Aadel Essaadani: engagement et lucidité | Kenza Sefroui
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Kenza Sefroui   
Aadel Essaadani: engagement et lucidité | Kenza Sefroui
Aadel Essaadani
Le regard est posé, la carrure imposante, et les traits d’esprit fusent à la vitesse de la lumière au moment où on s’y attend le moins, suivis d’éclats de rire tonitruants. Aadel Essaadani est un personnage. Il est discret, mais on le croise à chaque rendez-vous culturel de Casablanca. C’est l’une des chevilles ouvrières indispensables au développement d’une nouvelle culture urbaine.

Infatigable, il assume pleinement ses multiples casquettes. Il gagne sa vie en tant que gérant de l’Institut des métiers du spectacle de Casablanca, un centre qu’il a fondé en 2007 et qui offre à des professionnels une formation continue aux aspects techniques et administratifs du spectacle vivant. Il est également scénographe technique, et conseille les architectes sur les installations son et lumière des salles de spectacle. Cette année, il était coordinateur général du festival Jazz au Chellah à Rabat. Depuis 2004, il milite à Casamémoire, association chargée de la sauvegarde du patrimoine du XXe siècle au Maroc. Il est directeur technique de la fabrique culturelle des anciens Abattoirs de Casablanca, gérée par un collectif d’associations représentées par Casamémoire. Et il s’est engagé dans Arterial Network, une association basée en Afrique du Sud qui milite pour les droits et le statut de l’artiste, la reconnaissance de la culture comme un des droits humains, la consolidation d’une économie créative et le développement d’échanges sud-sud dans le domaine culturel. Il est d’ailleurs en train de monter la représentation nationale d’Arterial Network au Maroc. «Si j’ai de l’énergie, c’est par inconscience ! Je me définis comme un kamikaze de la culture», sourit-il.

Plusieurs casquettes…

Aadel Essaadani: engagement et lucidité | Kenza SefrouiAadel Essaadani est né à Casablanca en 1967 et se souvient de son quartier, en centre ville: «il y avait une bibliothèque municipale, il y avait encore le Théâtre municipal de Casablanca, avec une programmation…» Bac en poche à 17 ans, il part faire ses études en France et «s’ouvrir l’esprit». «Au début, j’étais scientifique, comme tout le monde», ironise-t-il. Il fait des études d’urbanisme et s’inscrit en thèse en sociologie urbaine. «En travaillant sur la notion de citadinité et de citoyenneté dans l’espace public à Casablanca, je suis allé vers le théâtre et j’ai fait une formation en régie technique des spectacles». Pendant vingt ans, il travaille comme directeur technique et de la communication de festivals en France, dont les Estivales de Perpignan. Et déjà, il milite : avec la CGT spectacle, il participe au mouvement des intermittents du spectacle en 2003. «J’étais avec eux lors de l’annulation des festivals d’Avignon et d’Aix en Provence». En 2004, il se fait entrepreneur culturel. Pendant trois ans, il anime un club de jazz à Perpignan, l’Ubu : un nouveau concert chaque soir et une exposition tous les quinze jours, dans le quartier arabe et gitan. Une belle expérience artistique et de mixité sociale. De retour à Casablanca en septembre 2008, il récupère la gérance du Jazz sous le Rocher. Un lieu inoccupé, près du phare, sous un pub branché, baffles et musique commerciale à fond. Au rez-de-chaussée, une salle cosy, avec de la musique live. «Je suis un mordu de jazz, j’ai fait ça à la fois pour me faire plaisir et pour recréer un vrai club de jazz». Aadel Essaadani se fait nostalgique : «Casablanca était une ville de musique : le Don Quichotte, le Titan, la Réserve, le Siemens, le Negresco… Le jazz, je l’ai découvert dans le quartier. Petit, mon père m’avait assis sur le piano, et j’ai vidé mon lait fraise sur le pianiste ! Le jazz faisait partie du quotidien. Les repères urbains n’étaient pas les mosquées, mais les garages, les banques et les cabarets». Pendant un an, les groupes défilent. Jazz sous le Rocher rassemble «les vieux nostalgiques, les gens qui ont découvert les clubs de jazz pendant leurs études à l’étranger, et les jeunes, au stade de la découverte. Les jeunes étaient réceptifs parce qu’il y a peu de lieux de musique live, où faire un bœuf». Mais l’expérience est de courte durée. «Il n’y avait pas assez de production ici. On était obligés d’amener des artistes d’ailleurs». Donc leur payer le voyage, l’hébergement et le cachet. «Le coût est deux fois plus élevé qu’à Paris ou Bruxelles, où les clubs font payer l’entrée, ce qu’on ne fait pas ici, parce que le public n’y est pas habitué…» Aadel Essaadani constate aussi avec regret que «les publics ne se mélangent pas. Si tu as les jeunes, tu n’as pas les vieux qui ont le pouvoir d’achat», et que l’idée qu’un lieu soit entièrement dédié à un genre musical est parfois incomprise: «On m’a conseillé de faire un peu de chaâbi !»

Aadel Essaadani: engagement et lucidité | Kenza Sefroui… un combat
Observateur, il tire de son expérience une vision lucide sur la situation de la culture au Maroc, et en déduit de nombreuses propositions pour un programme culturel de fond à mettre en œuvre, qu’il défend dans sa pratique militante.
Aadel Essaadani insiste sur l’importance de trois volets dans le domaine culturel: l’artistique, l’administratif, et la technique. Sur les trois plans, au niveau de la formation, c’est le néant. Du côté des artistes, «ici, tout le monde est autodidacte». Les conservatoires ? «Il n’y a que le privé. Même la classe moyenne ne peut pas se permettre d’y inscrire ses enfants, vu qu’elle paie déjà l’école privée… Ça continue à faire de la culture un luxe, alors que c’est un droit». Or, l’éducation artistique, totalement absente des écoles, «ça ne produit pas toujours des artistes, mais ça produit un public. On ne prépare pas le public…» Concernant les aspects techniques, Aadel Essaadani remarque que «dans le cinéma, il y a un début de prise de conscience. Mais dans le spectacle vivant, aux festivals de Casablanca et de Mawazine, tous les techniciens sont français. Et ce ne sont pas toujours des bons. Mais si on forme des gars ici, il y a du boulot !» Enfin, on ne forme pas des gens «qui réalisent les dossiers et forment l’ossature d’une administration culturelle». Résultat: «Nous n’avons pas de machine économique qui permettent à un artiste de briller internationalement et de parler du pays».
Il déplore l’absence d’une véritable politique culturelle: «Ça ne bouge pas vraiment. Dire qu’on est un des pays les plus avancés du continent africain, après l’Afrique du Sud…» Il regrette que la culture ne soit pas vue comme un moteur économique : «L’Etat devrait comprendre, dans sa politique de tourisme, que la culture ramènerait du monde». Le vote du statut de l’artiste? Une mesurette : «Les artistes ont une carte et une assurance maladie, c’est tout. Mais il n’y a eu aucune réforme du Bureau marocain des droits d’auteurs». Faute d’une réforme en profondeur de cette instance, les artistes continueront en effet à ne pas percevoir le fruit de leur travail, et à ne pas vivre de leur art: «Ceux qui produisent de la culture au Maroc n’en tirent pas les bénéfices. Et on considère encore les artistes comme des clodos». Aadel Essaadani s’insurge contre la politique actuelle qui met l’accent sur les festivals : «On fait des festivals voyants pour faire oublier qu’on ne fait rien» : pas de dispositifs d’aide à la création, méconnaissance de la sociologie des artistes, aucune mesure pour pallier la grave insuffisance des équipements culturels publics. «Il y a neuf centres culturels à Casablanca», pour une ville de plus de quatre millions d’habitants. «La collectivité ne sait pas gérer ça. Nos élus, pour certains, n’ont pas le certificat d’études. Il faut une sensibilité, une direction artistique, un travail vers le public, une véritable gestion des activités. Sans ça, les centres ne marchent pas», constate-t-il. Il appelle à la multiplication des mises à dispositions foncières, un régime prévu par la loi pour confier des lieux appartenant à la collectivité à des associations qui ont besoin de lieux pour travailler : «Elles fourniraient un cahier des charges, il y aurait une convention, une évaluation». Il remarque que la pratique existe surtout pour le sport et les secteurs marchands, mais que les responsables ont du mal à l’étendre à la culture. Seuls deux exemples à ce jour : la mise à disposition pour vingt ans de la Kasba des Gnaoua à Salé à la Compagnie Qarasina, qui enseigne les arts du cirque à des enfants en situation précaire, et les anciens Abattoirs de Casablanca. Et encore, «on rame pour signer la nouvelle convention. On a demandé cinq-six ans, mais en principe on devrait avoir une convention de 90 ans !» Aadel Essaadani regrette que «le Boulevard des Jeunes Musiciens ait dû chercher un lieu privé» et s’emporte sur certaines pratiques : «Ici, on te fait comprendre qu’il faut être gentil pour pouvoir espérer à ces lieux publics. Alors que c’est un droit d’avoir accès aux lieux qui appartiennent à la collectivité !» Et de soupirer : «Si on avait un maire intelligent à Casablanca, on aurait une véritable movida!»
Aadel Essaadani: engagement et lucidité | Kenza SefrouiAadel Essaadani ne renonce pas, et a un nouveau projet: la réhabilitation du cinéma l’Empire, avenue Mohammed V, en plein centre ville. Un chef-d’œuvre de l’architecture Art Déco, signé en 1927 par Aldo Manassi, «les années de gloire du cinéma à Casablanca!», s’enthousiasme-t-il, en plein dans la recherche des trois derniers des 18 héritiers, à qui il demande l’autorisation d’un changement d’affectation. Car il envisage d’en faire un club de jazz et une salle de musiques actuelles. «Ça serait une solution aux problèmes des salles de cinéma qui ferment et du spectacle vivant qui est sans lieu». Et de prendre exemple sur les anciennes salles parisiennes, Bobino, La Cigale, l’Olympia, toutes d’anciens cinémas reconvertis en salles de spectacle. «A Casa, on n’a pas de lieu comme le Zénith qui puisse accueillir 5000 personnes debout. Mais l’époque où on transformait les cinémas en centres commerciaux est révolue». Fidèle à son désir de se faire plaisir et de partager, il annonce d’emblée la couleur: «Je veux vendre de la bière pour faire de la musique, pas l’inverse. Je fais ça pour être fier de ce pays et faire fructifier son potentiel. Et si ça marche, ça va impulser un mouvement et je serai le plus heureux des hommes».

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www.arterialnetwork.org
www.artsinafrica.com
www.linstitut.org

Kenza Sefrioui
(06/09/2010)

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