I'll be your mirror, l'expérience du jeune photographe syrien Hrair Sarkissian | Hanan Kassab-Hassan
I'll be your mirror, l'expérience du jeune photographe syrien Hrair Sarkissian Imprimer
Hanan Kassab-Hassan   
 
I'll be your mirror, l'expérience du jeune photographe syrien Hrair Sarkissian | Hanan Kassab-Hassan
Photo Hrair Sarkissian
Que peut-on faire quand on est jeune photographe talentueux et original en Syrie? Travailler pour la publicité? Le domaine est déjà saturé, et les photos qu'on demande ne sont pas forcément "artistiques". Réaliser sur commande des portraits et des photos de mariage? On en demande de moins en moins depuis la propagation des appareils numériques et des camescopes. Pas de musées pour la photographie, pas de galeries privées qui commercialisent la photo comme œuvre d'art, pas de livres ni de périodiques consacrés la photographie artistique.
Et pourtant, Hrair Sarkissian ne fait pas de concessions. Pour gagner sa vie il travaille dans le laboratoire de photo de son père; mais pour son plaisir, il continue à accumuler les expériences en attendant une éventuelle publication, ou l'occasion de participer à des expositions qui dévoilent au public son talent d'artiste photographe.

Ce jeune photographe né en 1973 découvrit tôt son goût pour les sites archéologiques. Les photos qu'il prenait lors des ses voyages à Palmyre et Apamée lui offrirent l'occasion de faire en 1998 une première exposition individuelle à l'Institut Français des Études Arabes de Damas. Mais ce sont surtout les rencontres photographiques (Journées de la photographie organisées par le CCF de Damas, Rencontres internationales de la photographie d'Alep), qui lui permirent à partir de 1999 de prendre contact avec d'autres photographes venus des quatre coins du monde, et de mûrir une expérience déjà prometteuse.
Puis ce fut Arles! Pendant ses neuf mois de résidence dans la ville d’adoption de Van Gogh, Hrair ne cesse d'apprendre, de discuter, de découvrir expositions, revues, livres d'art qu'il dévore dans les librairies. Tout est remis en cause dans sa tête, y compris ses propres photos qu'il commence à voir avec un regard critique. Il revient sur ses choix en craignant la répétition. Il sentle besoin urgent de se trouver un style, une ligne personnelle et trouve des éléments de réponse dans la problématique du corps qui le hantait auparavant.
I'll be your mirror, l'expérience du jeune photographe syrien Hrair Sarkissian | Hanan Kassab-Hassan
Photo Hrair Sarkissian
Mais ce choix entraîne le jeune photographe dans une autre impasse professionnelle: si en Syrie le nu peint est toléré comme une norme esthétique, il est encore un sujet tabou quand il s'agit de la photo qui fait surgir immédiatement le problème du rapport de l'œuvre d'art à la réalité. Qui voudrait exposer ou acheter des photos de corps nus?

Pourtant lorsque l’on regarde les photos de Hrair, on constate que sa vision du corps n'a rien de provoquant. Dans ses photos, les corps sont là, nus, immobiles, fragmentés parfois, toujours sans tête, anonymes et asexués, évidents dans leur nudité, presque puérils. Ils posent et s'exposent au regard sans fausse pudeur, mais sans érotisme non plus. Quand parfois ils sont deux, ils semblent fusionner dans leur inertie amoureuse sans pour autant raconter quoi que ce soit. Car Hrair qui enlève à ses photos de corps tout aspect anecdotique s'intéresse surtout à rendre leurs reflets, leur coloris, leur poids, sans essayer de tricher pour faire beau. Ses images ne sont pas détournées de leur fonction première, celle de rendre compte de la réalité. Mais il sait exploiter la capacité inégalable de la photo pour enregistrer les textures de la matière. Il sait le faire par l'intercession d'une lumière délicatement filtrée par les épaisseurs des formes, et qui se mêle dans ses photos à l'intimité de la peau. Une douceur sereine émane de la texture du support papier, et du blanc rosé et velouté qui séduit le regard et donne à la main l'envie de frôler. Quant à la lumière diffuse, elle donne un effet de flou caressant et revêt les membres d’une beauté propre aux éléments de la nature.

Ainsi, dans ces images d'aspect banal ou simpliste jaillissent les inépuisables possibilités créatrices de la photographie. Hrair semble en cela assimiler les préceptes de Patrick Tosani qu'il avait rencontré à Damas, et qui travaille " avec les moyens les plus objectifs de la photographie: La précision, la frontalité des prises de vue, la couleur, la netteté, l'agrandissement".
En effet, les photos de corps de Hrair, agrandie démesurément, déroutent le spectateur qui ne peut s'empêcher de voir: du très familier frappé d’étrangeté parce que envahissant.

Les photos de Hrair sont aussi structurées selon une composition équilibrée et symétrique. La forme géométrique de ses corps ressemble à celle des paysages urbains qu'il a déjà auparavant photographiés. Fasciné par la construction, il mettait en valeur la poésie des lignes de l'architecture inachevée, la disposition géométrique de la structure métallique colorée, des piliers, des échafaudages.

Certaines de ces photos, prises dans la neige jouaient sur la désagrégation des formes, et sur l'éblouissement fluide des ombres grises qui s'allongent sur le blanc pointilliste des brumes, donnant ainsi à la photo une sorte d'abstraction lyrique étonnante.

Quant aux photos de l'habitat prises quelques années plus tôt, elles obligent le spectateur à s'interroger sur l'absence de l'homme. Dans les immeubles, sur les terrasses et les balcons encombrés d'objets, derrière les fenêtres, aucune figure humaine, rien que des tentures ou des bâches qui couvrent et cachent une partie du quotidien des gens qui y habitent. Ce trajet qui mène Hrair vers les photos des corps intrigue. Pourquoi cette absence d'être humains? Pourquoi cette thématique du voile qui revient sans cesse? Hrair sourit: les photos de ces immeubles voilés étaient toutes prises en Iran!!! Hanan Kassab-Hassan