Déluge au pays du Baas | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
Déluge au pays du Baas | Nathalie Galesne
Jusqu’à quand le barrage Assad pourra contenir les flots de l’Euphrate devenu mer? Mais jusqu’à quand surtout contiendra-t-il le symbole du parti Baas, qui se voudrait aussi indestructible et aussi éternel que le fleuve mythique qu’il a détourné?

Déluge au pays du Baas, diffusé le 16 juin sur Arte, est le dernier film du réalisateur syrien Omar Amiralay. Tourné à El-Machi, une bourgade bâtie au moment où la construction du Barrage Assad noya la vallée et ensevelit les nombreux villages qui jouxtaient l’Euphrate, le film, qui pourrait sembler au premier abord d’une simplicité déconcertante, est en fait une allégorie filée par des images belles et épurées, rythmées tantôt par le gros plan sur le lac Assad, tantôt par le chant des écoliers à la gloire du parti Baas. Cette poétique de l’image empêche, une fois encore, de classer la production d’Omar Amiralay dans la catégorie du documentaire.

Le film ouvre sur un avant propos à la première personne – c’est Omar Amiralay qui dit «je»- et sur des images en noir et blanc, reprises des archives illustrant la construction du barrage. Celles-ci, réduites sur l’écran comme s’il s’agissait de la projection de vieilles diapos, donnent ainsi la mesure du temps qui s’est écoulé. Omar Amiralay avait alors consacré son premier film à la construction du Barrage Assad dont le gigantisme représentait à lui seul l’idéal du socialisme arabe et de la nation syrienne en marche incarnés par le président Hafez el Assad,. Idéal que partageait le jeune cinéaste et qui a laissé aujourd’hui place à l’amertume, au déluge des illusions…
Déluge au pays du Baas | Nathalie Galesne
Trente ans ont passé, des guerres ont éclaté, la dernière d’entre elle fait rage à quelques centaines de kilomètres de là, le Président n’est plus, son fils Bachar a pris la relève sans que les Syriens n’aient été appelés aux urnes. Omar Amiralay est retourné sur le lieu symbole de l’édification du barrage, faisant en quelque sorte le constat de sa désillusion. Les promesses d’antan n’ont rien donné, mais le discours est resté intact. Dans ce village, le chef de tribu Diab el-Machi, et aussi le plus vieux député de la Syrie, continue d’encenser le socialisme arabe et le feu président Hafez el Assad avec une authenticité et une ferveur désarmante.

Pourtant un autre témoignage vient contrecarrer le dogme, celui d’un paysan de l’Euphrate détenteur de la mémoire engloutie du fleuve. Il se souvient, il raconte, il explique cette relation d’étrangeté qui les lie à présent à l’Euphrate devenu une mer. "Les enfants, dit-il, ne savent pas nager, ils ont peur de se noyer".

Les scènes de classe montrent des écoliers qui scandent leur leçon, une litanie qui chante les louanges de la patrie syrienne et du parti Baas. La leçon filmée est consacrée à l’Euphrate et aux barrages qui l’ont dompté. Les passages lus par les écoliers sont tirés de leur manuel scolaire, des morceaux de bravoure socialiste dignes de la meilleure rhétorique maoïste. On aurait pu croire cette langue de bois désormais asséchée, il n’en est rien.

Mais aucun commentaire, aucune moquerie, aucun mépris n’accompagne les mots et les images de ces hommes et de ces enfants. Il y a au contraire dans les rides qui sillonnent le visage de Diab el-Machi, dans les gestes de son neveu Khalaf el-Machi, directeur et maître d’école, dans les mimiques espiègles des enfants lorsqu’ils entonnent à tue-tête, tels de petits militaires trop joyeux, leur hymne au parti, quelque chose de tendre et de désuet, de dérisoire et de cruel à la fois, un souffle d’humanité qui laisse deviner une autre Syrie derrière les discours officiels de son organisation sociale.

La cruauté et la dérision, c’est aussi dans cette belle pièce fraîchement blanchie, sous l’autel que surplombe la photo de l’ex rais, ces cartons contenant des ordinateurs offert par Bachar el Assad aux écoliers et dont on soupçonne qu’ils ne seront pas montés de sitôt. L’informatique à l’image de la grandeur technologique du barrage Assad, n’est-elle pas indispensable à la modernité de la patrie?
 
                                                                                          Nathalie Galesne
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