“Noi emigranti”, un spectacle d’Astragali dans le Salento | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
“Noi emigranti”, un spectacle d’Astragali dans le Salento | Nathalie Galesne

Ta solitude est un oeil volé au cadran des gares
Ta solitude est un visage d'enfant à tous les volets de l'échelle

(Edmond Jabès, «Le rocher de la solitude»)

La petite gare de Zollino est illuminée. Les spectateurs s’y pressent, de nombreux habitants du village sont venus voir le spectacle proposé par Astragali Teatro. Une sorte de gravité joyeuse s’est emparée du lieu: «La dernière fois que j’y suis venue, c’était il y a au moins 20 ans», précise une femme visiblement émue. Certains se regroupent près de l’immense poster du spectacle affiché dans le hall, et commentent la photo. Il s’agit d’une scène d’immigrés méditerranéens débarquant dans les années 50, dans la gare d’une ville allemande.

Zollino est un village situé dans au coeur du Salento, région à l’extrême sud des Pouilles (le talon de la botte pour les nuls en géo). Cette région fut dans le passé fortement marquée par l’émigration. Tous les habitants de Zollino, ou presque, ont dans leur histoire un oncle, un grand-père, parfois une branche entière de la famille partie travailler en Belgique, en France, en Suisse ou en Allemagne. La gare de Zollino, dans la mémoire de ses habitants, est donc un lieu particulièrement sensible. Point de départ des différentes ramifications ferroviaires qui reliaient l’Italie aux grands centres industriels européens, la gare de Zollino était l’endroit de la séparation et de l’éloignement, l’endroit où commençait le voyage de celui qui émigrait vers le nord de l’Europe, dont l’opulence était garantie par cette main d’œuvre à bon marché qu’il allait rejoindre en quittant les siens.
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«Noi emigranti» («Nous émigrants») ne pouvait donc trouver décor plus propice. D’ailleurs tout le théâtre d’Astragali se fonde sur une réappropriation des lieux comme cadre «naturel» pour la performance des acteurs. Le spectacle commence donc sur le quai n°1 où le public a pris place, debout. Aucun train ne passera prendre les spectateurs, mais leur attention est aussitôt captée : sur le quai d’en face, un acteur (Francis Leonesi), torse nu, saisit de manière convulsive des poignées de terre qu’il met dans ses poches, puis dans son pantalon, l’avidité nerveuse de ses gestes est entrecoupée de violents crachas.

“Noi emigranti”, un spectacle d’Astragali dans le Salento | Nathalie GalesneTerrone («bouseux») hurle-t-il à intervalle régulier. «Terrone» c’est ainsi que le travailleur immigré originaire du sud de l’Italie était appelé par les habitants du nord de la péninsule. Tout le mépris du nord pour le sud est contenu dans cette scène, tout le mépris du monde industrialisé pour la culture rurale. Mais on peut voir aussi dans cette terre que le vent de Zollino soulève, fait poudroyer, virevolter puis s’éclipser sous la lumière des projecteurs, l’attachement charnel des immigrés à leur terre, lien aussi fort que fragile qui risque de s’éroder, de se diluer dans l’exil. Obscurité…

“Noi emigranti”, un spectacle d’Astragali dans le Salento | Nathalie GalesneLe public se déplace à présent sur le côté gauche de la gare, abandonne le quai vers de vieux trains parqués en plein air, où une scène a été montée et des chaises disposées. Avant qu’il ne s’installe, à mi-distance, sur la hauteur d’un hangar de fortune, un comédien (Enton Kaça) arrête leur attention. Il scande des phrases mécaniques et stéréotypées «Plus personne ne sait rire…Aurevoir. Arrivederci. Goodbye. Auf wiedersehen.», s’exclame-t-il en avalant les uns après les autres des verres d’alcool, autre stéréotype de l’immigré alcoolique à qui l’ivresse n’est pas concédée. ….

«Notre théâtre n’est pas un théâtre narratif mais un théâtre poétique», aime à souligner le metteur en scène, Fabio Tolledi. La dame qui s’est installée à mes côtés semble lui donner raison. C’est une femme du coin, simple, elle a dû connaître, elle aussi et sur sa propre peau, l’expérience de l’émigration. «Le spectacle est en plusieurs langues», explique-t-elle à l’amie venue la rejoindre, «quand les acteurs parlent en français, je les comprends», dit-t-elle fièrement, «ça parle de l’émigration, de la partie la plus tragique de l’émigration, ce n’est pas du théâtre à voir mais à comprendre.», ajoute-t-elle.

Et de fait, sur la scène, ou sur le toit des wagons, les acteurs enchaînent leur action comme autant de moments isolés les uns des autres –métaphores gestuelles souvent accompagnées de chants (choisis par les comédiens), individuels ou en choeur, pour dire la solitude de l’homme ou de la femme déplacés dans un ailleurs hostile et inhospitalier, pour dire aussi l’exploitation, l’âpreté des conditions de travail, l’aliénation, l’oubli de soi, le mal du pays. La pauvreté est pleinement représentée dans la scène «des patates» qu’un comédien (Antonio Palumbo) épluche en entonnant un chant russe. Son grand-père lui a raconté comment la faim les poussait autrefois, lui et ses compagnon de labeur, à conserver les pelures de pommes de terre pour les cuisiner et les manger.

Métaphores des corps et des chants filent tout au long du spectacle un réseau de significations, car les performances des comédiens se répondent les unes aux autres, non seulement par les thèmes qu’elles déclinent, mais encore par les textes qui les accompagnent: des fragments empruntés à deux immenses auteurs: Edmond Jabès et Paul Celan.

“Noi emigranti”, un spectacle d’Astragali dans le Salento | Nathalie GalesneLors du laboratoire théâtral animé par Fabio Tolledi, pendant les 10 jours qui ont précédé le spectacle, chaque acteur a travaillé sur propre représentation de l’immigration, sur l’écho que ce thème fait résonner en lui. Chaque comédien a choisi un mot clef - patate, solitude, charbon, bouseux …-: 18 mots composant un bracelet sémantique à mettre en scène. Cette verbalisation permet d’ouvrir en quelque sorte la porte de l’introspection puis de la construction théâtrale. Chaque action allant puiser dans la matière vive, vécue, parfois ensevelie, dans la sève de souvenirs, d’émotions, de perceptions qui irrigue la vie de l’acteur.

Du haut de son wagon, une jeune femme (Fatima Sai) écoute la radio qui retransmet paroles et musiques de son pays, mais elle jette violemment l’objet, descend du train avec un cordage fait de draps noués, s’immergeant brutalement dans sa nouvelle vie, mais le cordon qui la rattache à l’ancienne peut céder à tout moment. Elle le fait disparaître comme elle l’a fait avec la radio, effaçant ainsi les traces de son passé si proche. Equilibre bien fragile aussi pour cet autre acteur (Gaetano Fidanza) grimpé sur un muret dont les briques ne sont pas celées. De sa posture vacillante s’échappe le son d’un saxophone, masqué dans un sac noir, dont les notes vont se perdre dans la nuit «salentine».

“Noi emigranti”, un spectacle d’Astragali dans le Salento | Nathalie GalesneEffritement de la culture d’origine du migrant, effacement, déni et perte de soi dans l’assimilation forcée. Comment se délivrer alors de sa nouvelle prison, représentée sur scène par un sommier en fer auquel est enchaînée une autre comédienne (Roberta Quarta) qui se démène telle un animal blessé pour retrouver sa liberté, la prestation de l’actrice, l’intensité de sa performance lui valent plusieurs bravos qui explosent -insolites- dans la gare de Zollino.

«Libertà» crie Elhaj Malado Diallo, comédien d’origine sénégalaise et guinéenne, la peau noire de sa silhouette longiligne luit sur le devant de la scène et symbolise à elle seule le poids des chaînes. Les migrations dans leurs formes les plus extrêmes ne mènent-elles pas directement à l’esclavage, à la déportation: «Auschwitz est, dans mes livres, non point uniquement en tant que summum de l'horreur, mais comme faillite de notre culture», récite l’acteur en empruntant ses mots à d’Edmond Jabès (1). A l’inverse, la berceuse choisie par la comédienne belge (Camille Thomas) rythme le spectacle. «Petit enfant nomade…», reprend le chœur des comédiennes à intervalle régulier comme pour panser la douleur exprimée tout au long des différentes performances, et nous renvoyer à un âge d’or, celui de l’être nomade qui migre, libre, au gré de sa volonté.

Le spectacle s’accélère soudain. Sur la gauche, à quelques mètres de la scène principale, une comédienne (Serena Stifani) rampe, le souffle court, le corps endolori et coincé sur un rail de charbon, non pas le charbon du chemin de fer, mais celui de la mine. Sa voix brisée peinent à prononcer les vers adaptés de l’œuvre de Paul Celan:

C’était de la terre à l’intérieur d’eux, et eux
Ils creusaient
Ils creusaient et creusaient, passant ainsi
Le jour et la nuit. Et ils ne louaient pas Dieu,
Auquel tout fut dit, tout ça, il savait…
Je creuse, tu creuses, et creuse aussi le ver,
Et ce qui lui est chanté dit: ils creusent.


Petit rappel historique: au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’économie européenne est à genou, il faut reconstruire. Les gouvernements belge et italien passent un accord, l’accord «homme-charbon», un véritable troc. L’Italie s’engage à fournir un quota de 1000 hommes par semaine pour les cinq bassins miniers belges, et reçoit en échange 200 kilos de charbon par jour. De nombreux travailleurs du Salento sont ainsi devenus mineurs en Belgique. Le 8 août 1956, un coup de grisou brûle les entrailles de la mine belge de Marcinelle et les mineurs qui y travaillent. L’incendie provoque la mort de 262 personnes, 136 italiens dont 16 hommes du Salento. Aujourd’hui pour ne pas oublier, les huit villages des Pouilles, dont étaient originaires les victimes, se sont jumelés aux autres communes d’Italie touchées par la catastrophe d’alors.
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La poétique du spectacle cède soudain à la narration, le texte récité par la voix de Fabio Tolledi retentit dans le micro, utilisé seulement pour le finale. Le son, qui emplit la petite gare de Zollino, décuple l’intensité tragique de la situation. Le texte, - rebelle, grinçant, violent, poétique - est de Brancher. Il raconte la mine, le patronat qui n’hésita pas faire remplir de pierres huit des cercueils de cailloux pour ne pas avoir à verser aux familles des morts une pension à vie, c’était la règle quand le corps d’un mineur restait au fond de la mine, «de la fosse», comme on l’appelait alors.

Le récit s’accélère, puis s’interrompt brusquement. C’est à présent le nom des mineurs de la région de Zollino morts à Marcinelle que la comédienne, Serene Stifani, énumère dans un même cri, jusqu’au dernier nom, Pasquale Stifani, son grand-père.

Les quelques mots que Fabio Tolledi adresse au public, le spectacle fini, rendent hommage aux immigrés morts sous terre, et rendent hommage aux nouveaux migrants - «leurs frères, nos frères» - dont les corps gisent aujourd’hui au fond de la Méditerranée.
.


Laissez donc laissez
Les morts décomposer
Nos phrases d’errants
Laissez-les s’acharner sur chaque lettre
Tailler nos maux
Trier nos joies
Frapper dans le tas
Ils ont la clé
Ils sont les maîtres
Avec leurs paroles et leurs gestes
Essentiels
Avec leur mot de passé
Pour l’éternité


Edmond Jabès, in “Le rocher de la solitude”, Poésie/Gallimard


1) Edmond Jabès, Entretiens avec Le Monde. Littératures . Paris, La Découverte / Le Monde, 1984
Nathalie Galesne
(14/08/2008)

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