Regards marocains sur la Nayda | Marie Bossaert
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Marie Bossaert   
Regards marocains sur la Nayda | Marie Bossaert«Nayda» : en darija, l’arabe marocain, le terme signifie approximativement «Réveille-toi», ou «Debout !». Il désigne un mouvement culturel urbain, né dans la jeunesse de Casablanca au tournant des années 2000. Celui-ci prend son essor «suite aux élections législatives de 2002 et aux attentats terroristes de Casablanca (mai 2003), période clé dans l’histoire récente du pays»; il traduit la volonté, dans la jeunesse marocaine, de s’exprimer et de changer les choses de l’intérieur (*).

Ce phénomène s’est développé à partir du Festival du Boulevard des jeunes musiciens , plus communément appelé «L’boulvart», créé en 1999 par Mohammed Merhari, dit Momo. Ce festival musical a commencé dans un petite salle de Casablanca, appartenant à la Fédération des Oeuvres Laïques (FOL). Il a ensuite pris de l’ampleur, et les deux dernières éditions, qui ont rassemblé jusqu’à 180 000 personnes, ont eu lieu dans des stades aménagés pour l’occasion. Le mouvement fête aujourd’hui ses dix ans. Deux journalistes marocains, Kenza Sefrioui et Hicham Houdaïfa, qui ont suivi de près ce phénomène et en connaissent bien les derniers développements ont eu la gentillesse de répondre aux questions de Babelmed.


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Où en est aujourd’hui la Nayda ? Le mouvement s’essouffle-t-il ? Peut-on parler d’un phénomène éphémère?

Hicham Houdaïfa :
La Nayda est un mouvement qui a plus de 10 ans. Il est donc normal qu’il finisse par s’essouffler. Elle a d’abord consisté en courants de musique urbaine marocaine (hip hop, fusion), puis est devenue un mouvement plus global, qui a permis aux jeunes musiciens d’intervenir dans des festivals de plus grande portée. Ces artistes ont fait preuve d’une grande créativité. L’essoufflement s’explique cependant avant tout par l’absence d’infrastructures culturelles. Au Maroc, il n’y a pas de marché musical, pas d’endroits où produire des disques, où les vendre : les musiciens doivent se contenter des concerts et des manifestations. C’est surtout à cause de ces «chaînons manquants» que le mouvement rencontre des difficultés. La Nayda est marquée par ce paradoxe : d’un côté, elle a permis aux jeunes de s’exprimer et de se démarquer des musiques traditionnelles, en créant dans le pays les musiques écoutées et produites par les autres jeunes dans le monde, mais de l’autre, elle met en évidence l’absence dramatique d’industries et d’espaces culturels au Maroc.

Kenza Sefrioui: Ephémère ou pas? Le Boulevard a en effet déjà fêté ses dix ans. Il s’adosse aujourd’hui au nouvel espace des Abattoirs, géré par un collectif d’associations d’artistes. Cela peut lui donner un nouveau départ. Il a eu une crise de croissance à un moment, notamment à cause de problèmes de professionnalisation, mais ce travail avec d’autres peut être positif. J’ai l’impression que la jeunesse marocaine a besoin de souffler, et que ce mouvement a été là pour lui donner un espace. Mais il faudrait peut-être, pour qu’il puisse continuer à vivre, et à prendre de l’ampleur, qu’il se renouvelle...

Quelle est justement l’ampleur du mouvement? N’existe-t-il qu’à Casablanca? Touche-il exclusivement le monde urbain et les jeunes des classes moyennes et aisées?

H.H. : Le mouvement est en effet parti de Casablanca, mais il a touché plusieurs villes au Maroc. C’est certes un mouvement limité pour ce qui est du rock et de la fusion, qui nécessitent beaucoup de moyens et d’infrastructures. En revanche, cela n’est pas valable pour le hip hop, beaucoup plus accessible. Au début de la Nayda, plusieurs groupes de hip hop ont ainsi traduit les conditions de vie des jeunes dans les quartiers populaires, et exprimé leur désarroi face à la politique. Cette musique a ainsi conquis de petites villes et les quartiers périphériques de Casablanca.

On a souvent pointé le danger de la récupération, tant d’un point de vue économique que politique. Dans quelle mesure peut-on parler d’instrumentalisation?

K.S. :
La question de l’instrumentalisation est complexe. L’association EAC l’Boulvart a toujours été claire, il me semble, dans ses positions. Elle s’est toujours battue avec les pouvoirs publics pour l’organisation du festival (manque de barrières, etc). Elle a dernièrement reçu du roi un chèque de deux millions de dirhams (175 000 euros). Sa première réaction a été de l’annoncer publiquement et de dire que cet argent servirait à éponger ses dettes et à construire une rock school et un studio d’enregistrement. Bref, elle se bat pour donner à la jeunesse un espoir dont elle a grand besoin. Après, certains groupes se sont rapprochés de certains partis, mais c’est autre chose.

H.H. : Ici encore, on peut dire que la récupération d’un mouvement musical d’un point de vue économique et publicitaire est quelque chose de «naturel». Le jazz ou le hip hop, au niveau mondial, ont d’abord été des mouvements underground, avant d’être «récupérés», diffusés, et écoutés par le plus grand nombre. C’est surtout le hip hop qui connaît une grande diffusion. Cela s’explique notamment par le fait qu’il utilise la darija, et peut ainsi toucher un grand nombre de gens au Maroc. Certaines entreprises lui ont alors associé leur image, dans le cadre de publicités. Pour ce qui est des partis politiques, c’est surtout l’USFP, parti de gauche, qui s’est rapproché de la Nayda . Il existe une jeunesse socialiste au Maroc, concernée elle aussi par le hip hop. Les personnalités plus âgées du parti ont pu marquer leur intérêt pour le mouvement afin de rajeunir leur image, mais ce type d’utilisation a vraiment été très sporadique. Quant au chèque du roi, ou à la prime de 300 000 dirhams (25 000 euros) donnée par le pouvoir, l’an dernier, à l’occasion du festival Mawâzine, on peut y voir une sensibilité à la Nayda de la part de la Monarchie, ou la récupération par le pouvoir d’un mouvement regardé de manière favorable par les jeunes et par la population.


L’Europe est tentée d’appréhender la Nayda à travers des grilles de lecture qui lui sont propres, celles de la Movida espagnole, notamment. Cet enthousiasme n’a-t-il pas conduit à voir dans le mouvement un phénomène culturel de masse?

H.H. :
La presse européenne a effectivement une vision déformée, comme c’est souvent le cas.

K.S. : Il est possible qu’il y ait une projection européenne dans le phénomène d’amplification du mouvement. Au Maroc aussi, l’hebdomadaire francophone Tel Quel l’a beaucoup soutenu, peut-être survendu, pourtant c'est loin d'être une lame de fond dans la jeunesse marocaine qui pour l'essentiel se bat pour des questions beaucoup plus pressantes: l'accès à l'éducation, à l'emploi, à la santé etc.

Que pensez-vous alors de la comparaison de la Nayda avec la Movida?

H.H.: Il ne s’agit pas véritablement d’une Movida, même si on a essayé de la vendre comme telle aux Marocains et aux Européens, dans la mesure où il n’y a aucune politique culturelle au Maroc. Il n’y a pas un seul théâtre à Casablanca, et les centres culturels sont de véritables dépotoirs. Dans ces conditions, le mouvement ne peut pas trouver d’espace pour se généraliser.

K.S. : Il y a eu au début un espoir que l'émergence de ce mouvement soit l'équivalent d'une Movida à l'espagnole. Cet espoir a été déçu. D'abord, parce que le mouvement draine surtout des musiciens. Il y a des photographes, des vidéastes et des cinéastes, mais aucun écrivain, aucun intellectuel ne l’accompagne. Je pense qu'en l'absence d'une véritable intéraction entre toutes les disciplines de la création, on ne peut pas vraiment parler de mouvement de fond. Par ailleurs, la situation politique présente, depuis plusieurs années, tous les signes d'une refermeture. Dans ce contexte, le mouvement n'a trouvé aucun relais dans un paysage partisan des plus fragmentés et des plus décrédibilisés.


Quels sont actuellement les principaux acteurs du mouvement?

H.H. : La figure de proue en est assurément le fondateur et directeur du Boulevard, Momo. Pour les rappeurs, Bigg, H-Kayne, ou encore Fnaïre. Ce dernier groupe a sorti récemment un album très féministe. Dans un pays qui s’est récemment doté d’un nouveau Code de la Famille, c’est pour le moins intéressant. Pour ce qui est de la fusion, les deux ensembles phares sont Hoba Hoba Spirit, premier groupe de fusion, et Darga, les «Beatles» et «Rolling Stones» de la fusion marocaine.

(*) Nous tirons l’essentiel de ces informations d’un article sur la Nayda écrit par Marcella Rodino, paru sur la version italienne de Babelmed le 02/09/09:
www.babelmed.net/Paesi/Marocco/nayda_giovani.it


Propos recueillis par Marie Bossaert
(08/10/2009)


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