Sonnette d’alarme pour l’échéance de Francfort | Hicham Raji
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Hicham Raji   
  Sonnette d’alarme pour l’échéance de Francfort | Hicham Raji Depuis deux mois, la journaliste suisse Angela Scheider ne cesse de nous interroger sur le déroulement des préparatifs des Libanais et des Arabes en général en vue de leur participation à la Foire internationale du Livre à Francfort. Les Allemands semblent être eux aussi dans l’expectative de ce Salon, où les Arabes seront «à l’honneur» cette année. Or, parmi nous, nombreux étaient ceux qui ignoraient encore en quoi consistait ce projet, considéré pourtant dans les milieux internationaux comme l’événement du Livre par excellence.
En effet, depuis trois ans, il a été décidé que l’année 2004 serait l’Année Arabe, mais depuis, personne n’a plus contacté personne à ce sujet. Le Liban en avait lancé l’idée et Ghassan Salamé, alors Ministre de la Culture, avait porté cette idée devant l’Assemblée générale de la Ligue arabe et avait déposé la somme de trente mille dollars, qui représente la quote-part du Liban en prévision de cet événement. Depuis, rien n’a été entrepris effectivement sur le plan culturel. Il y a quelques jours, le ministère a réuni quelques représentants des institutions culturelles sans parvenir toutefois à sortir « l’action » des coulisses, et sans que personne ne soit informé de la réunion ou de ses conclusions – mis à part les invités eux-mêmes. Mais là où l’indifférence atteint son comble, c’est lorsque les intellectuels et les écrivains ne s’attendent pas à être invités, ni même à être informés, des discussions préliminaires. Il faut dire qu’ils ont été échaudés lors d’une précédente manifestation: la célébration de Beyrouth comme capitale culturelle, au cours de laquelle les organisateurs se sont contentés de gratifier, financièrement ou moralement, quelques personnes qu’ils considéraient comme les intellectuels du Liban.
Jusqu’à ce jour, les pages culturelles des journaux libanais n’ont pas évoqué la participation arabe à Francfort. Aucune proposition culturelle, ni sélection d’ouvrages, ni traduction, n’a été présentée à la commission concernée de la Ligue arabe. Qui sera chargé de présenter les titres de ces ouvrages à la commission? Quels seront les critères de choix de cette commission? Dans quelles conditions les ouvrages vont-ils être traduits, alors que huit mois seulement nous séparent de cette importante manifestation?
La situation au Liban n’est pas très différente de celles des autres Pays arabes. Seuls quatre ou cinq pays parmi les vingt-deux ont avancé la somme qui constitue leur part pour la participation. Nous sommes loin des trois millions de dollars nécessaires pour couvrir les dépenses de cette manifestation culturelle et l’on est en mesure d’affirmer que les Pays arabes réunis n’ont pas réussi à rassembler cette somme, minime pourtant, en comparaison aux énormes dépenses allouées aux multiples autres rencontres arabes.
L’indifférence est telle que notre participation, ou la perspective d’un échec, n’est presque pas évoquée dans les médias libanais ou syriens. Seul le romancier Khalil Sweileh a publié un petit article pour attirer l’attention que la manifestation prévue pour célébrer la culture arabe pourrait se transformer en condamnation de celle-ci.
L’indifférence des intellectuels, des écrivains et des journalistes, est peut-être causée par les personnes chargées de superviser la participation à la Foire du Livre et de proposer les noms des participants; elles font partie des institutions gouvernementales officielles et sont mandatées aussi pour les questions politiques, elles ne représentent par conséquent que «les intellectuels du pouvoir», comme on les appelle dans presque tous les Pays arabes. Cette situation ne dérange plus personne, le pouvoir ayant le droit d’avoir «ses» intellectuels tout autant que la société civile. D’ailleurs, qui peut prétendre que la culture dans chacun des pays n’est pas unique et que les intellectuels n’y sont pas classés en grades, comme c’est le cas dans l’enseignement ou dans la fonction publique? Qui peut affirmer que les différentes «cultures» des Pays arabes s’accordent au point d’être unanimes concernant les noms qui représenteront le Liban, l’Egypte ou le Maroc? Prenons l’exemple de l’Egypte où la culture est conflictuelle, non seulement entre le ministère de la culture et certains courants d’intellectuels, mais entre les divers courants qui refusent de se reconnaître les uns les autres.
J’ignore s’il est possible de reconnaître, sur le plan «national», les écrivains ou les intellectuels des autres sociétés et il se pourrait bien que des institutions académiques reconnues soient un élément moteur compétant pour rassembler la disparité culturelle. Si nous considérons que, dans les Pays arabes, l’esquisse d’un panorama culturel par une institution impartiale tient presque du miracle, jusqu’à quel point les Arabes sont-ils disposés à participer à une grande manifestation réunissant les multiples cultures de leurs différents pays? Sonnette d’alarme pour l’échéance de Francfort | Hicham Raji Au cours des deux ou trois dernières décennies, ces pays se sont repliés sur leurs propres affaires culturelles, au point qu’un livre paraissant au Maroc n’arrive pas aux mains du lecteur au Liban, en Syrie ou en Egypte. Depuis que le Liban, à cause de sa guerre civile, n’est plus le foyer d’édition et de diffusion de la culture arabe, un livre lu ici n’est plus lu là-bas. Par ailleurs, le déplacement du foyer culturel d’une capitale arabe à une autre n’est plus possible depuis que le pôle unique a été remplacé par plusieurs pôles, connus seulement grâce à quelques journaux pan-arabes, publiés dans les capitales européennes. Sonnette d’alarme pour l’échéance de Francfort | Hicham Raji La direction de la Foire internationale du Livre à Francfort n’a même pas reçu le quart de la somme requise pour célébrer la culture arabe. La somme n’est pas énorme, vu que chacun des festivals organisés dans chacun des Pays arabes coûte beaucoup plus que cette somme. Mais surtout, il faudrait signaler l’absence de motivation pour que chacun des pays concernés accepte de se fondre dans le creuset arabe général et concède que sa participation à ce genre de manifestations ne lui apporte pas un prestige distinctif dont il pourrait s’enorgueillir de manière spécifique.
Par ailleurs, depuis le recul du rôle d’une culture arabe unique, celle-ci a cessé d’être un domaine collectif. Les poètes arabes n’affluent plus au Caire pour élire le Prince des Poètes, comme ils l’ont fait pour Ahmad Chawqi, au début du XXe siècle. Les écrivains ne s’accordent plus pour octroyer à un seul parmi eux le titre de Doyen des Lettres arabes, comme ils l’ont fait pour Taha Hussein. Le sentiment d’appartenir à une élite arabe n’est plus de rigueur et les œuvres culturelles ne sont plus en tête des préoccupations de cette élite. Hassan Daoud

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