables d’y rien ajouter ou soustraire. Comment oser construire au désert ? C’est ce qu’exprime le Deuxième Prix tchèque, qui propose de construire une oasis en profondeur dans le sol. L’intervention humaine sur le paysage s’y résume au dessin d’une faille superficielle:

On expose chez Mustafa Ali | Florence Olliry


On expose chez Mustafa Ali | Florence OlliryCe questionnement est aussi exprimé dans le montage ci-dessous, extrait de l’un des projets soumis. S’agissant de la vallée du monastère, ici en arrière plan, est posée cette question : «Peut-on ajouter ou soustraire certains éléments architecturaux sophistiqués qui soient susceptibles d’apporter ou non quelque chose à sa beauté simple et naturelle ?»

Le concours suscite bien des interrogations: Si l’on construit cette oasis, capable d’accueillir 1000 personnes par jour… est-ce que nous ne passons pas à «autre chose»? qu’en sera-t-il du silence, du recueillement, du format intime du lieu? Si des bus entiers déversent des centaines de visiteurs par jour, quel sera le nouveau visage du désert?
On expose chez Mustafa Ali | Florence OlliryLes projets soumis dans le cadre de la compétition présentent presque tous une évidente modernité et peuvent pour bon nombre d’entre eux être qualifiés de futuristes. Il serait absurde au XXI e siècle de refaire de l’ancien et la modernité des projets ne saurait leur être reprochée. Les planches graphiques présentées dans l’exposition sont en elles-mêmes très esthétiques. Mais si l’on juxtapose la vue du monastère syriaque, celle, biblique, du site désertique, et enfin, celle de certains projets qui semblent sortis d’un univers de science fiction…on frissonnerait presque. N’y-a-t-il pas comme une dissonance dans l’harmonie?
Le concept d’oasis spirituelle interpelle lui aussi…la ville de Damas n’est-elle pas intrinsèquement spirituelle? Cité de Saint Paul et de la Mosquée des Omeyades où con-vivent en bonne entente les âmes chrétiennes et musulmanes? Pourquoi «créer» un nouveau lieu de spiritualité dans la région de Châm? La Syrie, par son patrimoine historique et sa richesse humaine n’est-elle pas en elle-même un voyage spirituel? A quoi peut donc ressembler un lieu «spirituel» qui ne s’inscrive dans aucune des traditions religieuses proche-orientales? Le concept «d’oasis spirituelle», tel que nous l’avons présenté plus haut, n’est-il pas en lui-même profondément occidental? L’oasis doit-elle être pensée comme étant en elle-même spirituelle? Ne doit-elle pas être envisagée comme lieu d’accueil des visiteurs et pèlerins du monastère, lui seul lieu de la «vie spirituelle» à proprement parler?

Florence Olliry
(23/10/2008)


mots-clés: