Le design oriental se réveille | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
 
Le design oriental se réveille | Nadia Khouri-Dagher
Martin Garon
Le Salon Maison et Objet, qui se tient à Paris deux fois par an, représente un rendez-vous incontournable pour tous les professionnels du design et de la décoration d'intérieur. C'est là que créateurs et acheteurs du monde entier se retrouvent, que les grands décorateurs viennent puiser leur inspiration, c'est là que s'affirment les tendances du moment, et que se dessinent celles de demain. Or depuis quelques années, la présence de designers et créateurs orientaux, ou inspirés par l'Orient, est l'une des tendances marquantes du Salon – c'est-à-dire de la décoration d'intérieur sur la scène internationale.

Le Maroc occupe une place de choix dans cette nouvelle vague néo-orientaliste. L'artisanat marocain, très riche, est en train de se renouveler et de se moderniser, sous l'impulsion de créateurs hardis.. et d'artisans prompts à bousculer leurs habitudes! Les poufs traditionnels deviennent rose fuscia, vert anis ou bleu lagon, comme chez Edéa. Chez Kim & Garo, les broderies berbères ornent, non pas des robes traditionnelles, mais de larges rideaux de lin pour baies vitrées, et les traditionnels couffins sont laqués de bleu turquoise ou de jaune citron. "On fait un tabac au Japon avec ces couffins", confie Ludovic Petit, le jeune créateur de la marque, Français installé à Marrakech, et qui fait tout réaliser sur place.

Chez Bab Anmil, marque italienne basée à Turin, c'est aussi le Maroc qui sert de source d'inspiration. "J'adore le Maroc et tous les pays orientaux. Je m'y sens bien, et j'y passe en moyenne une semaine par mois", confie Milli Paglieri, créatrice de la marque. Son best-seller: le fauteuil bas recouvert de tapis marocains anciens. Et parmi ses dernières créations: des demi-amphores, en céramique de tous les tons de turquoise, qui servent d'appliques lumineuses murales aux formes insolites!
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Bab Anmil
La Syrie émerge depuis peu comme un nouveau pôle pour la fabrication d'objets orientaux basés sur un artisanat de qualité. Ainsi chez Baïja, on revisite la technique antique du cuivre étamé, qui servait autrefois à fabriquer chaudrons et marmites, pour réaliser de superbes vasques de lavabo, des fontaines d'intérieur, ou encore des miroirs travaillés. "On a dû apprendre à notre artisan à travailler autre chose que les casseroles, et à travailler de très grosses pièces", explique Fabrice Saïd, son créateur, Syrien établi en France.

C'est la Syrie aussi qu'a choisi la Tunisienne Iman Chekili, créatrice de Héméra, pour y faire réaliser ses objets de maison. Juriste, ancienne banquière, elle est tombée amoureuse de la Syrie et de son artisanat lors d'un séjour de plusieurs années dans ce pays, et a décidé de changer de vie, et de métier. "Les artisans de Syrie sont formidables: pour eux, rien n'est impossible! Pour ce Salon, j'avais besoin d'une grande quantité de photophores. Mon fournisseur a travaillé jusqu'à 4 heures du matin pour assurer la livraison!", raconte-t-elle, enthousiaste.

D'autres pays sont présents aussi sur le marché international. Le Liban a redonné vie à sa marque "L'artisan du Liban", fameuse avant-guerre, et qui a l'originalité d'être une ONG qui fait vivre des centaines d'artisans dans tout le pays, de toutes confessions. La créatrice Maya Eid y revisite et y détourne les techniques et matériaux anciens, qui deviennent objets d'exception: le verre devient bouton de porte ou patère; les soieries ottomanes deviennent sacs à main précieux; la marqueterie traditionnelle devient petites tables design. La Tunisie offre, entre autres créations, des verres soufflés, savoir-faire qui date des Romains, revus au goût d'aujourd'hui: les flûtes à champagne coniques, les saladiers aux couleurs acidulées, et autres originalités crées par le souffleur Tarik Kamoun, formé à Murano, s'exportent jusqu'aux Etats-Unis. La Turquie, enfin, offre aux amateurs d'art contemporain une nouvelle manière de concevoir le tapis: un patchwork, à la manière d'un Mondrian, de carrés découpés dans des couleurs proches, créant ainsi des tapis très modernes… à partir de textiles très anciens!
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Baïja
Mondialisation oblige: ce nouvel artisanat est tourné vers l'extérieur, aussi bien pour les intrants que pour les sortants. Lorsqu'il le faut, les matières premières sont importées: ainsi les serviettes de hammam d'Etoile du Sud, marque créée par la Tunisienne Faïza Khaled, et qui sont vendues au Bon Marché à Paris ou dans la boutique très chic Conran Shop, sont-elles réalisées à partir de coton mercerisé d'Egypte. De même, les rideaux de Kim & Garo sont faits avec du lin importé de Hollande, et des fils à broder DMC… venus de France!

Mais surtout, la clientèle de ces objets néo-orientalistes est désormais devenue internationale. Allemagne, Angleterre, pays scandinaves, Japon, Etats-Unis, Australie même: tous les créateurs mentionnent une clientèle désormais répartie dans le monde entier – et qui justifie leur présence sur ce Salon international. "Le gros de notre clientèle n'est pas la France: les Français voyagent beaucoup au Maroc et vont rapporter eux-mêmes des objets de là-bas. Nous vendons beaucoup en Europe du Nord, aux pays scandinaves, aux Etats-Unis", explique David Bloch, responsable chez BN diffusion, qui diffuse des objets venus du Maroc.

Conséquence de cette mondialisation des circuits commerciaux: les formes et couleurs des objets parfois antiques s'adaptent, pour répondre aux goûts de cette nouvelle clientèle. Ainsi Kim & Garo, très vendus au Japon, offrent-ils des textiles dans les tons bruns, gris, et ficelles, très loin des couleurs vives berbères. La Marocaine Viviane Bitton crée des plateaux et assiettes en bois de forme très épurée, presque zen, cercles ou rectangles purs, prisés en Europe du Nord, à partir du savoir-faire marocain du travail du bois.

Comment expliquer le succès du design oriental en Occident? "Ces objets sont faits à la main. Ils ont une âme", explique Christine Buchs, styliste pour Etoile du Sud. Matériaux naturels, pièces uniques: ces objets orientaux collent parfaitement à l'air du temps en Occident, où l'on fuit la standardisation, l'uniformisation, et où l'on recherche l'authentique et le vrai. Un signe qui ne trompe pas: le catalogue de La Redoute, entreprise de vente par correspondance qui touche des millions de foyers en France, jusque dans les provinces les plus reculées, consacre depuis quelques années plusieurs pages, dans son catalogue "décoration", à des objets d'inspiration marocaine ou tunisienne. Dans la prochaine édition, à paraître au printemps-été, la "4° de couverture", la dernière page du catalogue, sera une page de déco orientale: preuve de son succès auprès du public! L'Occident se métisse de plus en plus d'Orient… ses goûts en matière de déco aussi! Nadia Khouri-Dagher
(02/02/2007)