D’Aix à Damas | Gisèle Seimandi
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Gisèle Seimandi   
 
D’Aix à Damas | Gisèle Seimandi
Mosquée des Ommeyades (Photo Alberto Muciaccia)
Aix-en-Provence, Faculté des lettres
J’assiste depuis plusieurs mois au cours de Civilisation arabe de Jean-Claude Garcin. Depuis l’Arabie avant l’islam, cours de début d’année, j’ai beaucoup appris et voyagé dans le temps. Inutile d’évoquer ici tous les événements, tous les personnages de cette longue histoire. Aujourd’hui, c’est de Damas qu’il s’agit.

J’écoute, je note, j’engrange chaque mot prononcé par Jean-Claude Garcin, ce savant, ce grand historien, qui a le don, à travers les petites histoires, de nous apprendre l’Histoire. Quand le sablier des deux heures est écoulé, je reste assise, un peu ivre...
Ce sont donc là mes premiers contacts avec Damas. Connaissances approfondies ensuite par des lectures mais aussi par les récits de mes amis qui y ont vécu. Pour eux, évoquer Damas c’est d’abord sourire, s’exclamer, puis raconter. Je les écoute et je pense, à ce moment-là, que cette ville m’est inaccessible.

1920 – Myriam Harry* – «C’est en lettres d’ambre, de sang et d’or que la capitale de la Syrie s’inscrivait dans mon imagination d’enfant… Mon père parlait d’elle avec tant de poésie dans la voix et tant de rêves dans les yeux, que Damas devint pour moi la formule d’un parfumé, redoutable, mystérieux bonheur... Damas! Damas! Comme ce nom chante en moi depuis mon enfance»

C’est en taxi que je fais le voyage Beyrouth-Damas: nous attaquons tout de suite la montagne que je croyais plus verte, tout au long quelques villages plus ou moins animés, plus ou moins colorés, plus ou moins touchés par la guerre civile. Puis le désert toujours montagneux : tout est caillou ocre tartiné du bleu du ciel. Des panneaux publicitaires font office d’arbres. La chaussée est chaotique, le trafic automobile aussi. La conduite des chauffeurs de taxi et des camions est hallucinante. Julien, mon compagnon de voyage, trouve tout mouvement anarchique. Sur notre voie, en principe réservée à une voiture, trois véhicules circulent côte à côte, leurs passagers jettent un œil sur les voitures qui tentent le dépassement. Je me demande où ils vont, tous, ce qu’ils font. Sur l’autre voie un mur motorisé avance vers nous. Les conducteurs doublent dans les virages, sans aucune visibilité, klaxonnent sans cesse.

1920 – Beyrouth-Damas en train
«Damas, est-il possible que cette froide grisaille et ce paysage suisse nous amènent vers toi? De temps à autre, des stations noyées dans le brouillard. Behamdoun, Allay, Aïns-Sophar… pompeuses villégiatures réputées dans tout l’Orient pour leurs casinos… Puis descente vers la plaine de la Bekaa tant convoitée... gouffres, torrents, gorges sauvages, collines, pierrailles blondes, où rampent et se tordent… des sarments de vignes»


Où ce paysage que décrit Myriam Harry s’est-il évanoui?
Où ce chemin de fer qu’elle emprunta pour ce voyage s’est-il effacé?

La frontière: mon ami Franck nous avait dit que Khaled, notre chauffeur, nous faciliterait le passage. Il s’arrête où il peut, le parking et la voie sont encombrés de voitures stationnées, là, au hasard. Il nous fait signe d’attendre, mais nous voulons l’accompagner, nous voulons voir. Khaled ne ferme pas la voiture à clé et répond, à mon air interrogateur, que cela ne risque rien. Je fais de grands sourires aux fonctionnaires assis derrière des grilles comme des caissiers derrière leur guichet de banque. Ils attendent nos passeports qu’ils examinent avec la plus grande attention, et apposent le tampon, visa pour continuer par-delà la frontière. Je suis française, un militaire très aimable me parle dans ma langue. J’ai plus de chance que cet Africain, qui attend, inquiet, dans l’autre file. Vient-il vendre en Syrie une quelconque marchandise comme ses compatriotes qui fréquentent les marchés français?
Dehors des hommes, beaucoup d’hommes. La seule femme que j’aperçois est âgée, elle essaie de forcer le barrage, à pied, en direction opposée à la mienne: un militaire hurle sur elle sans ménagement. Je me tourne vers mon compagnon de route. Le mouvement de sa pomme d’Adam trahit son émotion. J’effleure sa main. Je suis gênée, en regardant cette femme, de mes bonnes conditions de voyage, de ma condition. Nous repartons, encore une barrière, plus laxistes les gardes à la mitrailleuse pendante, somnolant comme à l’heure de la sieste. Je n’ose pas la photo. Peut-être au retour. J’ai du mal à penser à l’histoire de ce pays, à toutes ces richesses des temps écoulés. Cette frontière et ces formalités m’en empêchent. Aujourd’hui : véhicules, transporteurs, transportés, contrôles, passeports, militaires, armes…

Rien de ce que nous livre dans ses écrits Myriam Harry.

1920 – «Nous sommes au poste frontalier de la Syrie libanaise, à Moalaka, la Suspendue. Et suspendu, il l’est, à la dent d’une montagne, ce charmant village mi-chrétien, mi-musulman, dont chaque terrasse d’argile supporte le tronçon – percé aux deux bouts – d’une antique colonne du temple du Soleil…[dont] nous ne voyons rien, passant trop loin de Baalbek, caché dans un pli de colline.»
D’Aix à Damas | Gisèle Seimandi
Mosquée des Ommeyades (Photo Alberto Muciaccia)
Après deux heures et demie de route nous arrivons à Damas. Khaled jette un œil dans le rétroviseur et me sourit. Cet échange de regards me ravit. Je lui avais raconté mon rêve de venir ici. Pour lui, c’est l’ordinaire, il fait l’aller-retour Damas-Beyrouth, une à deux fois par jour, selon les demandes. L’hôtel. Les bagages, le pourboire très généreux pour le garçon d’étage. La chambre. L’ascenseur pour redescendre. Et vite la rue. Je dis à Julien que nous allons prendre un taxi. Taxi! À peine ce mot prononcé, trois hommes sont autour de nous: taxi! taxi! taxi! Je demande tout de suite au chauffeur élu la mosquée des Omeyyades. Après avoir roulé sur de grandes artères bordées de béton, matériau pollueur de ce paysage urbain, nous arrivons dans des rues plus étroites. C’est Ramadan, le policier nous barre la rue qui mène à la mosquée, l’entrée est encore loin. Je lui fais un sourire qui entraîne aussitôt un oui généreux. Le chauffeur nous laisse devant l’entrée, il viendra nous rechercher.
De l’extérieur, cette mosquée n’a rien de particulier. L’animation se situe en face à l’entrée du souk Hamadiyyé. Des colonnes romaines – temple de Jupiter, du moins ce qu’il en reste – et, sous ces colonnes, des tas de vêtements à vendre, amoncelés dans une charrette; des femmes et des hommes fouillent, espérant trouver, au plus bas prix, celui qui leur conviendra. Nous sommes à la limite du souk, mais l’activité y est intense.
J’avance vers la porte de la mosquée, je retire mes chaussures mais l’entrée m’est interdite. Pourquoi? Parce que je suis étrangère? Parce que je ne suis pas musulmane? Qu’en savent-ils? On m’indique l’entrée «Touristes». Dans la ruelle, d’autres colonnes romaines reliées les unes aux autres par des arcs, quelques pierres me paraissent dangereusement en équilibre. Colonnes, plantons à l’entrée d’un jardin, au fond duquel une petite construction abrite le mausolée de Saladin. Nous le visiterons demain.

1920 – «… Nous enfilons des babouches et nous voici autorisés à admirer la merveille.… Mais aussitôt une tristesse fond sur moi, irrésistible, pesante, aussi pesante que ces galeries à deux étages, massées sur trois façades de l’immense cour, acculant sur la quatrième un édifice qui ne saurait être qu’une ancienne basilique, surmontée au centre, d’une coupe de cathédrale… Aucun bassin pour refléter le ciel, aucun arbre pour inspirer les rêves…»

Je revêts un grand manteau kaki à large capuche, uniforme pour touristes, et j’enlève mes chaussures. Un homme me propose de les déposer dans une guérite. Je sais que pour me rechausser il faudra payer un bakchich. Franchement! j’aurais préféré me coiffer de mon foulard! Ainsi accoutrée je me sens encore plus étrangère. De plus, cette capuche retombe sur mes yeux. J’essaie de la retrousser. Tant pis. Je finis par oublier cet inconvénient. Et là, le délice commence. La grande cour dallée de marbre, miroir où se reflètent colonnes et silhouettes. Que de colonnes ! Moi qui ai l’habitude de tout compter dans un sens, de recompter dans l’autre : un, deux, trois, quatre ..., un TOC, paraît-il. J’arrête, il y en a trop.
Nous marchons, mon compagnon et moi, côte à côte, sans vraiment décider où aller. J’ai envie de fouler chaque centimètre carré de ce sol pourtant très froid pour m’assurer que je suis bien à la mosquée des Omeyyades. Je fixe des clichés dans ma tête : ces arcades surplombées d’autres arcades plus petites, ces façades dépouillées de leurs mosaïques d’origine, ces minarets, aux styles divers, selon leurs constructeurs et leurs époques d’édification, comme le minaret el-Gharbiyyé ou Qait bey, d’époque mamelouke, qui retient particulièrement mon regard, ou cet autre, le minaret de Jésus, d’époque ottomane...
Des hommes sont assis entre des colonnes, certains dorment – lieu paisible pour s’assoupir – l’un, coiffé d’un keffieh rouge et dont la tête repose sur sa poitrine, tient de ses deux mains une jambe repliée. Jeune, vieux? je ne vois pas son visage. Sont encore présents dans ce lieu Ghazali, Ibn Arabi et le poète Saadi: «... un matin qu’agenouillé dans la grande mosquée de Damas, non loin du tombeau de Sidna Yahyah...». Je relis à voix haute Bustan: «La seule richesse est celle qui consiste à savoir dompter ses désirs...».
Des enfants courent, près d’un kiosque, amusés par une multitude de pigeons qui s’envolent, qui se posent: scènes identiques dans toutes les capitales: Rome, Paris, Londres... Des hommes, toujours des hommes, sont à la fontaine et font leurs ablutions avant d’aller prier. Le dôme du trésor est jonché sur des piliers lisses le rendant inaccessible à tout voleur. Une clé semble accrochée tout en haut de sa coupole.
Julien s’assied par terre; je lui demande s’il est fatigué, sa réponse n’exprime que bien-être. Je l’imite. Nous ne parlons pas.

1920 – «Comme elle me déçoit cette mosquée dont le seul nom chante promesses de magnificence et de douceur!…À l’intérieur, son style d’ancienne basilique accuse si nettement la nef divisée en trois galeries par deux rangées de colonnes corinthiennes… Mais si l’islam a conservé la construction primitive, il en a désaxé le sanctuaire … Les deux mihrab…, le dôme…»

L’entrée de la mosquée est tapissée de magnifiques mosaïques – paysage omeyyade ou Paradis? –, dont la beauté égale celle de la cathédrale de Monreale en Sicile. Images inoubliables, chefs-d’œuvre d’artistes byzantins.
À l’intérieur, des fidèles laissent échapper un léger murmure de prière, des enfants jouent sagement, des touristes abusent du flash dont l’éclair vient fendre la sérénité du lieu. Tout bruit est étouffé par les nombreux tapis plus ou moins usés. Je n’ose bouger, par respect pour ceux qui prient. Mes yeux se promènent: des vitraux jaunes, rouges, verts, bleus… des rangées de colonnes divisent cette immense salle en galeries de l’Histoire. Stalagmites, elles s’élèvent vers de très hauts plafonds d’où retombent des lustres imposants, stalactites luxueuses, qui dénotent un peu.
Je m’approche du mausolée de saint Jean-Baptiste, aux vitres vert lumineux. La légende dit que sa tête aurait roulé de Jérusalem à Damas… Des fleurs jonchent le sol de ce lieu, offrande à ce saint vénéré par les chrétiens, mais aussi par les musulmans qui l’identifient sous le nom de prophète Yahia. Dans la nef centrale, un rai de lumière jaillit d’une coupole, véritable attraction vers le Ciel. Dans ce lieu se côtoient islam et chrétienté: le mihrab orienté vers La Mecque comme l’exige la religion musulmane; le baptistère, témoignage de la présence chrétienne dans un temps plus éloigné.
Je ne joue pas au photographe. Seul mon regard accroche un détail ou un autre, aborde un homme, une femme, un enfant...
Je relis mon cours de fac: Mu’awiya est le fondateur de cette dynastie qui domina un temps l’Espagne, le Maghreb, le Moyen-Orient, la Perse, jusqu’à l’Inde. Damas, capitale de cet Empire. Puis… le palais… le massacre… les Abbassides… Bagdad... Je suis prise dans le tourbillon de l’Histoire où se mêlent noms, lieux, dates. Confusion et émotion m’envahissent. J’abandonne toute réflexion, je n’ai plus envie de penser. Je suis ici pour y trouver la Paix.

La mosquée va bientôt fermer ses portes, nous récupérons nos chaussures...
Combien de temps avons-nous passé dans ce lieu?
Temps suspendu à notre prochaine visite. ________________________________________________________________

Gisèle Seimandi est éditrice à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme, à Aix-en-Provence. Elle a écrit ce texte lors d'un séjour en Orient à l'occasion du salon du livre de Beyrouth.


* Myriam Harry est née à Jérusalem en 1869. Arrivée en France à 17 ans, elle devient une romancière orientaliste à succès et l’auteur de grands reportages. À lire: Une orientale à Paris. Voyages littéraires de Myriam Harry, de Cécile Chombard Gaudin, Maisonneuve & Larose, 2004.
** Extrait de Myriam Harry, , J. Ferenczi & Fils, 1948 (épuisé). Gisèle Seimandi
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