Rencontre avec Bouchra Ouizguen, chorégraphe et danseuse contemporaine | Rim Mathlouti
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Rim Mathlouti   
Bouchra Ouizguen n’est pas ce qu’on appelle une personne simple à aborder. Elle est dure, c’est elle qui le dit. Dure au travail parce qu’elle reste toujours en rechercher de perfection. «Si je décide de faire quelque chose, quelque soit la tâche, je veux que ce soit parfait». Cette dureté qu’elle peut parfois dégager dans son regard ne cache jamais une générosité qui l’habite. Générosité de son corps, générosité dans les gestes. Aujourd’hui danseuse contemporaine c’est d’abord dans la danse orientale qu’elle a commencé à expérimenter les mouvements de son corps. Elle dansait dans les fêtes, les soirées, et ajoutait déjà à ses solos une touche de création différente.
Rencontre avec Bouchra Ouizguen, chorégraphe et danseuse contemporaine | Rim Mathlouti
«Chaque spectacle était une occasion d’essayer». Elle inventait subtilement des mouvements, des costumes, et avant même de connaitre la discipline, elle rêvait de danse contemporaine. «Je n’avais jamais vu cette forme de danse avant, je ne savais même pas que ca existait, mais quand j’ai assisté au spectacle de Georges Appaix, je me suis retrouvée nez à nez avec ce que je voulais faire». Très vite, elle participe à des stages de danse contemporaine de l’Institut Français de Marrakech. «En 1998, les intervenants étaient étrangers, et les danseurs marocains qui avaient décidé de continuer à pratiquer cette discipline n’étaient pas nombreux. On était cinq tout au plus avec Toufik Izzediou. J’ai tout de suite eu envie de créer mes solos, j’essayais, je cherchais. Les premiers étaient mauvais mais quand Mathilde Monnier m’a demandé de participer à un projet au Maroc, j’ai accepté évidemment. Elle m‘a apporté un regard artistique en me laissant libre dans ma création. Mes rencontres en 2000 avec Mathilde Monnier et Bernardot Montet ont été décisives. Je continuais de donner mes cours de danse orientale et je profitais de la salle avant et après les cours pour travailler la danse contemporaine. Je ne cherchais pas à en faire un métier, je voulais la prendre, la pratiquer pour moi».
Pour Bouchra Ouizguen l’exposition en tant que femme que permet la danse contemporaine est d’une grande richesse. «Une multitude d’expositions sont permises alors qu’en danse orientale tu n’échappes pas à la séduction. La danse contemporaine c’est une autre forme de séduction. Elle est intellectuelle néanmoins, il faut réussir à échapper à la facilité. Je ne cherche pas à définir la danse contemporaine, je suis préoccupée par un acte, je cherche à saisir la question existentielle, j’ai le désir de sortir quelque chose et de le communiquer».
Elle se souvient avoir dansé un jour sur la Place Jemaa El Fna de Marrakech sans événement particulier, juste pour elle, pour être devant un public marocain. Elle se souvient aussi qu’il ne s’est rien passé. «Les gens regardaient, certains ont dû me prendre pour une folle mais si j’avais réfléchi aux réactions, je n’aurai rien fait du tout».

Toufik Izzediou qui travaillait déjà avec Bernardo Montet, décide de créer un spectacle au Maroc dans lequel il y invite entre autre Bouchra Ouizguen et Said Aït El Moumen. De cette alliance et ces énergies, la compagnie Anania née à Marrakech. C’est le début d’une série de créations, de formations et de «On marche» le premier festival de danse contemporaine au Maroc dédié en priorité aux chorégraphes marocains. «Entre 300 et 400 personnes venaient assister aux stages qu’on organisait. Il y a avait des désirs, des curiosités et des créations un peu partout». Elle suit une formation chez Mathilde Monnier et avec Boris Charmatz, actuellement directeur du Musée de danse de Rennes, elle expérimente «Le bocal». «En France, il faisait partie de la génération qui se posait des questions sur la pédagogie, sur l’enseignement et la transmission. Il nous invitait à inventer notre formation. Il fallait prendre au sérieux chaque cours, même le plus farfelu. Au même moment j’intervenais dans une formation à Marrakech. A la fois, j’apprenais avec Boris Charmatz, à la fois je testais à Marrakech. J’avais crée mon «bocal» marocain. Je n’ étais pas là pour donner un cours technique mais pour expérimenter l’autonomie et la recherche . C’est pour cela que je refuse d’enseigner dans des lieux traditionnels. Je n’arrive pas à séparer le temps d’enseignement du temps de création. Pour moi c’est un tout».

Avec son spectacle «Madame Plaza», elle prouve son absence de limites et de barrières. Cette pièce à quatre corps et quatre voix, des corps irréguliers, imparfaits, des voix douloureuses, n’est pas un mélange de tradition et de contemporain. Bouchra Ouizguen déteste ce mélange. Elle propose le résultat de trois ans de recherches et de rencontres, finalement la suite logique d’un cheminement personnel. «Je prenais mon temps, je voyageais dans le Maroc à leur recherche en me disant que ce n’était pas pour un spectacle. Ces femmes Aïta étaient pour moi tout aussi intéressantes que Bernardot Montet ou Mathilde Monnier». Ces femmes qui ont accompagnés les mariages et les beuveries sont à la fois aimées pour leur liberté affichée et rejetées parce qu’elles sont libres justement. C’est avec ces personnalités que la chorégraphe voulait travailler. Loin de la danse contemporaine , ces interprètes âgées de 45 à 60 ans, sont contemporaines malgré tout dans leur choix de vie, dans leur art, dans leur cri. Avec ce spectacle, la chorégraphe réussit à nous emmener dans un monde dérangeant et doux, parfois gênant, chargé d’histoires de vie et de décomplexions des corps. A la question, que diriez vous de vous ? Elle rit et ajoute qu’elle a toujours du mal à dire qu’elle est chorégraphe et danseuse contemporaine. Elle se sent animée du désir de trouver le corps, de montrer avec ce corps, de mélanger les corps. La suite ? elle ne la connait pas. Elle verra où les rencontres l’emmèneront .

Rim Mathlouti
Février 2010
Dates : 4, 5, 6 mars: Centre Pompidou. Paris
Tournée en France, Amsterdam, Berlin, Zurich.


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