La mer ne nous accroche pas | Malik Nejmi, Omar B., Gibraltar, Tanger, frontière Mauritanienne, camps de réfugiés
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Yudit Kiss   

//Malik NejmiMalik NejmiUn beau soir du printemps de 2015, dans le port de Tanger, Malik, photographe et cinéaste marocain et français, rencontre Omar B., un jeune Sénégalais qui se prépare à traverser le détroit de Gibraltar. Cela fait des années que Malik sillonne l’Afrique à la recherche de ses origines.

Né en France, il ne porte pas les blessures du déracinement dans sa propre chair, mais son père les lui a léguées autrement. Malik, le déraciné, le migrant dans l’âme, rencontre Omar qui veut émigrer. Ils deviennent amis.

Malik veut parler de cette immense vague des migrants qui monte depuis le fin fond de l’Afrique et déferle sur les littoraux d’Europe. Mais il ne veut pas montrer Omar comme le font beaucoup de journalistes qui produisent en masse les images de cet « Autre » ; victime, miséreux ou dangereux. Il sait qu’il ne peut pas non plus se mêler à la masse, prétendre qu’il est l’un d’eux. Il décide donc de lui confier son rôle d’artiste : il donne un téléphone portable à Omar et lui demande de documenter son expérience.

Malik est le premier artiste de sa famille. Il en sait long sur le pouvoir des images.

 

Et son choix s’avère judicieux

Omar sort de l’anonymat des centaines des milliers de migrants clandestins et nous dévoile son monde. Grâce à la confiance qu’il ressent envers Malik il nous fait entrer dans son intimité. Il nous invite dans sa chambre, louée dans une banlieue du port, il nous montre ses maigres possessions et ses trésors : le livre du saint Coran, la photo de sa mère qui l’avait accompagné jusqu’à la frontière Mauritanienne et son deux-pièces élégant qu’il compte porter durant les chaudes nuits de Barcelone. Il le met et esquisse des pas de danse devant la porte de sa cuisine exiguë : il est beau, il est impeccable; il est prêt à fêter la belle vie qui l’attend de l’autre côté de la Méditerranée.

Au cours de courtes séquences filmées pendant cinq mois, Omar devient notre guide et un artiste à son tour. Il nous explique les étapes de la préparation, il nous présente ses jeunes amis prêts à se lancer dans l’aventure. Ils nous montrent comment ils fabriquent leurs propres rames, comment ils y ajoutent leurs fétiches, leurs objets protecteurs, comment ils s’entraînent aux mouvements de rame, qui devient vite une danse, une danse pour invoquer la bonne fortune. Un jeune capitaine de bateaux clandestins nous explique comment ils font la traversée de 19 kms sans moteur, en ramant en rythme ; comment les gens s’entassent dans les zodiaques. Il nous dessine les voyageurs : les jeunes hommes et quelques femmes, certaines avec des bébés sur leur dos ; il nous trace une ligne sinueuse pour marquer la frontière invisible.

Omar et ses amis sont des réfugiés économiques. Ils ne fuient pas (encore) les guerres et les massacres ; ils veulent échapper à la mort lente : la misère, le chômage, la faim, les maladies - les fléaux du sous-développement. Ils savent que l’Europe de leurs rêves ne les attend pas à bras ouverts. Ils savent que le continent est de plus en plus avare d’opportunités, même pour ses propres peuples. Ils savent que l’Europe veut, coûte que coûte, maintenir un statu quo d’inégalités et d’injustices en sacrifiant son propre futur ; qu’il se hâte de se barricader, oubliant sa propre histoire d’exils, de migrations et des mélanges qui l’a constituée.

 

Qu’importe !

Pour ces migrants intrépides, la traversée des eaux et des montagnes devient un voyage initiatique où ils emploient toute leur expérience et créativité. Ils utilisent leur précieux savoir-faire de survie, qui unit us et coutumes anciennes ainsi que les usages des technologies les plus modernes. Ils fabriquent leurs propres bouées de sauvetage et convoquent – par portable - le marabout donc les prières ont la réputation d’être particulièrement bien écoutées là-bas en haut. Ils font leurs prières et rituels, ils utilisent un système d’information et de communication étonnement efficace, chaque jour ils inventent de nouveaux outils et de nouvelles routes pour éviter les pièges qui les guettent. Ils sont prêts à affronter la mort, la persécution des autorités de deux côtés de la mer, la mer qui peut devenir meurtrière, pour parvenir à l’autre rive, pour être amassés dans des camps de réfugiés surpeuplés, condamnés à l’oisiveté, ou peut-être, s’ils ont vraiment de la chance, si les prières du marabout sont vraiment écoutées, ils pourront trouver des petites portes d’entrée, décrocher un petit boulot, peut-être même commencer des études, pour pouvoir enfin vivre dignement et aider leurs familles restées de l’autre côté.

Ce film nous donne un aperçu de l’immense potentiel humain gaspillé sur les routes et les mers jour après jour. Ces personnes pourraient construire un tout nouveau monde avec nous s’ils en avaient la possibilité, d’un côté comme de l’autre de la mer. Ils sont les Argonautes héros et aventuriers, bâtisseurs et escrocs, colonisateurs et travailleurs. La plupart cherche un futur meilleur. Ou, plutôt, un présent qui mérite d’être vécu. Mais par ces temps dépourvus de mythes, leurs noms ne sont pas retenus et leurs exploits ne sont pas chantés. Seule une dérisoire carte téléphonique garde la trace de leur passage.

On ne sait pas si Omar et ses amis ont réussi leur tour de forces, s’ils sont en vie ou s’ils sont morts, s’ils sont détenus, déportés, ou refoulés aux frontières. Ils ont tous disparus dans la rafle de la police marocaine qui avait nettoyé le quartier des clandestins dans un de ses exercices réguliers au nom de Frontex, l’agence de défense des frontières européennes. Dans la dernière séquence du film, en une mise en scène saisissante, Omar se montre dans un angle étrange, depuis une hauteur, comme s’il se voyait éloigné de son propre corps. Assis par terre, il pleure. Il se lamente sur tous les sacrifices que lui et les siens ont fait pour le faire parvenir à ce port où il reste bloqué depuis une éternité. Il évoque ceux qui sont partis et ceux qui ont péri en route.

 

Puis, le silence

Il ne reste plus que le film : témoignage fragile d’une belle rencontre éphémère ; memento de la beauté et la fragilité extrême de nos frères humains – rappel de la fragilité extrême de notre propre existence.

//GEDJ AMOUL BANKASS (2015), « La mer ne nous accroche pas »  Video : Omar B., co-réalisation et production Malik Nejmi  bourse de recherche IMéRA  Fondation Nationale d'Arts Graphiques et PlastiquesGEDJ AMOUL BANKASS (2015), « La mer ne nous accroche pas » Video : Omar B., co-réalisation et production Malik Nejmi bourse de recherche IMéRA Fondation Nationale d'Arts Graphiques et Plastiques

 


Yudit Kiss

20/10/2015