GEO ART - Re-Thinking Beirut. Reconstruction, art et société | Claudia Zanfi
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Claudia Zanfi   
  GEO ART - Re-Thinking Beirut. Reconstruction, art et société | Claudia Zanfi “Le Liban ne va pas bien. Le pays est en danger aujourd’hui pour plusieurs raisons: les difficultés du gouvernement, les problèmes causés par le dernier conflit, la précarité de la situation au Moyen-Orient, l’engagement pour la reconstruction”. C’est là l’analyse géopolitique de Joseph Maila, intellectuel libanais, politologue et recteur à l’Université Catholique de Paris, rencontré récemment lors d’une conférence. Héritier d’un important patrimoine naturel et berceau d’intellectuels de haut niveau, le Pays des Cèdres semble condamné à un rôle “tampon” dans la région, sans considérer les effets collatéraux et dévastateurs des continuels conflits dont il est victime. Les 34 jours d’incursions israéliennes de juillet dernier ont, à eux seuls, provoqués des dommages de plus de 4 milliards de dollars. Beyrouth est donc une ville continuellement menacée de destruction matérielle et sa mémoire est indissolublement liée à cette image brisée. En même temps, c’est une ville qui produit sans cesse de nouvelles énergies, capitaux, et projets de développement sociaux et culturels. La réalité artistique de Beyrouth représente bien cette ville complexe, kaléidoscope des cultures de la mosaïque libanaise.

La légende de Beyrouth se fonde sur un glorieux passé économique, qui s’appuyait sur d’importants mouvements de capitaux, sur son port international dynamique et sur son réactif système bancaire; du point de vue social, la légende est fondée sur la possibilité de vivre – selon les paroles de l’intellectuel Albert Hourani - “dans deux ou trois mondes en même temps sans appartenir vraiment à aucun d’eux”. Quatre millions d’habitants au total et une vingtaine de communautés - druzes et maronites, shiites et sunnites – vivent ensemble dans un pays où les mariages mixtes entre les différents groupes ne sont pas autorisés (les jeunes couples vont en général à Chypre en bateau pour célébrer leurs noces).

En partant de ce point de vue multiple, et en faisant appel à une approche interdisciplinaire (collaborations entre artistes, architectes, sociologues, écrivains et journalistes) la communauté intellectuelle de la ville est compacte. Depuis toujours en mouvement vers des thèmes fondamentaux, comme la démocratie, la liberté, la société civile, la communauté artistique de Beyrouth ne s’est jamais déclarée vaincue par rapport aux menaces de destruction totale. Au contraire, elle a toujours promu une pensée laïque et positive de réflexion sur la “reconstruction de la ville”, non seulement du point de vue urbain et architectural, mais aussi du point de vue social et humain.

Le projet de réflexion Re-Thinking Beyrouth, recherche les nouvelles géographies de la ville - physiques et mentales - représentées par de nouvelles occupations territoriales et des transformations urbaines rapides, mais aussi le rapport de la ville avec elle-même, en interrogeant sa nature socioculturelle et son pluralisme. Les artistes actifs dans le pays, comme The Atlas Group, Tony Chakar, Akram Zataari, Walid Sadek (pour n’en citer que quelques-uns), se réunissent autour des deux plus grands centres de promotion de la culture contemporaine au Liban: Ashkal Alwan et The Arab Image Foundation. La première est une organisation artistique non gouvernementale fondée en 1994 par Christine Thome. Le but de cette association est de promouvoir des pratiques artistiques critiques, de documenter et construire des archives de l’activité créative et intellectuelle contemporaine. Ashkal Alwan travaille à 360 degrés: expositions, vidéos, conférences, performances et publications; opéra dans l’espace public, créant ainsi des réseaux et des partenariats pour le dialogue et l’échange culturelle. L’organisation The Arab Image Foundation, fondée au Liban en 1996 pour l’étude de la culture visuelle arabe, a créé des archives d’images qui rassemblent et promeuvent le patrimoine photographique du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

Akram Zaatari a lancé l’initiative The Arab Image Foundation. Artiste et opérateur culturel, il a réalisé plus de 30 vidéos et installations, qui décrivent l'impuissance du narrateur face au temps qui passe et porte avec lui les expériences intimes de la vie. Ce sentiment conduit à la tentative de reconstruire nostalgiquement la mémoire, d’idéaliser le vécu; l’ultime cri désespéré et vain afin d’exhumer et de réactiver le passé. Zaatari est un interprète important de la société libanaise. Il en stigmatise la réalité politique et culturelle à travers des thèmes comme l'identité et la mémoire. Dans ses vidéos, Zaatari explore des sujets liés à la condition de l’après-guerre libanais, comme dans All is Well on the Border (1997) et la circulation et la production d’images dans le contexte d’une division géographique du Moyen-Orient, comme This Day (2003) et This House (2005).

Cofondateur de l’Arab Image Foundation Walid Raad, a conçu The Atlas Group, projet qui scelle l’idée d’une archive, créée en 1999, pour les recherches et la documentation de l’histoire contemporaine libanaise. Walid Raad se propose d’identifier, d’étudier et de préserver des matériaux audiovisuels et littéraires traitant des guerres qui ont déchiré le Liban durant les trente dernières années. Le groupe, en réalité, n’existe pas et Walid, l’unique membre, créateur et fondateur, a créé une autre figure fictive – le Dr. Fadl Fakhouri – pour représenter l’autorité “historique” de la narration des faits. Des faits qui mélangent la recherche et la collection de documents réels avec la construction de situations fictives. Une sorte de collage historique parfois surréel, mais certainement d’une grande efficacité. Les reprises vidéo sur la détention des otages américains au Liban (I Only Wish That I Could Weep, 2001); le collage photographique sur les 245 voitures piégées à l’explosif dans les centres urbains libanais (My Neck Is Thinner Than a Hair, 1999); les restes retrouvés au fond de la Méditerranée, en face de Ras Beyrouth. GEO ART - Re-Thinking Beirut. Reconstruction, art et société | Claudia Zanfi Les thèmes de la recherche du The Atlas Group de Walid Raad sont liés à la représentation d’événements traumatiques (comme la guerre) dans la dimension collective: les matériaux fonctionnent comme documentation de violences physiques ou psychologiques. Chaque intervention artistique est donc un cri de protestation politique, qui tend à constituer un espace public de la mémoire et de l’inconscient collectif. Tout le travail de recherche est conservé et organisé dans le site de l’Archivio Atlas Group (www.theatlasgroup.org). Les présentations publiques du projet incluent des installations avec différents médias, projections, essais visuels et littéraires, conférences et performances. Une autre figure de référence dans la communauté intellectuelle de Beyrouth, Tony Chakar, est architecte et professeur à l’Académie Libanaise des Beaux Arts. Il collabore avec les suppléments culturels des quotidiens An Nahar, An Mulhaq, et avec d’autres revues d’art européen. Son travail théorique et visuel, sur la mémoire culturelle et urbaine du Liban, est souvent présenté en collaboration avec Walid Raad et Bilal Khbeiz. Bilal est poète, essayiste et journaliste; il a publié divers essais et livres sur des thèmes d’actualité, comme City and Explosions, (dans “Going Public ‘06. Atlante Mediterraneo”).

Sept fois détruite et sept fois reconstruite, la ville de Beyrouth renaît chaque fois de ses propres cendres - comme le veut la légende - et change de peau, en essayant d’annuler les traces de la destruction. Depuis 1991, plus de 15.000 immeubles ont été reconstruits, 20 shopping mall du type américain, un campus universitaire et un stade de 65.000 places. Actuellement, Beyrouth, la ville mutante, explique les mouvements du monde globalisé, et en particulier les produits de la nouvelle opposition entre l’Occident et le Moyen-Orient qui semble avoir remplacé la polarisation de la guerre froide. Multiculturelle, multi religieuse, croisement d’identités et modèle de vie, Beyrouth est le lieu de la transformation. Alternativement considérée comme modèle ou comme exception à l’intérieur du monde arabe, la ville de Beyrouth est sans doute un laboratoire d’expérimentation de la culture arabe contemporaine. Entre dévastation et précarité, avec la reconstruction, Beyrouth (définie aussi le “Paris de l’Orient”), se transforme en ville de la vie nocturne, du divertissement, de la légèreté. Et les nouveaux locaux nocturnes émergent à côté des décombres habités ou des lieux guerre: les projets du jeune architecte libanais, Bernard Khoury, affrontent directement les lieux les plus difficiles de la ville, ceux de la mémoire stratifiée. Le B018, une sorte de “vaisseau spatial-discothèque” en est un exemple extrêmement curieux. Déterrée du ventre de la terre, cette discothèque nocturne est née sur la “Quarantaine”, près du vieux port. “Mes projets ne concernent ni le passé ni le futur. Ils affrontent les différentes réalités sociales condensées dans la ville. C’est pourquoi ils représentent toujours un moment spécifique existant dans le présent” affirme Khoury. Critique, comme beaucoup d’autres jeunes architectes, artistes et intellectuels libanais (mais pas seulement), de la reconstruction “forcée” du centre historique de la ville, Khoury est en outre préoccupé du sort des villages du sud de Beyrouth, théâtre des récents bombardements, qui sont aussi assujettis aux plans de reconstruction non proprement “spontanés”. Le grand projet d’“assainissement” du centre historique, né sous le nom de Beirut Central District, est en réalité une énorme opération de spéculation immobilière, confiée à une unique société: “Solidaire”. La stratification des mémoires du pays est, d’une certaine façon, enterrée sous ces bâtiments, eux-mêmes superposés sur des sites archéologiques: un village néolithique, un arc romain, un souk médiéval. L’écrivain libanais Albert Nacca a justement parlé de “mémoricide”.

Le projet du port et de la nouvelle marina est différent, confié, après concours, au bureau d’architecture américain de Steven Holl, en collaboration avec le groupe d’architectes libanais L.E.FT. Le collectif (fondé à Beyrouth et New York en 2001) est composé de jeunes architectes comme Makram El Kadi, Ziad Jamaleddine et Naji Moujaes. Il cherche à examiner les relations et interférences entre les productions culturelles, politiques et l’environnement construit. Parmi leurs projets, on retrouve la revitalisation de la Place des Martyrs, lieu symbolique pour le peuple libanais, aussi bien historiquement que culturellement. Cet espace propice aux rencontres publiques représente la mémoire, le pouvoir politique et, plus récemment, le lieu de la culture, du commerce et des spectacles. C’est aussi là que la “green line” divisait Beyrouth pendant la guerre civile. Ce projet intelligent et ironique de L.E.FT propose un “espace vert de jeu”, dans lequel les “deux équipes” (chrétiens et musulmans) ne rivalisent plus dans le domaine militaire, mais sportif…. Un changement de paysage qui prévoit la construction de collines vertes et de petits lacs le long de la place, afin de mettre les montagnes en contact avec la Méditerranée.
C’est aussi sur cette place que le Liban a connu son “Printemps”. De nouveau, on retrouve la «place»: après Prague, Bucarest, Tienanme
Après 30 ans d’occupation et de guerre civile, le peuple libanais est descendu sur la place, il a marché, crié et a obtenu sa libération des troupes étrangères. Plus d’un million de personnes, un véritable mouvement de masse, avait suivi l’appel de l’intellectuel Samir Kassir, inspirateur du “Printemps de Beyrouth”. L’écrivain et journaliste, engagé à rechercher l’identité démocratique de Liban avait crié “redescendez dans les rues” et des milliers de jeunes s’étaient regroupés pacifiquement pour demander la fin de l’occupation syrienne. Cet engagement, Samir Kassir l’a payé de sa vie. A la tête du cortège, on trouvait artistes, intellectuels, écrivains: c’est d’eux que part la renaissance de la ville et c’est à eux qu’elle revient. Claudia Zanfi
(11/05/2007)
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