«Je suis celle qui porte les fleurs vers sa tombe», de Hala Alabdalla | Hala Alabdalla, Nathalie Galesne, Mostra di Venise, Fadia Ladkani, Rola Roukbi, Raghida Assaf, Elias Zayat
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Nathalie Galesne   
 
«Je suis celle qui porte les fleurs vers sa tombe», de Hala Alabdalla | Hala Alabdalla, Nathalie Galesne, Mostra di Venise, Fadia Ladkani, Rola Roukbi, Raghida Assaf, Elias Zayat
Quel destin connaîtra le film de la réalisatrice syrienne Hala Alabdalla sélectionné à la 63ème edition de la Mostra di Venise? Saura-t-il trouver la visibilité qu’il mérite, se frayer une petite place aux côtés des mastodontes des productions américaines et européennes présentés au Lido?

On ne peut que l’espérer. Petit budget, fabrication artisanale, gestation douloureuse, ce film modeste, en noir et blanc, capte cependant l’attention par l’intensité et l'émotion qu’il procure. «Je suis celle qui porte les fleurs vers sa tombe», titre du film emprunté à la poétesse syrienne Daed Haddad disparue en 1991, ravit au sens premier du terme. Ce qui frappe tout d'abord, c’est la beauté de l’image, l’originalité de la structure, des qualités que l’on rencontre désormais trop rarement au cinéma dont les produits excellent davantage dans les exercices de linéarité filmique bien ficelés que dans l’innovation esthétique.

Contrainte à quitter la Syrie en 1981 pour des raisons politiques, Hala - réalisatrice et narratrice du film- s’envole pour Paris avec son époux Youssef. Commencent alors les longues années de l’exil soustendues par le désir constant d’un retour au pays.

«Nous étions deux jeunes mariés débarqués d’un pays où la rue n’avait pas le droit de s’exprimer tandis que les rues de Paris nous offraient en cadeau de noce une image magnifique: la joie d’un pays qui accueillait la gauche au pouvoir», nous livre Hala dès les premières scènes.
«Je suis celle qui porte les fleurs vers sa tombe», de Hala Alabdalla | Hala Alabdalla, Nathalie Galesne, Mostra di Venise, Fadia Ladkani, Rola Roukbi, Raghida Assaf, Elias Zayat
Le film ouvre sur les détails d'un pont, laisse entrevoir le treillis d'un militaire ; un paysage en noir et blanc un peu lugubre défile au dehors d’une voiture ; les griffures d’un vol d’oiseau s’inscrivent dans le ciel telles une énigme ; une cour avec un miroir et un jeu de carte, que manipulera à plusieurs reprises la réalisatrice, insistent sur l'idée de destinée et de hasard. Enfin des visages de femmes fixent la caméra : un premier, un second, puis un troisième. Graves, beaux et intimidants, ils donnent envie de baisser les yeux tant les leurs semblent assumer la vérité nue qu’ils expriment. La force et la pudeur de ces voix féminines - celles de Fadia Ladkani, Rola Roukbi, Raghida Assaf - s'alternent, se font écho tout au long du film. Chacune parle sur son propre mode de l’emprisonnement et de l’exil qu’elle a vécus.

Enfin la réalisatrice réordonne cette succession de plans déroutants, la simplicité de ses mots contrecarre ce foisonnement symbolique des images et révèle la génèse du film, ses motivations: «Il y a 25 ans, je suis arrivée en France avec Youssef, je voulais un enfant qui naisse en Syrie pas à l’étranger, et puis la quarantaine approchant, Layla a été conçue en 1994 à Paris. Je voulais réaliser mes films en Syrie pas à l’étranger, mais 25 ans plus tard, la cinquantaine approchait et le retour en Syrie était de plus en plus lointain. J’ai compris que mes idées s’accumulaient et qu’il était temps de poser mon fardeau. Je les réunirais toutes en un seul film que je commence aujourd’hui».

Mélange de fiction, de fables et de cinéma vérité, documentaire de l’intime dans lequel s’enchassent la mémoire individuelle et collective, «Je suis celle qui porte les fleurs vers sa tombe» est tourné dans les coulisses d’un film imaginaire, encore à venir, et finit par prendre sa place. Il intègre aussi les images du co-réalisateur syrien Ammar Al Beik qui a filmé le mari d’Hala. Ces mises en abyme donnent lieu à un vrai beau travail qui traite de l'impossibilité de reconstruire une mémoire, de guérir un exil, mais qui réalise la possibilité d'en offrir des bribes éparses avec une grâce inédite.

Malgré les séparations, les ruptures, les deuils, les sévices évoqués dans la discrétion, à demi mot, en demi teinte, malgré les larmes de Rola qui dit que «la vie l'a un peu pliée», et confie qu’elle est rentrée en Syrie à cause d’une simple odeur de pluie imprégnée dans la terre chaude d’une fin d’été en France, les femmes de ce film ont conservé leur jeunesse: leurs regards brillent et brusquent la gravité de leur visage, leur rires éclatent en petits grelots pour dissiper leur chagrin, éclairer la zone d'ombre où se loge la part d'elle à laquelle elles ont dû renoncer. C'est sans doute pourquoi aucune d'entre elle n'est parvenu à assimiler l'age réel qu'elle porte et s'étonne de voir la fraîcheur de ses perceptions enfermée dans un début de vieillissement: "Parfois j'ai la sensation d'avoir 25 ans, le plus souvent 15 ans", raconte Fadia" tandis qu'Hala tente, un peu plus tard, de lisser la peau de son visage.

«Je suis celle qui porte les fleurs vers sa tombe» est un film politique qui affronte la politique sans jamais vraiment la nommer avec la seule force poétique et créative des individus qu'il met en scène, cette même force qui continue d'etre subversive.
«Je suis celle qui porte les fleurs vers sa tombe», de Hala Alabdalla | Hala Alabdalla, Nathalie Galesne, Mostra di Venise, Fadia Ladkani, Rola Roukbi, Raghida Assaf, Elias Zayat
Les hommes peintres du film sont, eux aussi, émouvants lorsqu’ils traquent, surtout à travers leurs oeuvres, les arabesques de la mémoire. Ainsi, dans son atelier près de Paris, Youssef essaie de fixer le temps et d’en saisir les aspects retors en redonnant vie aux natures mortes qu'il reproduit. Le traitement similaire qu'il adopte pour dessiner un gigantesque poing levé de révolutionnaire interroge, non sans ironie, les méandres de l'engagement politique. Les icônes que le peintre damascène Elias Zayat ne veut plus restaurer, pour restaurer ses propres toiles sont également une belle métaphore sur l'impossibilité du temps retrouvé, et une sorte d'abandon de la mémoire collective au profit d’une mémoire individuelle.

Et pourtant ce film n'est pas individualiste, c'est plutôt un hymne à l'individu qui a su résister, plier sans jamais se rompre, et se réconcilier avec sa vie tourmentée. C'est aussi l'histoire d'un retour et de ses inconnues...L'arrivée de Youssef à l'aéroport de Damas, accueilli par ses amis et sa mère (quatrième personnage féminin clé du film), qui ne l'a pas vu depuis 24 ans, est une scène bouleversante.

Les dernières images sont particulièrement éloquentes, le vol d'oiseaux éparpillé du tout début du film forme désormais une énorme mouette dont la silhouette s'allonge et se modifie dans le ciel, au dessus de la réalisatrice perchée sur les rochers de l'Ile Arwad, face à la Méditerranée, face à l'autre rive de son exil.

Film poignant et apaisant à la fois, tourné vers le passé mais ouvert au présent, les amoureux de la Syrie reconnaîtront dans ce premier long métrage de Hala Alabdalla le pays dont ils sont épris, un pays irrigué par l’âme et la créativité de ses artistes, fussent-ils condamnés à l’exil.



Nathalie Galesne
(07/09/2006)
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