L’Italie du Sud rurale se rebelle à l’indifférence, à dos d’âne  | Mirko Adamo, Federico Price Bruno, Portella della Ginestra, Giovanni Falcone, Paolo Borsellino, mafia
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Cristiana Scoppa   

//Trailer LA LUNGA STRADA GIALLATrailer LA LUNGA STRADA GIALLA

Le film devait s’appeler “têtu et à contre-courant”: “têtu”, comme les ânes, au dos desquels Mirko Adamo et Federico Price Bruno, des siciliens AOP, ont décidé de remonter la botte italienne, de Portella della Ginestra (Palerme) à Rome, et “contre-courant”, car le voyage qu’ils ont entrepris dans le cadre de leur projet “Ecomulo”(eco-mule) avait pour but de sensibiliser l’opinion publique sur le destin tragique des zones rurales du Midi italien, inhabitées, abandonnées, oubliées par la politique et les institutions chaque jour un peu plus, comme si l’Italie n’était que villes, industries et autoroutes.

A la fin du périple qui raconte cet incroyable voyage — 72 jours à dos d’âne, à travers les “trazzere”, les sentiers empruntés par les ânes pour le transport du bois et du charbon, et pour la contrebande ainsi que pour le passage du bétail - vaches, moutons, chèvres- à la recherche de pâturages —, le film s’est finalement appelé “La longue route jaune”. Un hommage à ce réseau de sentiers qui reliaient jadis de façon discontinue la Sicile, la Calabre, le Molise, la Campanie à la capitale, Rome, en croisant ça et là les anciennes routes consulaires tracées par les Romains, que de nombreuses personnes, à commencer par Federico et Mirko, voudraient récupérer pour “un tourisme vraiment soutenable”.

La date et le lieu choisis pour le départ ne sont pas anodins : le 1° mai est la fête des travailleurs et c’est à Portella della Ginestra qu’a eu lieu “le premier massacre de la République italienne, le meurtre des travailleurs et des ouvriers agricoles de ces terres”, expliquent Mirko et Federico. En 1947, une manifestation de manoeuvres en lutte contre les latifundistes, forts du soutien du Parti Communiste qui avait dépassé la Democrazia Cristiana lors des élections du 20 avril 1947, a brutalement été interrompue par l’attaque meurtrière de Salvatore Giuliano et sa bande qui fit 11 morts, dont deux enfants, et 27 blessés.

La production du film a été semée d’embûches, comme les montagnes traversées par Mirko et Federico sur le dos de leurs ânes, Giovanni et Paolo (ce dernier est en réalité une mule : Carmela), rebaptisés ainsi en l’honneur des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, assassinés par la mafia.

Tout est né d’une rencontre au hasard dans un bar de Palerme”, raconte Sara Macedonio, la jeune documentariste qui a cru en premier à ce projet. C’est elle qui a impliqué le réalisateur Christian Carmosino, qui n’était cependant pas libre pour suivre tout le voyage. “On a donc lancé une invitation aux jeunes documentaristes intéressés par le projet, avec l’idée de créer des équipes qui filmeraient les différentes étapes, et travailleraient ensuite à un film collectif. Entre-temps, nous avons confié à Mirko et Federico une caméra, et nous leur avons appris les bases pour filmer les étapes où personne ne pouvait les suivre”.

Le résultat : un matériel audio-visuel très hétérogènes qui a donné du fil à retordre au montage, souvent ralenti par la participation bénévole des professionnels impliqués. Au final la réalisation est signée par Christian Carmosino et Antonio Oliverio. Ce dernier, qui venait de finir ses études de réalisation, s’est pris de passion pour le projet d’autant qu’il est originaire de la région de Benevento, territoire rural de Campanie de plus en plus marginalisé. Mais c’est une campagne de crowdfunding sur la plateforme Produzioni dal basso et le soutien de l’Università Roma Tre qui ont permis de finaliser le montage.

En 80 minutes, le film montre une Italie à couper le souffle, une multitude de rencontres sur la route, des accueils triomphaux dans les villages des Nebrodi, en Sicile, où les ânes sont encore les protagonistes de la culture du travail et des fêtes traditionnelles, à l’incrédulité et parfois à l’apathie de la Calabre, “le territoire le plus touché par le bétonnage et l’exode rural” malgré la beauté de son littoral, pour revenir à la chaleur accueillante de la Campanie, “où en l’espace de 3 kilomètres il a fallu s’arrêter huit fois dans les maisons des paysans que l’on rencontrait en chemin”.

Federico et Mirko ont demandé à toutes les personnes qu’ils ont rencontré un “pizzino”, une lettre à remettre au président de la République Giorgio Napolitano à la fin de leur voyage, pour lui “faire entendre la voix de ces terres, de ceux qui les habitent, et faire quelque chose pour défendre leur beauté”. A la fin de leur périple Federico et Mirko ont été reçu au Quirinale (siège de la Présidence de la République, Ndt), mais non pas par Giorgio Napolitano.

Note finale amère, vite compensée par l’accueil enthousiaste que le film a reçu. Celui-ci a raflé le prix “Ambiente e società” (Environnement et société) au Festival Cinemabiente de Turin le 5 juin dernier, avec la motivation suivante : “Avec une allure lente, le film montre des fragments de vie quotidienne qui ne peuvent être saisis qu’à dos d’âne. Le contraste est fort entre les lieux des rencontres et la froideur de la métropole”. Le film est maintenant disponible en Dvd.

 


 

Cristiana Scoppa

Traduction de l’italien Matteo Mancini