«Ce qui fait pleurer» ou la presse satirique en Syrie | Hanan Kassab-Hassan
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Hanan Kassab-Hassan   
 
«Ce qui fait pleurer» ou la presse satirique en Syrie | Hanan Kassab-Hassan
2005: Al Moubki
Un nouvel hebdomadaire vient de sortir en Syrie qui porte le nom "Al-Moubki"(en français, "ce qui fait pleurer")!. Sans analyser le contenu que nous ne pouvons pas juger dans l'immédiat, c'est le titre qui attire notre attention, d'autant plus qu'il fait référence à celui d'un autre journal célèbre édité par Habib Kahhalé en 1929, et qui est resté un moment marquant de l'histoire de la presse satirique syrienne, jusqu'à sa disparition en 1966. Ce journal s'appelait Al Moudhek al moubki (ce qui fait rire et pleurer).

La disparition de "ce qui fait rire" du nouveau titre n'est pas seulement due à l'absence de la caricature qui était le trait marquant du journal de référence, mais c'est aussi une allusion directe à la situation tragique que vit la région actuellement, et qui ne laisse aucune place au rire. Mais si l'on écoute "les mauvaises langues", on entend par l'omission de la moitié du titre que ce que pourrait dire le journal actuel n'est que la moitié de ce que disait son ancêtre des années 4050, période où la presse satirique avait la liberté de tout critiquer: les hommes du pouvoir, les députés au parlement, les membres des partis politiques antagonistes et les notables de la ville.

1929-1966: Al Moudhek al moubki
En effet, "Al Moudhek al Moubki" faisait un libre commentaire caustique et juste de la réalité politique de la Syrie. Ses commentaires de l'actualité mariaient la puissance et la subtilité. Ses attaques vigoureuses et franches contre les personnalités publiques étaient écrites avec beaucoup de verve mais sans hargne ni méchanceté agressive, ce qui explique la tolérance des politiciens, et leur plaisir de se voir parodiés avec intelligence et humour. D’ailleurs, l’éditorial du premier numéro d'Al Moudhek al moubki exposait l’orientation choisie à travers l’histoire d’un poète qui observait sans rien dire les gens faire leurs louanges au Khalife. Quand celui-ci l’interrogea sur les raisons de son silence il répondit: "je crains la colère de Dieu si je mens, et je crains votre colère si je dis la vérité!".
Interdit plusieurs fois à cause d'un dessin ou d'un article, Al Moudhek Al Moubki revenait toujours avec une caricature qui évoquait avec beaucoup d’humour les circonstances et les causes de l’interdiction. Une de ces caricatures représentait par exemple un lecteur qui tenait le journal renversé. Un commentaire en bas expliquait: "C’est pour mieux comprendre ce journal obligé de dire le contraire de ce qu’on pense".
Quant à la caricature de la couverture, elle annonçait le ton de chaque numéro et constituait une attraction pour les lecteurs, toujours très nombreux.

«Ce qui fait pleurer» ou la presse satirique en Syrie | Hanan Kassab-Hassan
Une couverture de Al Moudhek al moubki
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Le premier ministre: "Quel mauvais temps, la pluie fait des inondations".
Monsieur tout le monde: "qui est-ce qui vous a dit de sortir dans un climat pareil?"



Dans la tradition du Canard enchaîné
En plus de sa culture générale très solide et de sa vision claire de la réalité socio-politique du pays, Habib Kahhalé, le propriétaire du journal et son rédacteur en chef était un caricaturiste de talent qui excellait dans les dessins dépouillés, incisives, immédiatement lisibles et agréables à regarder. En plus, il savait donner une image ressemblante des personnages politiques dont il exagérait les défauts physiques. Bref, il est arrivé à faire de son journal le pendant arabe du "Canard Enchaîné" dont il s'inspirait dans le style et l'orientation générale.
La disparition de ce journal au mois de mai 1966 a marqué le début d'une longue période de stagnation de toute la presse et non seulement de la presse satirique. Après les années de vitalité réelle qui se traduisirent par le nombre étonnant des journaux satiriques à Damas et dans les autres villes de province (44 entre 1909 et 1965), et à cause de la nationalisation des moyens de communication, l'humour et l'ironie semblaient n'avoir plus de place sur les pages des journaux officiels, sérieux et didactiques jusqu'au dogmatisme.

2001-2001: Al Domari
En 2001, les promesses de l'abolition des lois sur la presse ont encouragé les journalistes à se lancer de nouveau dans l'aventure de l'édition. Parmi les premiers journaux à faire leurs apparitions dans les kiosques il y eut "Al Domari", hébdomadaire satirique qui s'annonçait dans le droit file de "Al Moudhek al moubki", d'autant plus que son éditeur et propriétaire, Ali Firzat est lui aussi un caricturiste célèbre.

Le mot "domari" qui vient de l'araméen désignaient au passé les falots chargés d'allumer les bougies des lanternes de rue et d'éclairer le passage aux piétons. Ensuite, le mot est passé dans l'expression populaire "il n'y a pas un domari", c'est-à-dire il n'y a personne, car ces ouvriers étaient les seuls à parcourir les rues dans les nuits glacées de l'hiver. Ainsi, par son titre, le journal évoquait un passé révolu qu'il désirait réanimer, et annonçait la mission de dissiper l'obscurité qu'il voulait remplir. Les chiffres de vente pendant les premières semaines étaient hallucinants (entre 75 et 100 mille exemplaires vendus), mais la déception a vite remplacé l'euphorie du début. Echouant à devenir un moyen social et démocratique pour contrôler les abus et la corruption, cet hebdomadaire est passé de l'attaque directe à l'insinuation, et ses pages sont devenues après quelques mois la tribune de journalistes politiquement médiocres, et l'espace d'une moquerie lourde et très souvent gratuite.

Et pourtant, Al Domari a du s'arrêter au bout d'un an, et il a fallu attendre plus de trois ans pour qu'un autre aventurier trouve malgré tout le courage de publier un nouveau journal, celui qui vient de paraître. Malgré la campagne publicitaire qui a préparé l'événement, le public est resté froid, comme si l'échec de Domari l'avait rendu sceptique quant au pouvoir de la presse satirique à changer quoi que ce soit. D'ailleurs, à l'ère où les télécommunications semblent souvent prendre le dessus sur un journalisme s’inscrivant, avec ses grands articles, dans la tradition de Zola, ne nous reste-t-il plus que "ce qui fait pleurer"?! Hanan Kassab-Hassan