Double agression | Hind Bensari, Amina Filali, article 475, Malika Slimani, Hassan Arif, El Ank, Aïn Diab, Kenza Sefrioui
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Kenza Sefrioui   

«Désolée pour le coup de déprime, mais ça ne fait pas de mal de temps en temps», s’excuse Hind Bensari, une fois les lumières rallumées dans la salle du Technopark, qui projetait en avant-première, le 28 mars, son documentaire, 475, trêve de silence. A 25 ans, la réalisatrice livre un travail bouleversant sur le viol et sa perception par la société marocaine. « J’avais conscience qu’il y avait cette pratique de marier la victime à son violeur », confie-t-elle, mais le déclic vient du tollé provoqué en mars 2012 par le suicide d’Amina Filali, 16 ans. Hind Bensari veut creuser. Le documentaire s’impose, « car au Maroc, beaucoup de gens ne savent pas lire ». Une vidéo postée sur le site de cofinancement Indiegogo pour expliquer le projet, le soutien de la communauté web du Maroc et d’ailleurs, et 4802 dollars sont récoltés en vingt jours. En six mois, avec un caméraman, une monteuse, une directrice artistique et une personne pour les effets, Hind Bensari boucle son projet. 42 minutes intenses.

Double agression | Hind Bensari, Amina Filali, article 475, Malika Slimani, Hassan Arif, El Ank, Aïn Diab, Kenza Sefrioui

Le point de départ du film est l’article 475 du code pénal, dont les associations de défense des droits des femmes réclament depuis des années l’abrogation, et que la mort d’Amina Filali, entre autres jeunes victimes, a contribué à médiatiser. Cet article, hérité du protectorat et repris à l’identique en 1963, vise en fait le rapt de séduction. « J’ai voulu comprendre pourquoi on a pensé que cet article pouvait être une solution dans le cas du viol », explique Hind Bensari, qui relève la « quasi absence de criminalisation du viol ». Mais, plutôt que de se focaliser sur les aspects juridiques, la réalisatrice s’intéresse aux mentalités et confronte les histoires des femmes victimes au discours de la rue. Elle renonce à rechercher des témoignages d’hommes condamnés pour viol et explore la perception qu’en ont les citoyens. Ceux des quartiers d’habitat social (Rahma, Hay Hassani, Oulfa, Lissasfa) et des bidonvilles d’El Ank et de Aïn Diab à Casablanca, « car c’est un problème qui touche avant tout les classes moyennes et populaires ». Et les jeunes de cinq lycées publics. Une fois passée la méfiance vis-à-vis de la caméra, la parole se libère, crue et révélatrice d’un conservatisme ancré et d’une grande méfiance au sujet des rapports homme / femme. Pas un lycée où Hind Bensari entend : « Non, on n’a pas eu de problème de viol », mais « les jeunes ne font pas la différence entre une relation sexuelle et un viol… Le viol n’est pas compris comme un acte de violence, mais comme une dérive dans les relations entre garçons et filles. » D’ailleurs, le harcèlement des femmes dans la rue est « ‘adi ! », car « l’homme est un homme… » ; l’un se demande pourquoi les filles sortent, un autre estime que « la fille provoque son viol pour pouvoir ensuite se prostituer ou bien forcer le garçon à l’épouser ». Dans tous les cas, la victime de viol est responsable de ce qu’il lui arrive… Même les filles tiennent ce discours. Ce qui leur semble grave dans le viol, ce n’est pas que ce soit un crime, c’est que la fille perde son honneur. « Un honneur qui ne tient ni à son parcours, ni à sa personnalité », relève Hind Bensari. Quant à l’honneur de l’homme qui viole, « il reste intact ». Et que le violeur épouse sa victime pour échapper aux poursuites ne choque pas certains. Un homme d’âge mûr affirme qu’il devra « la traiter comme sa femme », avec humanité, car « après tout, il a un cœur ». Et puis qui voudrait de la victime ? Qui voudrait « dépenser de l’argent pour une femme qui a été violée par un autre » ?

 

Sensibilisation

 

Face à cette vision rétrograde, les témoignages de trois femmes, dont Malika Slimani, en procès depuis trois ans contre son violeur, le député Hassan Arif, sont bouleversants de courage. « J’ai été surprise que des filles témoignent à visage découvert, commente Hind Bensari. Si j’avais vécu cela, je n’aurais peut-être pas eu ce courage. » Poignant aussi, le témoignage de ce jeune homme, enfant illégitime, rejeté par tous, qui dit sa rage sourde de voir sa mère constamment humiliée pour un fait qu’elle a subi. « L’homme est innocent jusqu’à ce que sa culpabilité soit établie, tandis que la femme est coupable jusqu’à ce qu’elle démontre son innocence », relève la réalisatrice. La femme est ainsi doublement agressée, par le viol même puis par son pays qui « n’accepte pas l’idée qu’une femme puisse être victime ». Et rares, trop rares, sont ceux qui affirment le contraire. Pour le docteur Harakat, cette mentalité « encourage des conduites de psychopathe, étant entendu que le psychopathe n’assume jamais la responsabilité de ses actes ».

475, trêve de silence dresse un sombre tableau d’une société où le mariage est « un devoir pour la femme », mais où il n’y a aucune marge entre le moment où on est censé se marier et où l’on apprend à aimer. « On ne connaît rien à l’amour », reconnaît un jeune… Et surtout, c’est le portrait d’une société extrêmement violente, où, affirme un témoin, « on se fait tous violer, au travail, dans nos droits », où les rapports humains sont régis par la méfiance. Un travail d’utilité publique pour la sensibilisation de tous.

 


 Kenza Sefrioui

21/04/2013


Double agression | Hind Bensari, Amina Filali, article 475, Malika Slimani, Hassan Arif, El Ank, Aïn Diab, Kenza Sefrioui475, trêve de silence

Diffusion internet en version française, arabe et bientôt anglaise.



 

 

 




 

Double agression | Hind Bensari, Amina Filali, article 475, Malika Slimani, Hassan Arif, El Ank, Aïn Diab, Kenza SefriouiHind Bensari est née en 1987 à Casablanca et a vécu à Londres dès l’âge de 13 ans. Après un bac au lycée français, elle décroche un double diplôme en économie et en histoire et politique du Moyen-Orient de l’Université d’Edimbourg. Dans ce cadre, elle passe un an à l’Université américaine de Beyrouth, où elle étudie l’économie politique. Cette année au Liban lui donne l’occasion de s’engager aux côtés de la Croix Rouge. Depuis 2009, elle a travaillé sur le financement d’entreprises puis la recherche en matières premières, puis en business development pour la première chaîne d’affaires arabe, Libya Business TV, cofinancée par Al Jazeera après la révolution. La réalisation de son premier documentaire, 475 trêve de silence (2013), lui fait découvrir sa nouvelle vocation de réalisatrice militante. Entretien.


A quelles difficultés avez-vous été confrontée pour faire ce documentaire ?

D’abord, au fait que les associations trouvaient le sujet trop sensible et ne me connaissaient pas. Je me suis heurtée à beaucoup de méfiance et je n’ai pas eu de réponse, sauf à l’Association marocaine contre la violence envers les femmes (AMVEF) car j’ai pu directement parler à sa présidente. Ensuite, j’ai essayé d’avoir le point de vue des juges, mais personne n’a voulu me recevoir. Mais une fois que j’ai pu parler aux victimes, le contact a été très facile. J’ai pu avoir trois témoignages directs et un quatrième raconté. Seules deux personnes ont changé d’avis et n’ont pas voulu apparaître. Pour Malika Slimani et pour Houda, du temps s’était écoulé depuis les faits. Elles avaient pu réfléchir et voulaient en parler car ce silence n’était plus possible.

 

Quel regard d’ensemble portez-vous sur la société marocaine après ce travail ?

Ce que je trouve le plus triste, c’est cette méfiance endémique qu’ont les gens les uns envers les autres. Et surtout, l’état de la jeunesse : que des jeunes filles de quinze ans disent : « On ne peut rien faire sans un homme qu’on épouse », qu’elles aient intériorisé que tout est perdu d’avance, qu’il faut se cacher. Au final, ce sont des personnes plus âgées, surtout des hommes des quartiers populaires, qui arrivent d’eux-mêmes à la conclusion que ce n’est pas la faute de la femme, que la marier avec son violeur ne fait pas un mariage valable, que la femme a le droit de choisir son conjoint et qu’on ne peut pas la forcer. J’interprète cela par le vécu, et s’il y a d’autres raisons, c’est à méditer.

 

Quelles actions envisagez vous ensuite ?

Même si d’autres sujets m’interpellent, en termes de citoyenneté et d’activisme, le viol n’est pas une cause que je vais oublier demain ! Les associations travaillent surtout sur la guérison, mais il n’y a pas de travail de prévention. Je vais faire une version entièrement racontée en darija et organiser des séances de projection dans les lycées, pour que les élèves voient le film, puissent parler de cette question et y réfléchir.