Rihla, sur les sentiers culturels du monde arabe Imprimer
Nathalie Galesne   
Six mois de traversée, six pays -le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, le Liban, la Jordanie-, et en chemin les mots glanés auprès d’une centaine d’artistes et d’opérateurs culturels qui ont accepté de répondre à cette vaste question. Ce road trip existentiel et initiatique, inspiré du périple des grands voyageurs arabes tels qu’Ibn Batouta ou Ibn Jubayr, est aujourd’hui un film, un documentaire vivifiant qui soulève un questionnement foisonnant tout en donnant à voir le ferment des cultures urbaines. Un témoignage choral qui nous mène aux antipodes de l’ignorance et de l’esprit stigmatisant à partir desquels trop d’Européens regardent encore le monde arabe.

 

Rihla, sur les sentiers culturels du monde arabe  | Farouk Mardam Bey, Elias Sanbar, Cristophe Kantchef, Omar Bey, Mourad Krinah, Rihla

 

De quoi le mot arabe est-il fait ?

Dès les premières images Oumayma et Hajar, nos deux guides dans le film, explicitent les raisons de leur quête. Toutes deux Marocaines, étudiantes à Paris, elles avaient à l’époque à peine plus de vingt ans quand l’envie de ce voyage initiatique s’est imposé à elles. Pour Hajar « née au bord de la Méditerranée » et bercée par plusieurs langues : l’arabe dialectale du Nord marocain, le tamazigh de sa grand-mère, et le français, «Sans, dit-elle, qu’aucune goutte n’en circule dans mes veines », il était fastidieux d’être perçue en France comme « l’Arabe, sans trop savoir ce que ça signifie ». Pour Oumayma, c’est l’héritage politique de ses parents qui l’a poussée à s’interroger sur son arabité « Parfois quand j’y pense, confie-t-elle, avoir vu le jour dans les années 90 c ‘est comme être née dans un nid d’angoisses. Grandir dans une famille arabophone proche des milieux socialistes, c’est vivre par procuration la déception qui a suivi les rêves d’union».

Car être arabe est souvent associé à une identité malheureuse, impossible : «Il ne fait pas bon être arabe de nos jours. Sentiment de persécutions pour les uns, haine de soi pour les autres, le mal d’être est la chose du monde arabe la mieux partagée, écrivait en 2004 dans « Considérations sur le malheur arabe » Samir Kassir, journaliste et historien libanais assassiné à Beyrouth le 2 juin 2005 dans un attentat à la voiture piégée (1). Dans « Etre arabe », le livre d’interviews qui lui était dédié, Farouk Mardam Bey, Elias Sanbar et Cristophe Kantchef reprenaient le flambeau : « Peut-on encore être arabe en ce début de XXIe siècle ? Que signifient exactement les mots "arabité", "arabisme", "nationalisme arabe" ? (2)Nous étions au tout début du XXIème siècle, à l’orée d’un printemps arabe qui devait transformer et renouveler la manière d’être au monde des nouvelles générations et leur façon de vivre leur arabité.

C’est ce qui explique sans doute pourquoi, malgré la période de gel qui s’ensuivit, le rouleau compresseur de la contre-révolution, les conflits qui écartèlent leur région, les jeunes artistes, créateurs, opérateurs culturels rencontrés au détour de cette rihla ne s’enlisent à aucun moment dans la dépression. Au contraire, le ton se fait tour à tour grave, ironique, passionnel, rarement amer, jamais dépité lorsqu’il s’agit de saisir cet « être arabe » qui les concerne.


Identités multiples

Loin des idéologies, s’opposant à toute tentative d’ethnicisation, les personnes interviewées reconnaissent leur arabité qu’il faut entendre davantage comme « une présence au monde, individuelle et collective, d’un certain nombre de traits communs et distinctifs…» (3) plutôt qu’affirmation monolithique d‘une identité. « Les gens ne comprennent pas qu’on puissent avoir la peau noir et être arabe. Nubiens, Egyptiens, Africains et arabes… On est fidèles à toutes ces identités » affirment les musiciens nubiens rencontrés durant cette rihla en Egypte.

Au fil des déambulations, c’est aussi tout un abécédaire de l’arabité -appartenance, culture, espace, ethnicité, frontière, identité, langue, mémoire, nation, pays, peuple, religion…- qui se déploie dans un chassé croisé de réflexions. Des témoignages directs, parfois provocateurs, simples ou doctes.

//Charbel Samuel AounCharbel Samuel Aoun« Le côté politique et religieux ça ne m’intéresse pas… C’est l’humain qui l’emporte » affirme d’emblée le plasticien marocain Youssef Ouchra. La volonté de se défaire de l’idéologie, des communautarismes et de l’emprise de la religion est un motif qui revient à plusieurs reprises dans la bouche des artistes. Elle conduit aussi certains à déconstruire l’histoire de la région et à dire tout haut ce qui est resté longtemps tabou : «L’identité arabe, je ne vois pas ça comme une ethnicité… C’est quelque chose qui se construit, ce n’est pas inné. Je suis arabe dans cette utopie multiculturaliste, explique l’artiste visuel Samuel Charbel Aoun. L’appartenance religieuse, ça a commencé avec Israël, ça a radicalisé toute la région. On a fait fuir tous les juifs du Liban, ce qui est en soi vraiment débile, on les a poussés à partir, à se radicaliser comme sionistes et on s’est radicalisés nous-mêmes. »


Pour le plasticien algérien Mourad Krinah, l’identité est aussi une construction, une entité malléable. Il la dédramatise en racontant qu’il se déclarait berbère à l’époque où il était mal vu de l’être, mais qu’aujourd’hui : « en réaction au monde occidental, on se dit arabe, même si entre nous c’est autre chose. C’est clair qu’on n’est pas arabe, génétiquement c’est prouvé. Ils sont où les Arabes ? Les Egyptiens, les Irakiens ne sont pas arabes à l’origine…»

 

Espace culturel, espace linguistique

//Mourad KrishnaMourad KrishnaMieux vaut alors se tourner vers une appartenance à un espace culturel où la langue arabe a son mot à dire. Tout comme il n’existe pas de langue française, mais des langues françaises parlées du Canada à la Nouvelle Calédonie en passant par l’Hexagone, la langue arabe, selon Mourad Krishna, est une ossature « avec plein de ramifications.» Elle peut être aussi douleur quand on en a été privé par l’aberration coloniale qui empêche, une fois ses méfaits accomplis, de s’inscrire dans l’arabité. « Je n’ai pas été sensibilisé à la culture arabe, confie Omar Bey, qui a fait toutes ses études à Tunis dans le système scolaire français. Là où ça me pose problème c’est quand il est question d’Oum Kalthoum ou d’auteurs arabes super connus qui me sont complétement étrangers. Ça me manque et ça ça m’emmerde. »

Cependant pour Abderrazak Khadraoui, animateur du 12 rue Sidi Ben Naim, espace culturel niché au cœur de la médina de Tunis : « Ce n’est pas parce qu’on partage

les mêmes référentiels culturels que cela provoque nécessairement un immense travail de création, de production intellectuelles, artistiques et littéraires. Cela le monde arabe l’a vécu quand son identité a été menacée par le colonialisme. »

 

//Création Omar Bey © Mehdi DrissiCréation Omar Bey © Mehdi Drissi

 

Cultures urbaines en ébullition

Les nouvelles générations qui ont investi la scène culturelle arabe ne sont pourtant pas en reste et comptent bien s’y inscrire de manière significative. Ainsi du Maghreb au Machreq, l’expression foisonnante de leur création se fraye un chemin dans un monde hyper connecté. « Les rappers palestiniens sont les plus talentueux, déclare Ahmad Shahi, musicien égyptien au sein du groupe Y crew, c’est grâce à eux que nous avons appris à rapper. Les gens en avaient marre des chansons d’amours. » Mais sur cette scène culturelle où les frontières s’estompent et où les contaminations sont possibles, la mobilité des jeunes demeure terriblement entravée, y compris la circulation d’un pays arabe à l’autre : «j’ai besoin d’une autorisation de la sûreté nationale pour aller en Tunisie ou au Liban», dénonce Ahmad Shahi.

Critiques à l’égard de leur arabité mais ne souhaitant à aucun moment y renoncer, les artistes émergents du monde arabe semble précisément nourrir leurs créations des contradictions qui tourmentent leur région : « Tu peux stimuler ta créativité par le simple fait de regarder le chaos. Le monde arabe est une théorie du chaos en lui-même », tanceMou’ath Isaeid, acteur culturel jordanien.

A l’issue de cette traversée lumineuse, on reprochera malgré tout au film des lacunes : la première étant sans nulle son manque de sensibilité féministe. On a en effet du mal à comprendre que le documentaire n’ait pas fait plus de place aux créatrices arabes, grandes absentes de cette Rihla. « Les femmes sont moins présentes que les hommes sur la scène artistique, ça ne concerne d’ailleurs pas que les pays arabes. Cela reste encore difficile pour elles de s’exposer» regrette Hajar Chokairi.

On déplorera aussi que les réalisateurs d’un film sur l’identité aient omis de sous-titrer les noms des personnes qui s’expriment tout au long de cette aventure conceptuelle. « C’est un parti pris, poursuit Hajar, nous souhaitions privilégier la dimension chorale des artistes que nous avons rencontrés plutôt que de les individualiser

Soutenu par des dizaines de personnes qui ont participé à sa réalisation par des dons en tous genres, argent, hébergement, aide technique…, le documentaire a déjà été présenté à l’Institut des cultures d’Islam, la Bellevilloise et l’Iremmo à Paris où il à reçu un accueil chaleureux. Il devrait traverser prochainement la Méditerranée pour être diffusé dans les pays de ses protagonistes et commencer sa propre rihla !

 


 

Nathalie Galesne

Retrouver dans Onorient le portrait des artistes cités

Algérie: Mourad Krinah (Algérie) artiste visuel

Abderrazak Khadraoui (Tunisie)  acteur culturel

Omar Bey (Tunisie) artiste visuel

Ahmad Shahin (Egypte) musicien au sein de Y crew

Samuel Charbel Aoun (Liban ) artiste visuel

Mou’ath Isaeid (Jordanie) acteur culturel

 

Notes

(1) Samir Kassir, « Considérations sur le malheur arabe », Actes sud, Paris, 2004

(2) Farouk Mardam Bey, Elias Sanbar et Cristophe Kantchef « Etre arabe », Actes sud, Paris, 2005

(3) op. cit.

* Les témoignages des artistes cités ont pu subir d’infimes modifications dans le passage de l’oral à l’écrit.