Doublement ailleurs | Fadwa Miadi
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Fadwa Miadi   
 
Doublement ailleurs | Fadwa Miadi
Du film: L'enfant endormi
Que donne à voir le récent cinéma marocain? Il donne à voir l’ailleurs justement. Du moins la tentation de l’ailleurs. Mais cette thématique n’est pas nouvelle. «Le cinéma marocain est né sous le signe de l’exil et de l’exode (rural)», rappelle Mohamed Bakrim, critique de cinéma. «Je dois partir, je dois partir, s’écriait déjà en 1978 Abdelouahed, le héros de Alyam, Alyam (O les jours) du réalisateur Ahmed Al Maanouni», poursuit Bakrim.
L’envie d’ailleurs donc ne s’est toujours pas dissipée. Elle traverse les cinématographies marocaines. Elle transparaît dans les documentaires (Tanger, le rêve des brûleurs (2003) de Leila Kilani), dans les vidéos expérimentales, Vue panoramique (2004) de Bouchra Khalili mais aussi des courts (Balcon atlantico de Hicham Falah et Mohamed Chrif Tribak).
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Du film: Mémoire en Détention
Elle nourrit aussi les longs-métrages. Des moins inspirés (Et après de Mohamed Ismail) aux plus réussis comme L’enfant endormi de Yasmine Kassari, qui ne part bredouille d’aucuns des nombreux festivals où il est montré, ou encore Tarfaya (2004) de Daoud Oulad Sayad.
Dans tous ces films, il est question non pas du départ en lui-même mais de la longue attente qui le précède. C’est donc l’attente, ce voyage statique que l’on cinématographie, que l’on met en mouvements. Les protagonistes, tant Meriem (Touria Alaoui), l’héroïne de Tarfaya, que Halima (Rachida Brakni) de L’Enfant endormi, sont avant tout des «voyageurs immobiles», qui ne peuvent ni partir, ni rester mais qui sont déjà en exil, en exil d’eux-mêmes, déjà absents avant d’être partis donc absents au présent, à l’ici et au maintenant.

Comment trouver l’expression cinématographique pour dire justement cette absence, ce vide, comment montrer ce qui par essence n’est pas visible ? C’est ce même défi qui se pose aussi pour les films qui abordent l’autre thème en vogue parmi les réalisateurs marocains: le passé, qui n’est toujours pas passé… celui que pudiquement l’on appelle «années de plomb». Le passé est aussi une forme d’ailleurs qui poursuit et hante et empêche de vivre le présent tant qu’il n’aura pas été dit, montré, digéré. Retour du refoulé donc puisqu’il est impossible d’en faire l’économie. Et place à un début de libération de la parole à la faveur d’une récente évolution politique. Point d’orgue de cette délivrance : les audiences publiques des victimes de ces années de plomb qui ont été organisées début 2005 par l’Instance Equité et Réconciliation. Ces séances feront d’ailleurs l’objet du prochain documentaire de Leila Kilani.
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La réalisatrice Leila Kilani
Côté fiction, les films documentant ce qui a été trop longtemps passé sous silence, ce qui a été tu, refoulé et qui forcément obsède - la répression, les disparitions, l’enfermement, la torture -, se multiplient et ne se valent pas. Et cette fois-ci c’est dans le temps que s’accomplit le voyage pour reconstituer l’histoire et donc la mémoire. «La mémoire est un film muet» écrivait Breyten Breytenbach. Place donc aux images. Celles de Mille mois (2003) de Faouzi Bensaidi qui nous transposent dans les années quatre-vingt. Une femme, Amina, et son fils, Mehdi, viennent d’arriver dans un village au coeur des montages de l’Atlas. Leur étrange exode de la ville au village fait suite au départ du père, à son absence. Mehdi pense que son père est parti travailler à l’étranger quand celui-ci est en fait détenu en raison de ses opinions. Cette vérité est justement celle que son entourage, sa mère et son grand-père, qui les accueille, lui dissimule pour le protéger, le préserver. Ici, le secret, le silence, et donc le mensonge autour des détentions se perpétue jusque dans le film comme une impossibilité de laisser émerger la vérité. L’omerta persiste.

Moins métaphorique, La chambre noire (2004) de Hassan Benjelloun, une adaptation d’un témoignage éponyme écrit par un ancien détenu politique Jawad Mdidech, nous transporte dans les années soixante-dix. Le film nous entraîne au coeur de Derb Moulay Cherif, commissariat casablancais funestement célèbre pour ses interrogatoires «musclés» mais se heurte à la difficulté de montrer la torture. Traitement tout aussi littéral de cette thématique des «années de plomb» dans Jawhara (2004) de Saad Chraïbi qui nous fait pénétrer dans l’univers carcéral à travers le regard d’une femme née d’un viol en prison et qui y passera les six premières années de sa vie.

Sur ce même thème, citons aussi Les années de l’exil (2002) de Nabyl Lahlou ainsi que Mona Saber (2001) de Abdelhai Laraki, dont l’héroïne s’en va à la recherche de son père disparu, sans oublier, bien sur, Mémoire en Détention de Jilali Ferhati qui part à la conquête de lambeaux de mémoire d’un ex-détenu. C’est sans doute l’un des plus beaux de tous ces films contre l’oubli qui interrogent le passé pour éviter l’amnésie collective et tenter une réconciliation.

Car l’amnésie n’est qu’une autre forme du vide, du néant, de l’absence qu’il est indispensable de combler pour vivre l’ici et le maintenant. Et cela laisse perplexe de constater que le cinéma, qui reste malgré tout une sorte de miroir réfléchissant l’image d’une société, s’attarde particulièrement sur ce double ailleurs, spatial et temporel, comme si le présent restait encore captif du passé. Fadwa Miadi

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