Dire le génocide | Hicham Raji
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Hicham Raji   
 
Dire le génocide | Hicham Raji
Igishanga par Isabelle Lafon
Il serait déplacé de dire qu’on commémore, en ce printemps 2004, l’anniversaire du génocide perpétré par les Hutu au Rwanda en 1994. Comme il serait tout aussi malvenu de qualifier Igishanga de spectacle. La comédienne Isabelle Lafon y raconte et dit le génocide du Rwanda à travers les témoignages des rescapés. Les textes sont tirés des récits rapportés dans le livre de Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie, Récits des Marais rwandais, paru au Seuil en 2000. C’est en tant que grand reporter de Libération que Hatzfeld part enquêter au Rwanda en 1994, après le massacre des Tutsi par les Hutu. Le reporter, qui a travaillé aussi sur le conflit des Balkans (et en a tiré un livre), fut profondément marqué par l’ampleur et l’absurdité du génocide, à tel point qu’il retourne depuis 1998 régulièrement au Rwanda pour enquêter, interroger les rescapés et les témoins, pour essayer de comprendre ce qui s’est passé, et nous l’expliquer. Après avoir fait parler les rescapés du massacre (Dans le nu de la vie), le journaliste a interrogé les assassins. Son dernier livre, Une saison de machettes (seuil, 2003), présente les bourreaux qui sont aujourd’hui encore en train d’être jugés par le Tribunal international sur le Rwanda.
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Le XXe siècle a connu trois grands génocides: le massacre des Arméniens par les Jeunes-Turcs en 1915, le massacre des Juifs et des Gitans par les Nazis durant la Seconde Guerre mondiale et le massacre des Tutsi (entre 500.000 et un million) en l’espace de trois mois (avril-juin) par les Hutu en 1994. Le siècle a connu d’autres massacres, qui peuvent être assimilés à des génocides, comme la déportation des Tchétchènes par Staline, les camps de rééducation des Khmères rouges au Cambodge, les événements de Bosnie et du Kosovo, etc. Le point commun entre les trois grands génocides est qu’ils furent menés dans l’indifférence presque générale. Mais alors qu’on peut comprendre jusqu’à un certain point cette indifférence dans le cas des deux premiers: ils furent accomplis dans des contextes de Guerres mondiales généralisées et furent pour ainsi dire noyés dans le concert de folie meurtrière des hommes. En outre, les moyens de communication n’étaient pas aussi développés qu’aujourd’hui et l’identification du fait génocidaire et sa reconnaissance comme crime contre l’humanité ne furent proclamées qu’en 1948 à l’ONU.
Ce qu’on ne comprend pas dans le cas du Rwanda, c’est que la communauté internationale n’ait pas réagi alors qu’on commençait à diffuser sur les chaînes du monde entier le spectacle des cadavres dans les marécages, jonchant les sols dans les villages et baignant dans les rivières. Durant trois mois, des milliers de Hutu ont massacré systématiquement, à coups de machettes, à des heures précises de la journée, les 9/10e de la population tutsi restée au pays. C’est que le président du Rwanda, Juvénal Habyarimana, qui s’est fait assassiner dans le crash d’un avion à quelques jours du début du massacre, avait pris soin de préparer de longue date le génocide, en créant notamment les Interahamwe, des milices dans la pure tradition fasciste. Pendant les massacres, les radios du Rwanda incitaient les gens à la haine et les poussaient au crime.
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Isabelle Lafon
Pour raconter le génocide sur scène, Isabelle Lafon s’est inspirée des témoignages des rescapés des crimes, pour la plupart des femmes, réunis dans le livre de Hatzfeld. Parmi la douzaine de récits, la comédienne n’en a retenu que deux: celui d’une assistante sociale et celui d’une agricultrice. Les personnages sont attachants. Ils nous expriment dans un langage simple, parfois amusant et amusé, avec des accents émouvants, des idées profondes sur le génocide. Elles disent ne pas comprendre encore comment des gens simples, des citoyens honnêtes, se sont transformés en criminels cruels et sans âme, assassinant leurs voisins, parfois leurs femmes et leurs enfants, simplement parce qu’ils sont Tutsi.
Isabelle Lafon a travaillé les textes sans avoir vu les personnes qui ont apporté leurs témoignages et sans même avoir visité le Rwanda. Pourtant elle nous joue deux personnages de femmes distincts, avec chacune son caractère et ses tics particuliers, qui parlent le français avec un accent rwandais impeccable. Elle nous dit s’être fait aider par des amis rwandais, pour acquérir les subtilités de la langue locale. Durant toute la pièce, la comédienne joue de profil, assise sur une chaise et noyée sous les feux d’un projecteur latéral. Ce choix de mise en scène semble exprimer l’état d’âme des rescapées du génocide. Elles n’osent plus regarder l’humanité (le public) en face, ce qui reviendrait à se regarder dans une glace. Dans leur récit on sent qu’elles gardent, plusieurs années après les massacres qui ont vu parfois disparaître toutes leurs familles, un profond remords. Elles ont presque envie de s’excuser de ne pas être mortes, d’être encore là. Cette culpabilité des victimes contraste avec l’absence de remords constatée chez les assassins. Dans son dernier livre sur le Rwanda, Une saison de machettes, Jean Hatzfeld note que les tueurs emprisonnés qu’il a interviewés manifestent le regret de ne plus pouvoir revenir à la vie d’avant, mais jamais de remords, jamais un mot pour les victimes qu’ils ont «coupées», comme on dit là-bas, en parlant de la taille des bananiers. Ils n’ont toujours pas conscience d’avoir tué des êtres humains. Le fonctionnement du génocide demeure un grand mystère pour les hommes. Peut-être parce qu’ils l’ont toujours analysé après coup, parfois longtemps après, jamais pendant qu’il se perpétrait. Même les victimes, les rescapés disent ne pas comprendre. Les hommes refouleraient-ils sciemment et à chaque fois la conscience du fait génocidaire, bien qu’il s’agisse d’un phénomène cyclique, qui s’impose à eux régulièrement? Soupçonneraient-ils que les monstres qui se révèlent au grand jour dans le génocide sommeillent en chacun d’eux et espèrent-ils ainsi les conjurer?
Isabelle Lafon a donné un spectacle unique d’Isishanga à Casablanca, le 24 avril 2004. Hicham Raji
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