«Bamako», le procès illustré de la misère africaine | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
«Bamako», le procès illustré de la misère africaine | Yassin TemlaliL’histoire se déroule dans la cour d’une grande maison de la capitale malienne occupée par plusieurs familles nombreuses. Les femmes s’affairent à leur lessive, remplissent d’eau leurs seaux ou essorent du linge humide ; le travail bat son plein dans un atelier de teinture. A l’intérieur des habitations sombres et exiguës bordant la cour, un enfant est soigné par une mère inquiète ; un vieil homme est abandonné à la mort sur un lit de fortune ; une jeune femme se prépare pour aller chanter dans un bar : elle est accablée par la silencieuse mélancolie de son mari, réduit par le chômage à un mutisme suicidaire.

Mais dans cette même cour poussiéreuse, où se décline en images la vie quotidienne d’un quartier populaire, se tient un étonnant procès, celui que fait la société civile africaine aux «institutions de Bretton Woods». Et ce procès a toutes les apparences d’un véritable jugement, avec un président du tribunal, des assesseurs, un procureur et des avocats en robe noire réglementaire. De vrais ténors du barreau, comme les Français William Bourdon et Roland Rappaport, ont improvisé pour d’Abderrahmane Sissako de vraies plaidoiries et contre-plaidoiries, interrogeant de véritables témoins des dégâts du libéralisme globalisé, à l’image d’Aminata Traoré, une des figures de proue du mouvement alter-mondialiste africain.

L’ajustement structurel et le surendettement sont dénoncés par les avocats de la partie civile comme autant d’injustices qui ont frappé un continent fraîchement sorti de la nuit coloniale compromettant les maigres acquis des luttes de libération nationale. La défense est sur la défensive : elle tente d’expliquer qu’on ne peut mettre tous les malheurs de l’Afrique sur le dos des pays riches, que la mauvaise gouvernance locale y a sa responsabilité… La partie civile acquiesce, nuance son propos mais ne désarme pas. Elle a, pour elle, la force du témoignage vivant des laissés-pour-compte de la globalisation qui se succèdent à la barre. Paysans ruinés par les politiques économiques tournées vers l’exportation et imposées à des Etats qui sont encore loin de garantir leur autosuffisance alimentaire ; émigrés clandestins qui ont vu mourir leurs amis sur les grandes routes de l’exode vers le Nord fantasmé... La mondialisation n’est plus une abstraction : elle est un monstre en chair, un monstre froid, qui broie ses victimes. Elle n’a de la liberté que l’apparence ; elle a tout d’un nouvel esclavage.

Et pendant que se tient le procès, l’heure est au labeur dans la cour surpeuplée, preuve que les Africains et les Africaines ne passent pas leurs journées sous les arbres centenaires à voir progresser sans eux l’histoire. Les femmes, silencieusement affairées, ne sont pas indifférentes aux discours de tous ces tribuns tantôt abscons, tantôts simples et limpides. L’une d’elles, agacée par les laïus compliqués des avocats de la défense, sort de sa mutique réserve et crie, dans sa langue, sa haine de ce «monde nouveau» qui fait d’elle et de ses semblables les quantités négligeables des grands comptes internationaux. Les jeunes gens désoeuvrés au-dehors tendent l’oreille vers les hauts parleurs rouillés diffusant les débats du tribunal ; ils n’en perdent pas une miette : ce procès est le seul, strictement symbolique, qu’ils puissent intenter aux puissants de ce monde.

La partie fictionnelle du film, à travers quelques histoires allégoriques, vient illustrer la misère du continent noir et mettre le doigt sur ses causes. Elle décline les effets néfastes du libéralisme au niveau le plus intime : un couple qui se déchire et part en lambeaux ; un homme agonisant dans le silence de sa demeure ; un enfant fébrile laissé sans autres soins que les impuissants soins maternels... Une fiction dans la fiction, «dith in timbuctu», que les habitants de la grande maison se réunissent pour regarder le soir, donne une image comique de l’intrusion de la première mondialisation, celle coloniale, dans une Afrique qui ne demandait rien à personne sinon qu’on la laisse en paix : des cow-boys caricaturaux débarquent dans un village du Sahel et sèment dans ses rues la mort et la désolation. Certains sont blancs, d’autres sont noirs : la misère de l’Afrique relève aussi la responsabilité de ses cruels gouvernants, qui prêtent main forte à l’injuste envahisseur et l’aident à asservir les leurs.

«Bamako» ne fait pas dans l’esthétisme ni dans l’émotion débordante. S’il ne fait pas verser des larmes aux spectateurs, il les rend un peu plus lucides. Il est un film sobre et pour ainsi dire quelque peu carré. Aux alter-mondialistes africains, il n’en fournit pas moins un argumentaire, sommaire mais efficace, dans lequel les histoires des gens comptent aussi bien que l’alignement de chiffres et de statistiques.

Yassin Temlali
(03/01/2008)



(1) L’avant-première de «Bamako» a eu lieu à Alger le 18 décembre dernier, malheureusement dans l’indifférence générale de la presse et des cinéphiles.

Fiche technique
«Bamako» (115 minutes) : Grand prix du Public des Rencontres du Festival Paris Cinéma (2006). Scénario et réalisation : Abderrahmane Sissako. Sociétés de production : Archipel 33, Chinguitty Films, Mali Images, Arte France Cinéma en association avec Louverture Films.
Aïssa Maïga, Tiècoura Traoré, Hélène Diarra, Habib Dembélé, Djénéba Koné, Danny Glover, Elia Suleiman, Abderrahmane Sissako, Jean-Henri Roger, Zeka Laplaine, Hamadoun Kassogué, Hamèye Mahalmadane, Aïssata Tall Sall, William Bourdon, Roland Rappaport, Mamadou Konaté, Mamadou Savadogo, Magma Gabriel Konaté, Zegué Bamba, Aminata Traoré, Madou Keita, Georges Keita, Assa Badiallo Souko, Samba Diakité.

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