A la villa des arts de Rabat : L’Afrique aujourd’hui par ses artistes | Dar Al Founoun, Rabat, Jalal El Hakmaoui, Aomar Ajbour, Abdellah Bellouarak, Mohamed El Haïm, Amine Bennis, Mohamed Benyaich, Abdelhai Diouri
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Jalal El Hakmaoui   

A la villa des arts de Rabat : L’Afrique aujourd’hui par ses artistes | Dar Al Founoun, Rabat, Jalal El Hakmaoui, Aomar Ajbour, Abdellah Bellouarak, Mohamed El Haïm, Amine Bennis, Mohamed Benyaich, Abdelhai DiouriLa galerie « Dar Al Founoun » (Maison des Arts) abrite un choix d’œuvres et d’installations de plasticiens africains reconnus. Prennent part à cette exposition Aomar Ajbour, Abdellah Bellouarak, Mohamed El Haïm, Amine Bennis, Mohamed Benyaich, Abdelhai Diouri, Ahmed Hayani, Rim Lâabi, du Maroc, Pierre Bodo, Chéri Chérin, Gastineau Massamba du Congo, Barkinadou Boccoum, Soly Cissé, Viyé Diba, Khalidou Kassé du Sénégal, Diseye Tantua, du Nigéria, Njogu S. Touray de Gambie.

On peut lire dans le catalogue de l’exposition rédigé par Delphine Calmettes que l’: « art plastique africain contemporain jouit d’une vitalité sans précédent. Tous les regards extra-africains se croisent à présent dans ce continent dont nous connaissons la richesse matérielle et humaine et pourtant, jusqu’à aujourd’hui, cet art n’attire encore qu’une infime minorité d’amateurs éclairés, de  chercheurs de talents désireux de découvrir les arts indigènes… »

Dans le même catalogue, l’artiste marocain Abdelhay Diouri note que « la présente exposition est une célébration artistique de l’Afrique qui est maintenant au summum de l’art plastique contemporain. » En effet, cette exposition a réuni des œuvres qui se caractérisent par leur diversité et leur vigueur et qui révèlent un nouveau regard porté sur la réalité africaine. Il s’agit d’un regard doublement critique : à l’égard de l’autre mais aussi à l’égard de l’identité africaine même. Ce qui nous place au cœur d’une véritable mondialisation avançant à pas fermes vers la différence. Dans leurs tableaux et dans leurs installations, les artistes africains ont inventé des univers multiples où s’enchevêtrent les détails du monde contemporain, ses contraintes et ses défis. Sous l’intitulé « Commentaire », le sénégalais Viyé Diba (né en 1954 en Casamance) donne à voir une installation avec un corps peint en oranger. Ce corps a la main enchaînée et tient une lettre rouleau. Il s’agit d’une allusion à l’homme africain tiraillé entre l’horizon occidental et la réalité des barques de la mort où périssent toutes les lettres de l’espoir et du changement. Khalidou Kassé, né à Diourbel au Sénégal, participe avec un tableau sans titre. On y voit un fusain donquichottesque représentant un homme levant les bras pour se défaire de la servitude et des chaînes du monde.Khalidou Kassé, engagé dans l’antiesclavagisme, stigmatise l’histoire de la traite des noirs dans ses œuvres. Ce qui lui confère une place de choix dans les grandes expositions en Amérique, en Europe et en Afrique. Soly Cissé présente dans une œuvre sans titre. Un tableau où des formes humaines et animales tout en rouge, jaune et noir se battent pour se dégager des a priori du quotidien et de son cocon. Ce combat est celui de Soly Cissé au même titre que son autre combat pour l’avènement d’un art africain moderne gardant ses racines traditionnelles. Dans son « Appel », le sénégalais Barkinado Bocoum, né à Kaolack en 1978, nous transporte vers les profondeurs de la lutte négro-africaine avec des figures comme celles de Nelson Mandela, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Patrice Lumumba, Cheikh Anta Diop, Angela Davis, Marcus Garvey…). Le peintre associe petites formes géométriques, chapelets, arrière-fond de tapis et portraits de ces personnalités inventant de la sorte une langue commune à l’histoire universelle - avec les blessures africaines - et au discours contemporain appelant à une véritable modernité africaine.

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Le congolais Chéri Chérin, né à Kinshasa en 1955, présente « Les Défis de la mondialisation » qui a remporté un grand succès auprès des visiteurs. C’est une œuvre qui résume le parcours de cet artiste dont l’apport à l’art populaire congolais est bien reconnu. Passant des panneaux publicitaires au mouvement SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnalités Elégantes. » qu’il a dirigé et qui a grandement façonné la mode à un art figuratif et narratif engagé. Son style délicieux, ironique et mordant se voit dans son tableau avec tous les animaux peints sous des traits humains. Ce sont des lions en voiture de sport, des singes à vélo et un kangourou en reporter couvrant cette étrange course sur la voie de la mondialisation.

Gastineau Massamba (né à Brazzaville en 1973) présente une œuvre sans titre, fruit d’une résidence d’artiste à Essaouira. On y voit deux guerriers sans visages. Ils sont armés et se tiennent debout près de carrés et de lettres écrites à l’envers sur un fond blanc où on lit des phrases énigmatiques du type : chercher un endroit paisible pour mourir. Cette phrase clé se réfère à l’Afrique qui, dans ses guerres et ses conflits tribaux absurdes, est comme une chatte qui mange ses petits.

Pierre Bodo Pambu (né à Mandu en 1953)adopte un style aux tonalités magiques et merveilleuses. Moine depuis plus de vingt ans, il nous fait entrer, cependant, dans un univers peuplé de magiciens, de djinns et de forces occultes. Et bien que sa production soit variée, ses personnages demeurent tous fantastiques comme ces femmes à bec d’oiseau vêtues de végétaux ou ces hommes endimanchés à la congolaise, promenant à vélo leurs têtes d’éléphants. Ce moine peintre milite aussi pour améliorer la qualité de la vie des élèves dans un quartier populaire.

Le nigérian Diseye Tantua, star du pop’art africain réussit à capter le rythme de plus en plus accéléré de la société nigériane comme on le voit dans l’œuvre qu’il expose et où domine le brun avec deux camions, l’un rempli de femmes l’autre d’hommes. Les camions, qui se croisent, portent des graffitis dont « pas de temps pour aimer ».

Le gambien Njogu S. Touray, né en 1960, excelle dans l’art de faire fondre colorants naturels, sable et coquillages dans le tissu d’une toile exceptionnelle où fraternisent des formes oblongues, blanches couleur de sable éclatant, jaunes ocre ou noir foncé et le monde technologique moderne auquel peuvent référer des images comme le lancement d’une fusée, un étrange engin spatial, une antenne ou une télécommande…

De leur côté les plasticiens marocains ont présenté des œuvres ouvertes qui les situent dans le processus d’une dynamique africaine et mondiale. C’est ainsi que Abdellah Bellouarak et Mohamed El Haïm, tous deux natifs de Casablanca respectivement en 1966 et 1969, ont mis au point une installation intitulée Bambara ce qui est une allusion à la culture noire au Maroc. Cette installation renvoie au célèbre mot de Picasso « Je ne cherche pas, je trouve ». Le catalogue rappelle que Picasso « a découvert tout à coup le véritable transfert de l’art nègre qui réside dans les formes géométriques brutes. » C’est pourquoi l’installation associe figures cubistes à la manière de Picasso et masques africains posés sur des disques en bois à même le sol. Le tout accompagné d’un film vidéo et de représentations de personnages jouant du tam-tam.

Loin de l’élément africain de Bambara, Rim Laâbi retrouve dans son œuvre « J’aime l’Afrique » l’atmosphère de son enfance à Fez et à Athènes. Elle transmue ses souvenirs en orgie de couleurs criardes et de volutes jaunes, vertes et noires faisant de la sorte entrer le visiteur dans cette poétique du rhizome (l’expérience de l’artiste est nourrie par ce concept deleuzien) où pullulent les paradisiers.

Abdelhai Diouri et Ahmed Hayani ont charmé les visiteurs avec deux univers différents. Le premier se remémore son enfance à Fez et nous surprend avec « Inscape » une œuvre qui vante les portes antiques, les arcades, les odeurs de la vieille ville de Fez, dans un souffle abstrait, en brun et en blanc immaculé. Le second peintre fait éclater de manière magistrale lignes et formes géométriques et ce dans une œuvre sans titre parvenant à créer de houleuses masses de jaune, de vert et de foncé. Ces houles mènent le spectateur dans un voyage soufi qui cherche à annihiler les dichotomies et à embrasser l’absolu.

Amine Bennis, Mohamed Benyaich et Aomar Ajbour, qui sont d’une autre génération, cheminent dans des directions différentes instituant une identité plastique marocaine plurielle. Amine Bennis modèle des formes géométriques brutes. Il part d’un motif central dans ses œuvres : l’œil. Dans « Afrique » cet œil donne lieu à d’autres yeux en larmes, à des figures horribles, à des lignes brisées et à des référents récalcitrants pour l’homme : la terre, la dignité, l’Afrique libre… C’est une œuvre qui, comme par la vertu d’un talisman, terrasse le mauvais génie d’un monde lacéré par les guerres, les maladies et l’ignorance.

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Mohamed Benyaich a réussi à portraiturer des êtres ordinaires, aux corps opulents, aux visages disgracieux portant uniformes et cravates alors que les femmes sont en robes de soirée et semblent pâtir de la solitude comme cette dame qu’on voit de dos et qui ne regarde même pas l’homme effacé qui lui fait face.

Dans « Composition », Aomar Ajbour met à honneur la blancheur immaculée. Il associe formes triangulaires, lignes invisibles, taches bleu foncé et rubans gris comme pour dire le labyrinthe de la modernité surtout dans ses dimensions psychologique et intellectuelle hermétique…

Ainsi donc cette rencontre africaine a pu donner à l’exposition «  L’Afrique aujourd’hui par ses artistes » de la Villa des Arts une portée nationale et internationale. Car outre la haute stature des plasticiens ayant pris part à l’exposition et la singularité du parcours de chacun d’eux, l’exposition a démontré l’enracinement du Maroc dans sa dimension africaine et elle a surtout démontré que l’art africain est désormais un produit incontournable tant sur le plan local qu’international.

Aujourd’hui, le défi est d’asseoir ce dialogue sud-sud pour la promotion d’un marché culturel de plus en plus important à l’échelle continentale et internationale. Car comme l’écrit Delphine Calmettes résumant avec précision la situation de l’art africain : « Les données ont beaucoup changé ces dernière années… Bien que les législations et le marché de l’art peinent à encadrer les artistes africains et à les promouvoir (exception faite du Maroc et de l’Afrique du Sud où l’on rencontre de nombreux collectionneurs et galeries d’art), les initiatives publiques ou privées se multiplient de manière concrète constituant de la sorte un réseau très actif à l’échelle du continent. »

 


 

Jalal El Hakmaoui

Traduction Jalel El Gharbi

31/07/2014