Marock. Le film dans le film | M’arif
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M’arif   
  Marock. Le film dans le film | M’arif Je me trouvais à l’entrée du cinéma Lutetia à Casablanca.
La deuxième séance du film Marock était annoncée à 17h 20. Je demande l’heure à un trentenaire qui regardait comme moi les extraits photos du film affichée dans le
hall.
«–Il est 16h20, me dit-il.
- Merci. Tu as déjà vu le film?
- Ne me pose pas cette question. C’est un film scandaleux.
Tu n’as pas lu la presse? Je me demande s’ils ne vont pas
couper les scènes du scandale?
- Je ne pense pas puisqu’il a été interdit aux moins de 12 ans.
- C’est scandaleux. Un film pareil…
– Réfléchis bien. Nous sommes là en ce moment sur le seuil du cinéma. Où se trouve la fiction et où se trouve la réalité? Dedans? Dehors?
- Tu as raison. Il n’y a plus de morale. Comment allons-nous élever nos enfants?
– Tout d’abord, pourquoi les gens vont au cinéma? Qu’est-ce qui se passe dans les
salles obscures?
– …(silence). Tu as raison. On ne voit que ça, de partout.
– Alors je te repose la question. La fiction serait-elle de l’autre côté de la rue ? Dans
les cafés? Dans les fonds obscurs des salles de cinéma?»
Depuis trois jours je n’entends parler dans les
journaux, dans les cafés… que de Marock, ce film que je m’apprête à voir et qui scandalise les fauxculs, les voilés de la conscience, les branleurs taciturnes, les obsédés du sexe – «cachez-moi ce sexe que je ne saurais voir, ni supporter en votre présence!».
Les âmes sensibles, les vertueux de la vertu que voilà en veux-tu ont été choqués par l’histoire d’amour entre une musulmane bien de chez nous – issue d’un milieu bourgeois qui la place à mille lieux des conditions sociales
des clients du – et un juif marocain.
Waw! De quoi être dégoûté ou avoir une crise cardiaque selon le niveau de sensiblerie des consciences fragiles! En plus, elle porte en cadeau amoureux la chaîne frappée de l’étoile de David que le jeune lui met autour du coup pour détourner le regard de l’amoureuse vers l’essentiel!
Apportez-moi un tapis pour que je prie mille ans afin d’expier ce péché.

A l’entrée de Bab Marrakech, dans la médina de Casablanca, un immeuble de trois
étages laisse transparaître dans la blancheur immaculée de sa façade le dessin d’une
étoile de David que le quidam ne saurait reconnaître même si la toponymie locale en
a gardé le souvenir sous le nom de mellah.
Qui a pu reconnaître les maazouza, ces fentes creusées dans les portes d’entrée des
maisons du mellah et qui gardait en rouleaux des textes sacrés dont la baraka
protégeait le seuil et le passage de l’habitant. J’imagine l’écho des bismillah
d’aujourd’hui, prononcés lors du franchissement du seuil, vibrer dans le creux des
maazouza vidés de leurs rouleaux protecteurs.
C’est terrible comme l’image est aveuglante et en témoignant de l’histoire et en la
faisant remonter aux consciences s’avère violente même sous forme de fiction. Ou
feint-on la violence symbolique par dénégation de cette même histoire.
C’est vrai que le Maroc sans cK n’a pas connu cette histoire et qu’elle est étrangère à
ses villes, ses campagnes, ses mellahs, ses cimetières, ses synagogues, ses cuisines… !
Le musulman est endogame dans la religion et n’a eu de descendance ni avec la juive
ni avec la chrétienne captive ou libre. Il est respectueux des frontières religieuses et
ses fantasmes s’y arrêtent!
Mais de qui se moque-t-on?
Autre fait scandaleux du film: des jeunes ne respectent pas le ramadan et mangent
durant ce mois sacré ! S’en est trop! J’avais oublié que le Marocain ne vit que selon
les préceptes du petit guide vert et qu’il oeuvre toute sa vie durant à en transcrire en
actes quotidiens les lettres jusqu’à la virgule près. C’est pour cela qu’il est analphabète à un tel pourcentage qu’il offusque l’Unesco et les organisations internationales dans leurs rapports annuels et quadriennaux sur le développement humain… durable.
C’est quoi cette bouffonnerie collective qui s’offusque à la vue d’une fiction qui est en
dessous de la réalité. Une fiction rattrapée par la réalité des salles obscures où chacun
et chacune s’adonnent ou à défaut peut observer des scènes cocasses: des homosexuels animant les travées en allers et retours vers les toilettes situées en bas de l’écran, seuls le chuintement des fauteuils fatigués et la lumière projetée par l’écran trahissent leurs préoccupations cinéphaliques. Ou encore ces amoureux tapis dans l’ombre des fonds de salle qui s’adonnent aux baisers et aux caresses qui n’ont d’égal que la ferveur des sentiments des films bollywoodiens qui les couvrent de leur
musique sirupeuse.
La dénégation collectivement exprimée face à ce film et la vision morale qui la soustend
passent en arrière-plan la dimension presque ethnographique que véhicule cette fiction des réalités d’un milieu bourgeois. La réalisatrice ouvre la porte de ces villas blottis sur la Corniche et nous fait pénétrer dans ses salons, plonger dans ses piscines, goûter à ses cuisines animées de plusieurs bonnes, admirer quelques tableaux de valeurs, monter dans des voitures rutilantes à côté du chauffeur, pénétrer dans des classes que les lycéens ne voient qu’en film…
La violence elle est peut-être là, l’ordre du réel se niche ici, alors que l’ordre du désir
moralisant veut nous placer ailleurs!
(Casablanca, 22 mai 2006)
M’arif
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