Regard sur le festival culturel international d’Assilah | Assilah, Youssef Fadel, Mohamed Al Achaari, Mohamed Madini, Josué Guébo, association Mouhit, Mustapha Al Hasnaoui, Jalal El Hakmaoui
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Jalal El Hakmaoui   

Si le festival d’Assilah a pu se tailler une telle renommée internationale, on est en doit de se demander s’il est en mesure de s’ouvrir de manière effective aux mutations de la société marocaine actuelle notamment au niveau d’une ville à l’avenir prometteur mais dont les jeunes diplômés du supérieur souffrent cruellement du chômage.

Regard sur le festival culturel international d’Assilah | Assilah, Youssef Fadel, Mohamed Al Achaari, Mohamed Madini, Josué Guébo, association Mouhit, Mustapha Al Hasnaoui, Jalal El Hakmaoui

Le festival culturel international d’Assilah est une récurrence essentielle dans la dynamique culturelle marocaine. Pourtant cette manifestation qui jouit d’une grande renommée dans le monde arabe, en Afrique et en Amérique latine a organisé cette année sa 36 ème édition avec en arrière-fond de tonitruantes protestations politiques, expression concrète des critiques de larges factions de la société civile locale excédée. La bourgeoisie et la nomenclature de la ville exploitent ce festival que dirige Mohamed Benaissa, l’ancien ministre de la Culture et des Affaires étrangères et maire de la ville depuis plus de trois décennies. Ces protestations se sont soldées par l’arrestation d’une vingtaine de jeunes dont deux femmes, qui ont été libérées le jour de l’ouverture du festival.

Comme de coutume, le festival s’articulait cette année encore autour d’une programmation, arabe et internationale, équilibrée. Après avoir accueilli auparavant le Qatar, le Koweït et les Emirats, c’était cette année c’était au Bahreïn d’être l’invité d’honneur. Il était représenté par son ministre de la Culture (membre de la famille régnante) et par un groupe d’écrivains et d’artistes dont les œuvres étaient exposées en ville.

Cette édition a connu des moments forts dont le colloque international sur « L’Etat-nation et les coalitions régionales dans les pays du Sud » qui s’est tenu dans le cadre de son Université d’été. Sous la « tente » des festivaliers était présent un hôte de choix : le romancier et scénariste marocain Youssef Fadel entouré de l’ancien ministre de la Culture, Mohamed Al Achaari, de l’écrivain Mohamed Madini, et de nombreuses personnalités du monde des lettres, qui tiennent l’expérience de Fadel pour une référence incontournable dans la culture marocaine contemporaine. D’autres rencontres se sont également tenues au Centre Hassan II des Rencontres internationales comme celle sur « Le développement durable et les changements climatiques : Quel rôle pour les organisations multipartites ? » à laquelle ont assisté plusieurs ministres et experts internationaux. Enfin le Prix Tchicaya U Tam’si (Congo) a été attribué au poète ivoirien Josué Guébo. La création visuelle n’était pas en reste avec des ateliers d’art plastique et de calligraphie et des expos peinture proposés au public.

Et pourtant le festival a connu une grande tension que nourrissent les inquiétudes des créateurs marocains, des acteurs associatifs, des militants des droits de l’homme locaux et de l’ensemble du public d’Assilah. Tous s’interrogent de manière pressante sur l’opportunité d’un grand festival pour une petite ville qui n’en tire aucun profit.

Le critique et chercheur Yahia Ibn Walid, l’enfant du pays, observe que « le festival – dit « Moussem » (saison) – s’inscrit dans un contexte précis marqué notamment par la mutation qui a eu lieu dans la relation de l’Etat avec la société. Et ce par l’avènement d’associations relevant de l’Etat et capables de perturber le climat idéologique progressiste et tendu qui a régné jusqu’à la fin des années 1970. C’est dans ce contexte qu’est née l’association Al Mouhit (l’océan) d’Assilah qui a donné lieu au festival de la ville en 1978. Festival conçu pour contrecarrer l’association des Anciens du lycée Imam Assili. C’est une association progressiste qui avait pignon sur rue depuis 1968. Dès sa première session, le festival a pu inviter de grands noms venus d’outre-mer et d’outre-océan tant les moyens matériels et administratifs mis à sa disposition par l’Etat étaient grands. »

L’association Mouhit organisant le festival d’Assilah est née avec une cuillère d’argent dans la bouche et ce à l’apogée de ce qu’il est convenu d’appeler les années de plomb. Ce fait fournit une clé permettant de comprendre ces protestations contre le festival qui vont grandissant ces dernières années. La cible de ces contestations est M. Benaissa qui a été tour à tour député de la ville, ministre de la Culture, ministre des Affaires étrangères, ambassadeur du Maroc à Washington, fondateur du festival d’Assilah et président du Conseil municipal de la ville pendant plus de trente ans. Il est redevable pour sa carrière politique à ce festival, qui fut encouragé par feu Hassan II du temps où il était à couteaux tirés avec l’intelligentsia de gauche. Mais le cumul de fonctions ainsi que l’absence de transparence dans la gestion des affaires de la ville et les subventions obtenues de l’étranger, notamment des pays du Golfe, selon ses détracteurs, a mis le festival d’Assilah au cœur même de la congestion politique et culturelle actuelle de la ville dont se plaint la société civile locale et qu’expriment les nombreuses protestations accompagnant chaque session.

A ce propos, Yahia Ibn Walid ajoute que « Ce qu’il convient de comprendre, c’est que ce festival se tient dans un pays qui a changé. Les protestations sociales et politiques l’expriment avec beaucoup d’acuité quand elles s’en prennent à un homme qui s’est autoproclamé maire à vie. La population ne tolère pas que de l’argent soit collecté en son nom et au détriment de sa dignité dans les capitales du Golfe. Tout cela aux dépens de ses préoccupations grandissantes. Car la ville manque des infrastructures les plus élémentaires : ni hôpital, ni bibliothèque, ni école de musique… Et le festival exporte malheureusement une image commerciale sans rapport aucun avec la situation misérable de la ville. » On peut à cet égard se demander si le festival n’a vraiment rien changé à Assilah.

Driss Alouch, enfant du pays, journaliste et poète rebondit sur ces allégations : « On ne peut nier qu’il y a sur le plan médiatique, un rayonnement tel qu’il a permis de faire connaître une ville qui se trouve à un jet de pierre de Tanger, la ville mondialement connue. Mais le problème réside dans ces quatre décennies de pratique saisonnière de la culture n’ayant assuré aux habitants ni des ressources pour vivre dignement ni un avenir pour leurs enfants contrairement au slogan brandi chaque année “la culture au service du développement”. Ce slogan creux que démentent les cohortes de chômeurs, enfants d’Assilah à qui le festival n’a pas procuré de véritable travail.»

L’absence d’adéquation entre le discours officiel prônant « le développement local culturel et économique » et la réalité de la ville dirigée par le fondateur et le directeur du festival attise le conflit entre d’une part les habitants, les intellectuels, qui se tiennent tous pour de fervents défenseurs de leur ville et d’autre part les puissants lobbies politiques cherchant, sous prétexte de servir la culture, à prendre possession de la ville, de son patrimoine immatériel pour les investir dans des projets lucratifs ne respectant ni l’histoire de la ville, ni sa symbolique culturelle, ni son patrimoine urbain.

Le journaliste Mustapha Al Hasnaoui précise : « Si on focalise sur l’aspect culturel du festival, on s’apercevra qu’il marginalise la culture rationaliste et critique au Maroc et ce depuis sa naissance. Ou alors il ne lui accorde qu’un statut de comparse laissant le monopole à des noms précis venus d’Orient comme Abdel Mut Hijazi ou du Golfe qui ne dispose pas d’une culture littéraire ou philosophique véritable grâce à quoi il pourrait participer au dialogue universel. Dans ses colloques, il répète les mêmes thématiques de la mondialisation, du dialogue avec le Sud et de l’avenir du monde arabe avec la participation d’un groupe d’experts et de ministres, anciens ou en exercice, ayant un jargon galvaudé. Ce qui n’a pas manqué de vider ces rencontres de toute portée stratégique, intellectuelle ou politique tant à l’échelle régionale qu’internationale. »

De ce point de vue, la structure culturelle et intellectuelle du festival n’a pas évolué – toujours selon les observateurs – à cause de la main mise d’une minorité sur le festival et à cause de calculs politiques pragmatiques privilégiant seulement l’investissement, l’aspect électoral et l’aspect officiel sans considération pour les grandes mutations que le Maroc a connues avec la Constitution de 2011 dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler « le printemps arabe». Ainsi, la démocratie, le dialogue des civilisations, les droits civiques, culturels et économiques dont il est question dans les colloques des participants aux festivaliers sont complètement absents du vécu de la jeunesse, des intellectuels et des citoyens. Ce qui produit, selon eux, une sorte de schizophrénie politique dont souffre toute la ville.

En fin de compte, si le festival d’Assilah a pu se tailler une telle renommée internationale, on est en doit de se demander s’il est en mesure de s’ouvrir de manière effective aux mutations de la société marocaine actuelle notamment au niveau d’une ville à l’avenir prometteur mais dont les jeunes diplômés du supérieur souffrent du chômage et de l’absence de perspectives, une ville qui souffre de carences au niveau de son infrastructure ? Selon les observateurs, le festival a grandement besoin d’autocritique réelle et urgente. Il a besoin de mettre en pratique ses propres slogans de développement culturel et économique et de s’ouvrir sur la société civile, au milieu culturel local et national pour se renouveler et pour faire valoir les principes de responsabilité civique, d’intérêt culturel et de dialogue démocratique sur les calculs politiciens étroits qui ne peuvent déboucher que sur une impasse.

 


 

Jalal El Hakmaoui

Août 2014

Traduction Jalel El Gharbi