De retour de Cannes, Suleiman, Nassim, Riad et les autres... | Tahar Chikhaoui
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Tahar Chikhaoui   
De retour de Cannes, Suleiman, Nassim, Riad et les autres... | Tahar Chikhaoui
Bright star
A Cannes, on a beau espérer se laisser envelopper par la douce chaleur des salles obscures pour oublier ne serait-ce qu'une dizaine de jours la déprime de l'actualité politique, on a beau faire, le cafard ambiant resurgit à travers les porosités du septième art, décidément jamais hermétique. Déjà, la taxiste qui nous a conduits de l'aéroport de Nice à Cannes a assombri, sans le vouloir, la perspective: «je n'ai jamais vu ça, nous-dit elle, le nombre de festivaliers est réduit de moitié cette année, on dirait pas le festival. Je n'ai pas fait cinq clients, pour la première fois les hôtels ne sont pas surbookés». Elle était sympathique, la dame du taxi, causeuse à souhait, affable et rigoleuse mais elle n'a pas réprimé au détour de la conversation une réflexion malheureuse «Ah ! ils sont sales, là-bas, vous savez !» nous lance-t-elle à propos des Mexicains dont on aurait craint qu'ils apportent la grippe porcine jusqu'à la Croisette. Pour éviter le pire (ça commence par la saleté mais on ne sait pas jusqu'où ça peut aller) nous avons ramené la conversation à des sujets plus neutres. Quoi de mieux que la météo ?
- «ah vous savez, il va pleuvoir sûrement».
«mais pourquoi donc Madame?»
«c'est comme ça, c'est le festival»
Ne me demandez pas quel lien de cause à effet il y aurait entre le festival et la pluie, vous pensez bien que je me suis vainement trituré la cervelle pour en trouve un. Le plus beau c'est qu'elle a eu raison, la dame du taxi. Le lendemain, ceux qui n'ont pas apporté leur parapluie avec eux (dont votre serviteur) étaient trempés comme des poules. Les discrètes larmes arrachées par la très belle romance de John Keats et Fanny Brawn, merveilleusement racontée par Jane Campion ( Bright star ), et les reniflements d'émotion que cette idylle savamment mise en scène aurait provoqués ont été escamotées par les multiples éternuements.
Tout cela n'est pas bien grave. Il est vrai qu'en allant vers la salle ou en en sortant, on était bien obligé de traverser la rue. Bien entendu, en descendant tous les matins des hauteurs du Prado, je devais passer avec mes amis italiens devant les cafés situés autour de la place du marché près de la gare où, avant huit heures, ils étaient déjà là ces Arabes, manifestement au chômage, pour la plupart des Tunisiens d'ailleurs. Bien sûr, en traversant le tunnel sous les rails, je ne pouvais pas m'empêcher de sentir l'odeur du vomi, les traces des clochards dont certains traînaient déjà ou encore, comme des fantômes. Mais enfin, tout cela ne durait qu'une vingtaine de minutes. Une fois à l'intérieur du palais, j'étais entouré de belles hôtesses, jeunes, souriantes et prêtes à me rendre service ; comme je pouvais voir, au moins deux fois par jour et de bien près les Pénélope Cruz, les Monica Bellucci, les Brad Pitt et autres Johnny Halliday qui passaient devant l'espace Orange, la salle de rédaction réservée aux journalistes munis d'ordinateurs portables. Mais enfin, le soir, à minuit au sortir de la salle, dans les rues environnant le Palais, ne voyais-je pas toutes sortes de belles filles en mini jupes, en bien plus mini que ça parfois, accompagnées de beaux garçons se trainant à pied ou dans de jolies voitures décapotables, tous aussi mignons les uns que les autres?
Ce n'est pas cela qui m'a frappé, ce ne sont ni les zones d'ombre comme on dit ici (je commence à m'y faire, quelle tristesse !) visibles quand vous habitez un peu loin de la Croisette, ni le glamour dont raffolent les photographes (ils nous mènent la vie dure ceux-là par leurs cris à chaque fois qu'ils voient passer une star), ce qui m'a frappé cette année, c'est la façon dont le cinéma fait retour, via l'imaginaire, sur le réel, mon réel.

De retour de Cannes, Suleiman, Nassim, Riad et les autres... | Tahar ChikhaouiQuand on arrive d'un pays du Sud (c'est comme ça qu'il faut dire aujourd'hui, le mot tiers-monde étant passé de mode) on ne peut pas s'empêcher de souhaiter voir des films arabes ou africains, quelque refoulé que soit ce désir, l'Asie faisant désormais partie du premier monde dans le domaine du cinéma. De ce point de vue, aussitôt révélée la liste des films participants, on savait à quoi s'en tenir avant même de partir. C'était d'emblée désespéré. Evidemment, l'exception, c'était The time that remains (Le Temps qui reste) d'Elia Suleiman, en compétition officielle s'il vous plaît. Nous y reviendrons. Sinon, c'était le retour, après tant d'années d'absence, du grand Souleymane, l'autre, Cissé le magnifique, avec Min ye (Dis-moi qui tu es) dans la Selection officielle, hors compétition. On le savait difficile, d'une exigence dissuasive pour les producteurs. Mais quelle déception! Enfin on n'osait pas le dire, vu la pointure du cinéaste. Yeelen reste un monument dans l'histoire du cinéma mondial. Serge Daney n'avait pas hésité à le rapprocher des films de Tarkovsky. On n'osait pas le dire, y compris sous la plume des plus exigeants critiques français, mais la déception était grande, amère dans les milieux africains. Je comprends qu'on relativise l'indigeance de Min Ye parce qu'il ne s'agit que d'un film, en réalité peu de chose dans l'exceptionnelle filmographie du cinéaste malien. Ensuite, le film, tourné en vidéo, était conçu pour la télévision, d'où le parti pris systématique des plans serrés ; film de télévision, film «domestique» dont Cissé ne pensait pas lui-même qu'il dépasserait un usage local. Comme Sembene, Cissé privilégie les thèmes d'engagement, ici celui de la femme et de la polygamie. Mais comme Ouedraogo, il se convertit à la télévision, vu les difficultés insurmontables de produire pour le cinéma. Voilà pour la présence arabo-africaine, presque rien. Les deux autre films africains, mais africains seulement par leur sujet, traitent de la guerre : L'Armée silencieuse du Néerlandais Jean Van De Velde ( Un certain regard ) aborde sur le mode fictionnel la question des enfants soldats en Ouganda et Mon voisin mon tueur de l'Américaine Anne Aghion, plus sérieux, plus rigoureux, revient dans un documentaire-enquête, montré en séance spéciale, sur le génocide rwandais. Comparé à ces deux films, Min Ye se distingue par ce double écart : film de télévision et drame bourgeois. Loin des grands sujets dramatiques, il s'adresse en premier aux autochtones sur un thème qui les concerne. N'empêche que quand tu es dans la salle, quand tu as en tête Den Muso, Baara, Finyè, Yeelen et Waaty un quart d'heure après le début de la séance, tu ne peux pas ne pas t'étonner de ne pas retrouver le grand Cissé. Toute l'Afrique à Cannes se résume dans ce paradoxe. Le monde n'ayant plus d'oeil pour l'Afrique, l'Afrique se replie sur elle-même, se contente de se regarder, par la petite lucarne s'il le faut. Oui mais, devrait-on ajouter, regardez Abderrahman Sissako ; son image est retransmise en boucle sur les petits écrans à tous les étages du palais, regardez-le monter les marches en compagnie de Juliette Binoche. Mais justement, c'est l'image la plus paradoxale de la revue des stars : choisis comme les deux parrains du pavillon du Sud, Sissako et Binoche qui, magnanime, s'est volontiers prêtée au jeu, multiplient les déclarations sur l'état désastreux des salles de cinéma du continent noir. On peut aussi descendre au sous-sol du Palais pour visionner quelque film exposé au marché ; tout au plus tomberait-on sur un objet égyptien sur les qualités duquel on a vite tari d'éloges, l'insipide Ibrahim Labyadh , présenté par le producteur de L'immeuble Yakoubian . Mais se consolera-t-on de l'absence de l'Afrique en tournant, comme une âme en peine, dans les espaces parallèles, les pavillons du village international et autres espaces d'exposition.
De retour de Cannes, Suleiman, Nassim, Riad et les autres... | Tahar ChikhaouiEncore une fois c'est dans le cinéma français qu'on trouvera des échos de la culture de l'autre rive de la Méditerranée. Au point qu'on ne peut plus imaginer une vraie dynamique de renouvellement de l'art cinématographique, en France en tout cas, sans une inspiration outre-Méditerranéenne. Déjà la Nouvelle Vague, bien que typiquement française, a porté (et a été en partie portée par) la marque de cette présence. Jean Rouch dont on connaît l'importante influence sur Godard et ses amis, n'a pu inventer ce filmage léger, risqué et ouvert qu'au contact de la réalité africaine. Nous savons la place qu'occupent la guerre d'Algérie et ses traumatismes dans des films comme Le Petit soldat de Godard et Muriel de Resnais ; plus généralement, la Nouvelle Vague peut être considérée comme l'expression de La Nouvelle France post-impériale. Depuis, le cinéma français, de Téchiné à Abdel Kéchiche, s'est renouvelé dans l'exploration des différentes voies de cette altérité. De Rabah Ameur Zaimech à Ismail Farroukhi en passant par Karim Dridi, on ne compte pas les noms aux sonorités arabes qui viennent chaque année enrichir le paysage cinématographique de l'hexagone.

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"Adieu Gary" de Nassim Amaouche
Cette année, le film le plus remarquable de ce point de vue est Adieu Gary premier long métrage de Nassim Amaouche. Il a obtenu le prix de la Semaine de la critique. Le cinéaste est français, fils d'immigrés algériens. Ça n'a évidemment aucune importance mais, c'est naïf je sais, j'aime à penser que de cette terre puisse arriver un sang nouveau. Le plus joli dans Adieu Gary est précisément le réseau de connexions subtiles qu’Amaouche établit entre le local et l'universel, entre le réel et l'imaginaire. La référence au film western et en particculier à Gary Cooper prolonge dans le mythe un film solidement ancré en Ardèche au Teil. De l'usine délocalisée il ne reste plus rien, sauf une machine que Francis, un Jean Pierre Bacri époustouflant, continue de réparer comme si de rien n'était, une voie ferrée qui ne sert plus à rien et des familles défaites qui se recomposent en douceur, une économie de substitution, en l'occurrence un supermarché qui n'offre que des singeries comme emploi. L'humanité qui habite ce village désolé est composite, faite à moitié de Maghrébins à moitié de Français, ici une mère marocaine morte, là un père disparu dont le fils attend le retour sous la figure fantasmée de Gary Cooper, et au centre un Samir revenu au village dans une quête résolue de liberté, attiré par Nejma (une succulente Sabrina Ouzani) dont la sensualité irradie le film.
Autre film de même nature les Beaux gosses également première oeuvre, réalisé par Riad Sattouf, la trentaine aussi, français de parents franco-syriens (il a passé onze ans au Moyen Orient). C'est déjà un auteur confirmé de bandes dessinées. Loin des clichés de films de banlieue et des facilités de la comédie potache, il retrace les petites aventures de deux jeunes lycéens de province, Hervé et Camel. Libéré des pesanteurs sociologiques, Les Beaux gosses accompagne de très près l'entrée dans la vie, la difficulté d'être, de deux corps en croissance, liés par un même destin, deux gosses qui n'ont rien d'exceptionnel, ni ridicules ni sublimes, tout juste ordinaires, mais attachants, pris dans la France d'aujourd'hui.
Dans l'un et l'autre cas, la double culture est portée par le cinéaste lui-même, les références à l'intérieur du film venant de la vie de l'auteur.

De retour de Cannes, Suleiman, Nassim, Riad et les autres... | Tahar ChikhaouiTout autre est le cas du Prophète . Jacques Audiard est français de souche et de filiation cinématographique (il est comme chacun sait le fils de l'inoubliable dialoguiste Michel Audiard). Mais son film revendique une double impureté, il emprunte, du point de vue générique, à la tradition américaine les éléments du film de prison et de gangster et puise, du point de vue thématique, dans la France d'aujourd'hui quelque chose du métissage éthnique qui la caractérise. Le personnage principal est un jeune Maghrébin incarcéré pour avoir agressé un policier. N'ayant aucune connaissance du monde de la prison, il se trouve mêlé à son corps défendant à une guerre de clans, les Corses d'un côté et les Arabes musulmans de l'autre. D'abord, pris sous la coupe des Corses, il apprendra progressivement à se frayer son propre chemin dans le milieu et finir caid à son tour.
La grandeur du film d'Audiard tient à cette hybridité. Le cinéma français a peu brillé dans le registre de gangster, il réussit davantage dans l'intimisme. Cette identité se trouve joliment modifiée par ce film qui inscrit un genre «étranger» dans la bonne tradition française en tirant le meilleur profit de l'analyse du personnage; une belle leçon dans la formation poétique de l'identité. Evidemment, le paradoxe est que du strict point de vue thématique la figure de l'Arabe comme celle du Corse est associée à la criminalité mais l'enjeu du film se situe naturellement ailleurs. La polémique suscitée dans les milieux politiques corses (le député Sauveur Gandolfi-Sheit parle de diffamations) est significative du malentendu qu'on peut commettre sur ce genre de film et, a contrario, de son importance culturelle.
Je n'ai jamais tenu Audiard pour un grand cinéaste mais le plaisir que j'ai pris à voir Le Prophète tient, au-delà de la valeur objective du film, à la façon dont je me suis identifié au personnage. Une identification d'autant plus jouissive qu'elle était décalée. Doublement décalée, d'abord parce que, si j'ose m'exprimer ainsi, je suis un Arabe d'ici, ensuite parce qu'en tant que cinéphile, j'ai perçu le film à travers les images stockées dans ma mémoire. Je vois Le Prophète comme une traduction française réussie d'une tradition américaine qui va de Scarface jusqu'aux Affranchis .

Tout cela n'empêche pas (que cela soit dit en passant) que je place Les Herbes folles , film franco-français s'il en est, bien au-dessus de tout; mais la question de l'importance artistique d'une oeuvre n'est évidemment pas dans l'affichage de ses bonnes intentions multiculturelles. Les herbes folles , où ne figurent ni Arabes ni Noirs ni Juifs ni homosexuels, est une pure leçon d'altérité si j'ose me permettre cet oxymore.
Mais comme on est dans un festival international, on est toujours sensible à la présence de films venus d'autres horizons culturels. Histoire de voir ce que nous dit le cinéma du monde où nous sommes, et ce qu'il nous dit en particulier de ces régions d'où nous venons et avec lesquelles l'humanité a encore maille à partir.
D'où mon attente fébrile du dernier opus de Elia Suleiman. Je n'étais pas déçu. Le film est magistral. Une réponse esthétique inédite à la question historique du conflit. L'approche est d'emblée personnelle. Cette histoire de corps déplacés, de corps exilés, est ici perçue à travers le corps pétrifié de Elia Souleiman. Le cinéaste a quitté la Palestine il y a longtemps. Aussi la distance, au fondement de sa démarche, relève-t-elle moralement de l'honnêteté ; ensuite, le point de vue est celui d'un témoin visuel (ce qui cinématographiquement n'est pas illogique) exlusivement et définitivement visuel. D'une certaine manière, ce mustisme clairvoyant prend le contrepied de la phraséologie aveugle ambiante. Peut-être est-ce pour cela que les grandes articulations du récit sont marquées par la mort, celle de Gamal Abdennasser (grand et beau parleur s'il en est), celle du père, celle de la mère. Point d'illusion, aucun enthousiasme fallacieux. Ni triomphaliste ni défaitiste, le temps qui reste est investi d'humour, d'un humour certes un peu noir mais idéologiquement décrassant : la scène répétée du voisin qui menace régulièrment de s'immoler et n'y arrive pas, ses allumettes se trouvant mouillées de l'essence dont il s'aspèrge, est un morceau d'anthologie. J'ai vu deux fois le film, une fois au cours de la séance matinale à la salle Lumière et une deuxième fois à la salle du Soixantième, derrière le palais. La jubilation était totale. J'étais persuadé que le film apparaîtrait dans le palmarès. Pourtant rien. N'en tirons aucun jugement, c'est comme ça... ensuite, le prix décerné à Resnais est ridicule, ceux accordés à Mendoza et à You Le sont pour le moins incongrus.

Enfin, ce ne sont pas les décisions du jury qui m'ont attristé, mais cette impression, pour la énième fois ressentie de voir si peu de films arabes et africains, rareté dont il serait bien sûr ridicule d'attribuer la responsabilité au Festival de Cannes. Cet écran invisible, de plus en plus invisible assombrit toujours le plaisir, immense je dois l'avouer, de rentrer la tête remplie de belles images qui se substituent à celles déprimantes d'un monde incorrigible. Le retour, cette année effectué dans la journée, m'a dispensé d'emporter avec moi comme dernière image celle d'une Cannes désolée hantée par ses sdf et autres arabes paumés sirotant un éternel café devant la place du marché. L'arabe que je suis n'est pas paumé, juste désolé de voir finir si vite la fête et de quitter mes amis italiens...je pris la navette pour Nice en évitant les taxis de peur de tomber su un chauffeur trop bavard. Presque soulagé de ne pas être pour une fois mexicain.

Tahar Chikhaoui
(05/06/2009)


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