Journal d’un cinéphile (suite) | Tahar Chikhaoui
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Tahar Chikhaoui   
A Barcelone, la beauté des monuments me console quelque peu du sentiment de frustration que j’éprouve en quittant le festival trois jours avant la fin. Le quartier gothique est éblouissant. C’est là que se tient la rencontre d’intellectuels à laquelle je suis convié. Je retrouve mon amie Zeineb Farhat qui, par sa verve, me redonne de l’espoir. La rencontre proprement dite n’a rien d’exaltant. A quelques exceptions près, celles de Hela Beji et l’inattendue prestation de Rachid Mendjeli, des discours bien intentionnés sur le dialogue des cultures. On nous aura tout de même fait visiter le très beau Palau de la Mùsica Catalana. Le lendemain matin tôt, de nouveau l’avion, nouvelle traversée de la Méditerranée. Vers Bari cette fois. Direction la fameuse Fiera del levante qui abrite la 13ème édition de la Biennale des Jeunes Créateurs d’Europe et de la Méditerranée. Atmosphère jeune. Dans un pavillon, se tient la réunion de la Femec. Objectif : rédiger des propositions à l’adresse des Ministres de la culture de la Méditerranée. Tout comme à Barcelone, mais là nous sommes dans un cadre plus ouvert, non gouvernemental, plus léger avec des participants plus engagés. Promenade dans la vielle ville, visite de la Basilique Saint Nicolas. On se croirait dans la médina. Le vieux port, une merveille, donne à la ville un charme lumineux. Apaisante Bari…

Journal d’un cinéphile (suite) | Tahar ChikhaouiRetour à Tunis, ciné-club oblige. La séance de discussion avec Jilani Saadi dont le film, «Khorma», est à l’affiche, se passe bien. Le lendemain de nouveau l’avion, de nouveau la Méditerranée. Alger et en voiture Bejaia. On parcourt le littoral. Me reviennent à l’esprit les paysages de la côte d’azur. Un drôle de sentiment. A quinze jours de distance, même paysage, même lumière, mais en plus sauvage. L’utilisation de la voiture y est sans doute pour quelque chose, mais j’ai la sensation d’être dedans, non pas en face mais dedans. Le spectacle est débordant. Sans doute est-ce le sentiment confus d’une plus grande proximité affective. Les cahots de la voiture ajoutent à l’enivrement. Quelle beauté ! Le rapport à la civilisation est tout autre. Je me rends compte que de Marseille à Cannes, l’idée de spectacle n’était pas seulement née de la perspective du festival, elle était inscrite dans le dispositif du train et son confort, ses fenêtres photogrammes et dans le paysage dompté, balisé par la technique. Ici, l’image est poétique, plus intérieure que visuelle. Paysages rebelles, civilisation défaillante…A Cannes, les écrans du festival font écran devant le spectacle de la ville, de ses paysages, de ses plages, de ses montagnes. A Bejaia, les paysages de la ville, de ses plages, de ses montagnes dominent superbement le festival. Les images de film occupent un seul écran cette année, celui de la Maison de la Culture. La Cinémathèque, fonctionnelle l’année passée, est fermée pour travaux de rénovation. Les yeux se détournent difficilement de la montagne sur laquelle Oumi Gouraya (rocher escarpé aux allures féminines) est couchée pour l’éternité.
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Il n’en est pas de même du Château des moines de Lérins, siège du musée de la Castre, qui des hauteurs du Suquet domine la fameuse cité balnéaire. Les deux villes se font drôlement écho. Deux sièges de festival, deux villes portuaires, situées presque sur le même méridien, prises l’une et l’autre dans l’étreinte de la montagne et la mer. Deux lieux de cinéma qui de part et d’autre de la Méditerranée, se livrent dans ma tête à un jeu de rôles qui ajoute au trouble de mon biculturalisme...

Journal d’un cinéphile (suite) | Tahar ChikhaouiEn revoyant «La maison jaune» à Bejaia, découvert à Namur, redécouvert à Milan, je revois le même film et un autre. Revoir un film est dans l’absolu toujours autre chose; le revoir dans un autre contexte c’est encore différent; mais le revoir dans son contexte (l’histoire du film se déroulant dans les Aurès, parlant berbère, la langue d’ici) est une expérience bien étrange. C’est comme avancer sur le chemin du retour. Et c’est exactement de cela que parle le film: aller en ville, faire sortir de la morgue le corps du fils, et le ramener pour l’enterrer au village. Le fils est mort, durant son service militaire, dans un accident de la route. D’abord, ramener le corps avec les moyens du bord, sur un tricycle, seul véhicule en possession du père. C’est la première chose à faire. Ensuite, rendre à la mère le goût de vivre, remonter la pente de la tristesse. Peindre la maison en jaune, élargir le lopin de terre, cultiver plus de pommes de terre et de joie, égayer le foyer. Amor Hakkar est parti en France alors qu’il avait six mois. En 2002, son père est décédé; il ramène son corps pour l’enterrer dans le pays. A l’occasion de ce retour, il a l’idée de ce film. Voir «La maison jaune» à Bejaia , dans une projection destinée aux gens du pays, voir Amor Hakkar en personne discutant avec le public, tout cela a quelque chose d’un retour. Revenir à soi comme si on était un autre. Le film est réalisé avec peu de moyens, porté par le seul désir de faire.

Les Rencontres de Bejaia , un rendez-vous fondamental
Le désir de cinéma sans les moyens pour le faire c’est, dans le fond, ce qui caractérise cette belle petite manifestation cinématographique qui en est à sa sixième session. Son jeune directeur, Noredine Hochiche se démène comme un diable, entouré de jeunes collaborateurs joyeux. Cette année, il a multiplié les actions. Il y a plus d’ateliers, plus de films, plus d’invités. Marzek Alouache a donné une leçon de cinéma, deux soirées ont été consacrées aux cinémas tunisien et marocain, des films ont été projetés dans les foyers universitaires. En Algérie, il n’y a pas assez de manifestations cinématographiques, les plus importantes sont organisées par le Ministère ; l’intérêt des Rencontres de Bejaia réside dans le fait qu’elles sont organisées par une association non gouvernementale, qu’elles émanent de la société civile. Mais malgré le soutien évident du jeune directeur de la Maison de la Culture, de la Direction régionale de la Culture, du Ministère même de tutelle, les moyens manquent cruellement. Le problème est évidemment lié au difficile contexte politique de ces dernières années. Quand on sait ce que le cinéma algérien a représenté dans les années 70 pour tout le Maghreb, quand on voit ce que les cinéastes algériens sont capables de faire encore aujourd’hui pour peu qu’ils en aient les moyens, on a du mal à accepter la sinistrose actuelle. Oumi Gouraya en a peut-être le secret? elle qui a vu tant d’histoire, tant de grands hommes passer par là, Ibn Khaldoun, l’auteur des prolégomènes, Ibn Battouta, l’infatigable voyageur, Ibn Arabi le grand maître Soufi et bien d’autres encore dont on peut parcourir la longue liste dans le très beau musée de la ville.

La légende dit que, il y a très longtemps, c’est Sidi Abdelkader Jilani qui avait élu tranquillement domicile là-haut, sur la montagne, bien avant Yemma Gouraya. Un jour, alerté par les saintes voies, il appréhenda que la mer de plus en plus agitée ne s’attaquât à la ville. Il convoqua les 98 saints, leur fit part de ses craintes et leur demanda secours. Mais ceux-ci, impuissants, déclinèrent purement et simplement sa demande. Il se tourna alors vers Yemma Gouraya à qui il offrit sa place, là-haut, et lui demanda de lui céder la sienne, au bas des rochers, pour surveiller lui-même les menaçantes vagues…Sauf que le mal ne vint ni du ciel que fixe inlassablement Yemma Gouraya depuis, ni de la Mer tant crainte et scruté par le grand Saint. Les saints semblent aussi impuissants contre les méfaits des hommes que le cinéma contre la laideur ambiante.
Quand aux ministres de culture des pays de la Méditerranée, les agences de presse disent qu’ils se sont bien réunis à Athènes et et qu’ils ont réaffirmé leur attachement indéfectible au dialogue des cultures…


Tahar Chikhaoui
(21/06/2008)

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