Journal d’un cinéphile: de Cannes à Bejaia, images et paysages | Tahar Chikhaoui
Journal d’un cinéphile: de Cannes à Bejaia, images et paysages Imprimer
Tahar Chikhaoui   
Journal d’un cinéphile: de Cannes à Bejaia, images et paysages | Tahar Chikhaoui
«La Noire de…» de Sembene Ousmane
J’arrive à Marseille, le 13 mai. Le ciel est légèrement voilé, d’un voile d’été, doux et presque mélancolique ; il a même plu sur la Gare Saint Charles, rénovée et plus altière que jamais, désormais illuminée par la nouvelle colonnade. Lorsque l’après-midi, je prends le train pour Cannes, le ciel se dégage et la clarté retrouvée me remplit de joie. Les montagnes, les bois, la mer défilent à travers la fenêtre comme autant d’images dépourvues de drame. Mais pourquoi alors me viennent à l’esprit ces premiers plans de «La Noire de…» de Sembene Ousmane? Serait-ce le dispositif visuel qui par le mouvement du train fait défiler justement devant mes yeux toutes ces images… serait-ce l’imminente perspective du Festival de Cannes, ou celle des rencontres cinématographiques de Bejaia terme de mon périple après Barcelone et Bari? Peut-être … Pourquoi la voix de Mbissine Thérèse Diop couvre-t-elle le ronronnement du train et les sourdes conversations des voyageurs ? Caresserais-je, sans m’en rendre compte, le secret espoir de voir de belles œuvres en provenance de cette partie du monde? Ces images de «La Noire de …» qui me sont revenues en mémoire restent pourtant sans lendemain. Nulle présence africaine à Cannes. Le seul film qui concerne l’Afrique subsaharienne, «Johnny mad dog», n’est pas regardable. L’ostentatoire jubilation avec laquelle la question des enfants soldats est mise en scène relève à mes yeux du mauvais goût. Inutile d’en parler. On peut, pour s’en consoler, rencontrer tel ou tel cinéaste, Mahamed Salah Haroun, Gaston Kaboré ou Ingrid Sinclair dans le Pavillon du sud, au village international ou encore visionner sur les écrans installés pour la circonstance quelques films récents, exposés aux éventuels acheteurs et aux sélectionneurs de festivals. Mais si le sud du continent noir est absent, le nord du sud ne l’est pas totalement.

Méditerranée, Limites, frontières, that is the question…
Retour donc à la Méditerranée, le bassin de nos consolations. Presque rien, juste deux films dans la sélection officielle, deux exceptions : «Le sel de la mer» de la Palestinienne Annemarie Jacir et «Je veux voir» des Libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, programmés, l’un et l’autre, dans la section Un Certain Regard. Deux films venant de la région la plus meurtrie, la plus regardée de La Méditerranée, source véritable de tous les discours sur le dialogue. Peut-être faudrait-il chercher là la raison de leur sélection en si bonne place. Le niveau esthétique du film palestinien, entendu au sens strict, ne suffirait pas à justifier son choix. Son sujet, en revanche, nous place au cœur de l’actualité israélo-palestinienne. Soraya est née et a grandi à Brooklyn ; elle décide, à 26 ans, de retourner sur les terres de ses parents pour s’y installer. Elle veut récupérer le pécule que son grand-père avait laissé dans une banque britannique. L’occasion de connaître la réalité de l’occupation, les tracas, les humiliations, les sévices auxquels sont soumis les Palestiniens. Elle fait la

Journal d’un cinéphile: de Cannes à Bejaia, images et paysages | Tahar Chikhaoui
«Le sel de la mer» de Annemarie Jacir

connaissance d’un jeune homme qui, lui, cherche au contraire à partir. Un film dont l’intérêt tient autant sinon davantage à ses conditions de fabrication et de projection qu’à son contenu. Du fait des interdictions de circuler, telle ou telle partie de l’équipe a du travailler dans l’illégalité selon que le tournage a eu lieu de ce côté ou de l’autre du territoire ; et la réalisatrice a été empêchée d’entrer en Palestine, son pays, pour assister à l’avant-première. Cette malédiction l’a, en quelque sorte, suivi jusqu’à Cannes : en présentant le film, Thierry Frémaux, le Délégué général du festival est monté sur scène, le keffieh palestinien sur les épaules. «On me l’a donné, je l’ai porté», commente-t-il. L’homme n’a pas coutume de préparer ses déclarations et la phrase sonne comme une excuse. Mais qu’importe, nul n’est parfait, peut-être a-t-il été pris de court. Il invite l’équipe du film à le rejoindre. Annemarie Jacir présente sont travail en s’adressant au public en anglais. Monsieur Frémaux traduit. Elle parle de la Nakba. On n’entendra pas le mot en français bien qu’il existe tel quel dans la langue de Molière. Le détail n’est qu’un détail que personne n’a d’ailleurs relevé et pourtant…il y a une limite à tout. Limites, frontières, that is the question…
Le deuxième film est, disais-je, libanais. Les réalisateurs sont plus connus, plus expérimentés et meilleurs cinéastes. Les critiques arabes que j’ai rencontrés à la suite de la projection ne semblent pas avoir apprécié le film. Pourtant, «Je veux voir» offre une proposition cinématographique autrement intéressante. Catherine Deneuve avait exprimé le désir de «voir» le Liban après la dernière agression israélienne. Le film aura consisté à l’emmener sur les lieux. Elle fait le trajet en voiture, guidée par Rabih Mroué, grand acteur libanais. Il s’agit évidemment d’un documentaire mais non totalement dépourvu de fiction. Cependant, la frontière y demeure indécidable entre ce qui relève du document et ce qui tient de l’imagination des auteurs. Il faut dire que, cette année le mélange de la fiction et du documentaire présente une forme inédite, signe que la distinction entre la réalité et la vérité est de plus en plus problématique. L’intérêt «politique» du film est précisément cinématographique. Déplacer Catherine Deneuve sur les ruines de la guerre, c’est mettre, à travers l’icône qu’elle est, le cinéma à l’épreuve de la dure réalité d’un pays agressé. La confrontation de ce condensé d’image avec ce déficit de réel, d’une figure hyper construite avec une réalité dé-figurée, est une vraie proposition de cinéma. C’est l’omniprésence de la star qui a dérangé et c’est précisément cela, cette présence de trop qui me semble faire sens. Ses silences, ses hésitations, ses peurs, son hébétude sont autant de signes des limites du cinéma face à cette partie du monde. L’hétérogénéité esthétique qui en découle nous place, au-delà du dialogue culturel, dans le trouble de la confrontation.

Journal d’un cinéphile: de Cannes à Bejaia, images et paysages | Tahar Chikhaoui
Catherine Deneuve dans «Je veux voir» de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige


Sur le dialogue des cultures on peut espérer mieux
Le cinéma n’a malheureusement pas toujours cette force de proposition ; il succombe bien souvent à ce qu’il est censé transcender. La preuve nous en est donnée le jour même de la projection de «Je veux voir», à 20h dans la section «séances spéciales». Un film signé Patrice Leconte, «C’est dur d’être aimé par des cons» revient sur le procès dont a été l’objet le journal satirique français «Charlie Hebdo» après sa publication des fameuses caricatures du prophète Muhammad. On s’attend à ce que la reprise de cette affaire par le cinéma implique nécessairement un travail d’images, images mouvantes sur images fixes, images de cinéma sur images de presse. Le résultat est pour le moins désolant. Si «Je veux voir» est allé au-delà du dialogue culturel, «C’est dur d’être aimé par des cons» n’en a pas dépassé le seuil. Une espèce d’onanisme du documentaire faussement intelligent qui, deux heures durant, ne fait rien d’autre que tirer orgueil du sentiment d’avoir raison. Une occasion pourtant en or de mettre en perspective une affaire où effectivement la liberté d’expression était en cause mais où les termes du problème sont bien différents de ceux qui ont accompagné la naissance de la laïcité au début du siècle. Thierry Frémaux est fier de mettre la salle Bunuel à la disposition des bonnes causes (l’année dernière c’était l’affaire Litvinko avec le documentaire de Andrey Nekrasov sur l’assassinat de l’ancien agent du KGB). Le cinéma en a pâti cette année. Jamais je n’ai vu pareil public dans le pays du septième art : dès qu’un personnage dit quelque chose qui ressemble à une vérité, les spectateurs se mettent à applaudir comme devant un spectacle de football ou de boxe.…Sur le dialogue des cultures on peut espérer mieux.

Une non-France en France
Le soir, au dîner, je préfère ne pas en parler dérogeant au rituel des conversations nocturnes sur les films de la journée. Je me concentre sur le dîner mais il ne reste pas grand-chose à manger. Juste la pizza. Le jeune serveur qui s’en occupe se trouve être un Tunisien. Il est content de servir son compatriote que je suis. Je lui pose des questions sur sa vie, juste pour animer la conversation; amer, il nous affirme qu’il aurait préféré rester au bled, même avec un travail moins rémunéré. Je n’ose pas le croire… Il a beau jeu, me dis-je. Ensuite, le doute s’installe dans ma tête. Du coup, les lendemains matin, en descendant du Prado où j’habite, mon regard s’attarde plus longuement sur les visages de ces nombreux Maghrébins, bouchers, cafetiers, marchands de ceci ou de cela, désoeuvrés ou chômeurs assis sur les terrasses des cafés environnants autour de la petite place du marché…
Le festival continue. Pas grand-chose côté dialogue interculturel, mon obsession du moment. Ou bien si, enfin, peut-être… «Dernier maquis» de Rabeh Ameur Zaimeche, l’auteur du très beau «Bled Number One», également présent l’année passée à Cannes. Cette fois-ci, il n’est pas question de déplacement, pas question d’Algérie. Tout se passe en France mais comme si on n’y était pas, une non-France en France. La question est la même : que faire avec ce transfert de culture? Dans une usine de réparation de palettes, le patron nomme un imam pour diriger la prière de ses ouvriers en majorité musulmans. Remous. Débats. Conflits. Les uns acceptent le mode de désignation, les autres le refusent, le patron n’étant pas au-dessus de tout soupçon. Bien qu’il s’agisse d’un film à petit budget, «Dernier maquis» est tout en nuances, aéré par un regard distancié, narquois et tendre sur un grand problème, alourdi par le discours médiatique. Zaimeche opère par défaut de drame, ouvre le film sur l’incertitude en accordant une plus grande place aux formes, aux couleurs, à l’espace, au temps. Même s’il ne s’agit pas d’un documentaire - encore que la fiction n’y soit pas dominante - l’approche est aux antipodes de celle de «C’est dur d’être aimé par des cons». La complexité de la question n’est pas niée. Et c’est tout…

Journal d’un cinéphile: de Cannes à Bejaia, images et paysages | Tahar Chikhaoui
«Dernier maquis» de Rabeh Ameur Zaimeche
Départ
Le 22 mai, je quitte au petit matin Cannes. La ville déserte est méconnaissable. Au bout de la rue d’Antibes, j’assiste à une altercation entre deux jeunes hommes que cherche à calmer une jeune fille. Le ton monte, ils en viennent aux mains. Ils roulent par terre, la fille est serrée entre les deux énergumènes. L’un, visiblement mordu par son adversaire, hurle comme un animal. Certains passants cherchent vainement à s’interposer entre eux, d’autres regardent le spectacle, passifs, et comme blasés. Ils doivent sortir d’une boite, où ils ont du passer une longue nuit, malmenés par quelque boisson spiritueuse ou, qui sait, par une substance hallucinogène. A quelques mètres de là, les salles de cinéma sont vides. Que peut le cinéma contre le monde? C’est triste de quitter Cannes sur cette note… Oh! N’exagérons rien, ils sont jeunes. Juste un peu fougueux…


Tahar Chikhaoui
(21/06/2008)


mots-clés: