2ème panorama des cinémas du Maroc à l’Ecran de Saint-Denis | Jamal Belmahi
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Jamal Belmahi   
 
2ème panorama des cinémas du Maroc à l’Ecran de Saint-Denis | Jamal Belmahi
10 mai 2007, 20 heures passé. A la sortie de la station Saint-Denis Basilique, au nord de Paris, une tente caïdale. Tout autour, des gens discutent. Deux caméras filment. Un homme m’invite à boire un thé sous la tente. Dans une petite demi-heure commencera le deuxième panorama des cinémas marocains à l’Ecran de Saint-Denis. Salle classée art et essai avec tout au long de l’année une véritable programmation cinéphile, elle prend néanmoins soin de ne s’enfermer dans aucun ghetto. Aucun genre, aucun cinéma n’est a priori exclu, un week-end Kaurismäki, Spider-Man 3 ou Geyrhalter ont tous leur place ici. C’est cet esprit d’ouverture et d’intégration, enjeu primordial à Saint-Denis (plus d’une centaine de nationalités y vivent) qui caractérise également le choix des films de ce panorama: dix longs métrages, neufs courts, deux films de langue amazigh et une fenêtre sur l’Algérie avec deux films projetés. Des cartes blanches ont été distribuées à la cinémathèque de Tanger, à l’Institut du Monde Arabe et à l’association Kaina Cinéma. A l’origine de ce festival, Boris Spire, directeur de l’Ecran, et Kamal El Mahouti, réalisateur d’origine marocaine vivant à Saint-Denis. Encouragé par le succès de la première édition l’an dernier, ils ont tous deux la ferme intention de faire de ce panorama un rendez-vous incontournable du cinéma marocain en particulier et du Maghreb en général. Si plusieurs institutions ou festivals en France programment régulièrement des films provenant de l’Afrique du Nord, il n’y a curieusement eu encore aucun évènement qui s’y consacrait exclusivement. C’est donc chose faite!
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Wake up Morocco de Narjiss Nejjar
Wake up Morocco de Narjiss Nejjar, présente dans la salle, précédé du court métrage Amal du très prometteur Ali Benkirane ont été les films d’ouverture de l’édition 2007 de ce panorama. Le titre à programme du deuxième film de la réalisatrice des yeux secs en dévoile parfaitement les intentions: un appel à ses compatriotes de vivre libre dans le respect des autres et de soi, de savoir reconnaître leur potentiel et d’avancer confiant vers l’avenir. Malheureusement, certains pièges tendus à ces films aux bonnes causes ont fonctionné. Les dialogues sont souvent lourds et didactiques, certains personnages ont une fonction trop explicite, le dispositif narratif n’est pas sans faille (le recours au stratagème du rêve). A trop forcer sur le message, il devient même parfois contre productif. On retiendra néanmoins un beau portrait de femme, une belle lumière sur les séquences de l’îlot et puis la musique de Sophia Charai.
L’intelligence de la programmation de ce festival vient sûrement de la volonté des organisateurs de bien montrer la diversité de la cinématographie marocaine contemporaine. La diversité, comme véritable critère de son état de santé. Diversité thématique mais aussi formelle. Vie nocturne et urbaine longtemps négligées trouvent à présent leur place. Casablanca by Night de Mustapha Derkaoui met en scène une fille de quatorze ans qui pour payer l´intervention chirurgicale que doit subir son jeune frère décide d’aller travailler dans des cabarets. L’action de déroule pendant une nuit, plus exactement pendant l’opération à cœur ouvert de son frère dont des images sont insérées durant tout le film. Certaines scènes dont l’humour s’apparente un peu trop à certaines comédies égyptiennes font malheureusement basculer le genre et le ton du film.
Silhouettes indissociables des villes marocaines, ces couples qui marchent lentement ou se tiennent debout adossés à un mur. Drague improvisée ou rendez-vous régulier en attendant des fiançailles promises. C’est le sujet de Balcon Atlantico, court métrage très réussi du duo Hicham Falah et Mohamed Chrif Tribak.
Le court métrage Sacrifake de Tarik El Jouhari traite lui des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca. Un garçon (-spectateur) des bidonvilles regarde par un trou dans la tôle (-caméra) et assiste à l’endoctrinement du fils des voisins qui sera poussé à participer aux actions terroristes. Le film alterne dans un montage rapide des images du jeune garçon courant pour empêcher la catastrophe et espionnant ses voisins. Aucun dialogue n’est nécessaire, la musique rythmera la course du jeune témoin.
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Amal de Ali Benkirane
Si le champ thématique des films de fictions s’est considérablement élargi ces dernières années, c’est dans la vidéo et dans le documentaire surtout que l’audace, le style visuel, la complexité du réel s’expriment le mieux. L’intimité de la famille pour articuler la différence, le prix du départ et l’impossibilité du retour dans Un nid dans la chaleur de Hakim Belabbès. Le superbe portrait de femmes de la médina de Casablanca dans Femmes de la Médina de Dalida Ennadre (le titre en arabe El Batalett, signifiant héroïnes est bien plus évocateur). La demande de pardon d’une femme à ses mains qu’elle malmène dans sa lessive quotidienne, le déchirement et l’élan d’une mère qui quitte ses deux fils pour l’Espagne, l’humour et la proximité comme stratégie de survie et à travers les réactions de ces femmes, des évènements majeurs du Maroc contemporain sont intégrés pour la première fois dans le cinéma marocain: la mort de Hassan II et la marche des femmes pour leurs droits. Un sens de la présence physique qui manque cruellement à tant de films de fictions. L’hommage de Ali Essafi aux Chikhates dans le Blues des Chikhates. C’est tout le regard de la société marocaine sur la femme ou d’une manière générale sur des formes de vie non conventionnelles qui est mis à nu ici. Citons enfin Wafaa-Lisa de Maria Karim qui avec le style d’un home vidéo laisse une jeune femme parler face à la caméra de ses désirs, ses rêves et de sa fatigue.
Le documentaire semble bien être actuellement la forme qui comble le mieux le déficit d’images justes du Maroc. C’est là que la complexité du réel s’offre à nous, c’est là qu’on s’en approche, qu’on s’approche de nous même. Parions sur un bel avenir pour le documentaire au Maroc et rendez-vous donc au troisième panorama des cinémas marocains de l’Ecran de Saint-Denis.
Jamal Belmahi
(15/05/2007)
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