Rencontre avec une réalisatrice pas formatée pour un sou | Fadwa Miadi
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Fadwa Miadi   
Rencontre avec une réalisatrice pas formatée pour un sou | Fadwa Miadi
Je voudrais vous raconter (2005)
Dalila Ennadre a un sujet de prédilection: les femmes de son pays natal. Non pas les citadines chic et émancipées. Les autres, les oubliées. Les laissées pour compte. Celles, qui abandonnées par leur mari, nourrissent leurs enfants avec du pain dur trempé dans le thé. Celles qui triment du soir au matin pour un salaire de misère. Celles qui ne savent ni lire, ni écrire. Celles qui n'ont rien d'autre que la rage de s'en sortir. Ces femmes-là, ce sont des héroïnes. D'ailleurs, c'est ainsi, El Batallet , que s'intitule l'un des documentaires qui contribuera largement à la notoriété de Dalila Ennadre.
Pourquoi les femmes? «C'est certainement ma façon de rendre hommage à ma mère et puis la femme c'est la plaque tournante de la vie. Quand je montre des femmes, je parle fatalement des hommes, des enfants et donc la famille», explique cette quadragénaire qui se considère d'abord réalisatrice avant d'être documentariste.
Sa définition du documentaire? «C'est avant tout un film où il y a le regard subjectif de l'auteur. Moi je n'arrive pas à faire la différence. Comme je suis autodidacte, j'ai échappé au formatage de la théorie. Un film c'est surtout un échange avec le spectateur. Au moment où le public reçoit le film, il est embarqué ou pas. Il ne se pose plus la question de savoir si c'est un documentaire ou de la fiction. Pour moi la vie est une perpétuelle mise en scène qui défile devant nous à chaque seconde. Après, on peut bouger les meubles ou les changer en étant sûr que ça aidera plus à faire passer ce que l'on veut dire mais tout est déjà là », confie-t-elle.
Selon elle, l'identité du documentaire ne tient ni à l'impartialité, ni à la neutralité et encore moi à l'objectivité. « L'éthique est très importante. L'honnêteté envers le sujet traité, les personnages, le public qui va recevoir le film. L'objectivité, non ! Sinon il faut faire du reportage. Le documentaire est le résultat d' un regard subjectif posé sur le monde où l'on vit.», explique-t-elle. D'après elle, le documentaire est essentiel car « le Maroc est un pays qui a été le moins massacré par la colonisation. Beaucoup de choses ont été préservées et transmises par la culture orale. Aujourd'hui, il y a besoin urgent de collecter notre mémoire et le documentaire permet ça. »
Elle estime que la mission de ce genre cinématographique est de tisser des liens entre les gens. « A travers mes films, mon obsession est d'ouvrir un espace où le public rencontre un personnage et les choses se passent entre eux directement. Et tout ça contribue à la reconnaissance de l'autre, à la reconnaissance de sa différence. Un élément essentiel à l'époque de la mondialisation à laquelle je suis favorable à condition que l'on protège les différences. Et donc il faut connaître l'autre pour ne plus avoir peur de lui et le documentaire, à mon sens, permet ça », explique-t-elle.
Bien que la plupart de ses films aient été tournés au Maroc, la réalisatrice regrette de ne pas y trouver un soutien financier. « Malheureusement, c'est surtout des chaînées étrangères comme Arte, France 5, la chaîne hollandaise NMO, le Centre National Cinématographique français, la télévision belge qui financent mes films. J'aurai tellement aimé être soutenue par le Maroc, la télévision marocaine, puisque c'est le moyen de joindre les gens», souligne-t-elle.
Selon elle, c'est faute de diffuseurs que le poids du documentaire reste minime en regard du reste de la production cinématographique, au Maroc. Elle insiste pourtant sur la forte demande du public. « Je la sens à chaque fois que je montre mes films à travers notamment le réseau des instituts culturels français. Les gens sont heureux et me disent toujours « tu n'as ni ajouté, ni retranché. C'est vraiment notre réalité ». Ils se sentent reconnus et ça les touche et ça leur donne de l'espoir parce qu'ils sentent qu'on s'intéresse à eux », estime-t-elle.
En dehors des salles des Instituts Culturels Français du Maroc, le public peut découvrir les ?uvresde Dalila Ennadre à l'occasion des festivals. C'est ainsi que Femmes de la médina-El Batalett (2000) et Je voudrais vous raconter (2005) ont été projetés dans le cadre de Casa-ciné.
La caravane de Mé Aicha , une coproduction de TV5 et de 2M, a lui été diffusé par 2M. «Je me souviens pourtant qu'on m'avait contacté pour me demander de changer des choses car certains propos du film était jugé trop élitiste pour le peuple marocain. Je m'y suis opposé totalement car je considère que le public est brillant et intelligent. Finalement, la chaîne a fini par le passer tel quel. Il était prévu qu'il soit diffusé six fois mais il l'a été plus d'une trentaine de fois », se réjouit-elle.
Autre mésaventure, toujours avec 2M. « La chaîne a acheté Fama, Héroine sans gloire , mais il n' jamais été diffusé. Et à ce jour, j'ignore pourquoi », déplore Ennadre qui poursuit que «les instituts culturels français constituent les principaux canaux de diffusion. Ceux qui découvrent mes films à la télé le font souvent à travers la fenêtre TV5 ».
Interrogée sur les conditions des tournages au Maroc, Ennadre dit se sentir assez libre mais il faut gérer certains aspects. « Il faut respecter les gens, les lois marocaines mais je dois dire que je suis soutenue car j'arrive à obtenir sans problème les autorisations de tournage du CCM . Après, avec les autorités locales, c'est autre chose. Je parle aux gens en restant franche, sincère, et en les respectant mais en respectant aussi mon regard d'auteur », souligne-t-elle.
S'agissant de la liberté de ton, elle s'estime « pas tout à fait libre » mais qualifie la situation de gérable. « Avec l'avènement du roi Mohamed VI, les choses se sont débloquées dans la tête des gens. Tout d'un coup on s'aperçoit que l'on peut éventuellement permettre et c'est très important », reconnaît-elle tout en doutant que son dernier opus, J'ai tant aimé (2008) qui explore la vie de Fadma, une prostituée qui vendait ses charmes du temps de la guerre d'Indochine, sera diffusé du fait de sa thématique sensible.
Malgré l'absence de structures officielles réunissant les documentalistes, Ennadre dit entretenir des liens avec ses confrères et cons?urs. Elle porte un regard bienveillant sur leur travail et trouve qu'ils commencent à s'intéresser à des sujets tabous. « J'ai vu un beau documentaire dernièrement These hands de Hakim Belabes qui parle de l'énergie des gens de la région dont il est originaire. Il passe en revue tous les artisans. Il transmet la mémoire. Or comment avancer en oubliant ce que nous avons été ? C'est essentiel pour le peuple marocain et tous les peuples du monde de protéger la mémoire. Les réalisateurs ont envie de parler de l'endroit d'où ils viennent et qui ils sont », affirme-t-elle.
Au delà des problématiques récurrentes que sont l'immigration et l'identité qui reviennent très souvent dans la production documentaire marocaine, Ennadre sent par dessus tout, l'envie de changement et d'aller de l'avant qui se dégagent des films.


FILMOGRAPHIE

Dalila Ennadre est née en 1966 à Casablanca. Après avoir grandi à Paris, elle va séjourner successivement, de 1985 à 1996, en Guyane, Allemagne, Maroc et Canada.
A Montréal, elle réalise ses premiers documentaires

Par la grâce d’Allah en 1987 et Idoles dans l’ombre en 1992.
De retour à Paris en 1996, elle réalise :

Loups du désert
production L’Yeux Ouverts 1999
Le quotidien d’un groupe de nomades dans une oasis du Sud marocain.

El Batalett, Femmes de la médina
production L’Yeux Ouverts
2000
Le quotidien d’un groupe de femmes vivant dans une ruelle de l’ancienne médina de Casablanca. Ces femmes qui utilisent l’humour, l’amour, la solidarité pour vivre au quotidien nous révelent leur peur de voir leurs enfants se jeter à la mer pour rejoindre l’occident, leurs espoirs quant à un changement pour les droits des femmes, leur vision de l’avenir du Maroc.

Ce film a reçu les prix suivants:
Grand Prix au Festival International de l’environnement
Prix du Documentaire au Festival du Cinema Africain de Milan
Grand Prix Festival Media Nord Sud suisse
Grand prix du documentaire à Traces de Vie Clermont-Ferrand en 2001

La caravane de Mé Aïcha
coproduction France 5 / Jem Productions 2002
Une savante analphabète agée de 105 ans et ancienne esclave du Cheikh Ma el Aïnine nous livre l’histoire de son maître qui a fédéré les tribus de l’Ouest saharien pour combattre les colonisateurs espagnoles et français.
Elle nous revele la grande qualité de la vie dans le desert, la poesie et la perpetuelle quête de la Connaissance.

Fama, une héroïne sans gloire
Coproduction Ognon Pictures / Misr International Films (Égypte) 2004
Portait d’un grande Resistante qui a lutté toute sa vie pour les Droits de l’Homme au Maroc.

Je voudrais vous raconter en 2005, coproduction Play Films / Images Plus
3 ans après le changement du Code de la famille visant à donner plus de droits aux marocaines et voulu par le Roi Mohamed VI, la réalisatrice se rend dans différentes régions du Maroc pour constater le quotidien des femmes et apprécier l’influence de ces nouvelles lois sur leur vie.

Ce film a reçu le prix suivant:

Prix du Jury au Festival du Cinema africain de Tarifa - 2007
J’ai tant aimé… en 2008 Produit par AYA Films
Le film s’attache au destin particulier de Fadma, une femme de 75 ans, enjouée et malicieuse qui s’engagea, à l’age de 20 ans, comme prostituée officielle de l’armée française, dans l’aventure Indochinoise aux côtés des troupes coloniales et de leurs supplétifs, les Goumiers marocains.

Festivals :
Journées cinématographiques de Carthage - Mention Spéciale du Jury
Traces de Vie – Clermont Ferrand
Dubaï International Film Festival
Cinéma du Reel - Paris

Fadwa Miadi
(28/04/2009
)











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