Love difference : un projet si doux | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
Love difference : un projet si doux | Catherine Cornet«Une utopie n’a pas de lieu, love difference pastries, comme avant lui le projet de la Città dell’arte n’est pas une utopie car il a un lieu. Dans le passé, les révolutions se fomentaient dans les cafés, nous voulons que les pâtisseries deviennent des lieux de rencontres». Le mandat de Love difference, le mouvement artistique né au sein de la Città dell’arte fondée par l’artiste italien Michelangelo Pistoletto est de participer à la construction d’une politique inter-mediterranéenne.

Les 26 et 27 février dernier, au Musée d’art contemporain de la Spezia, une dizaine de créateurs venus de toute la Méditerranée étaient rassemblés pour un projet aussi politique que sucré. Les artistes se sont métamorphosés en chefs cuisiniers, des chefs artistes pour confectionner ensemble de délicieuses douceurs interméditerranéennes et les déguster.

Le temps d’un après midi, il suffisait de savourer, écouter les récits ontologiques de ces créations culinaires, les rouages des processus artistiques et surtout les recettes libres de copyrights de toutes les gâteaux et sucreries pour apprécier le fait que la nourriture et l’art se marient avec le plus grand naturel. Parler avec douceurs permet de délier les langues et d’apprécier dans sa dimension plus personnelle et intime le rapport de l’artiste avec la création.

Michelangelo Pistoletto refuse de considérer le projet "d’aimer les différences" comme une utopie. Pour la réussite du projet, il a donc Love difference : un projet si doux | Catherine Cornet conseillé à tous les artistes de trouver un lieu où pouvoir donner un prolongement aux Loves difference pastries. Dans le laboratoire-cuisine, le premier lieu obligé de la création, Pistoletto s’extasiait déjà sur ce rassemblement chromique et humain bigarré. Il était « très émouvant de voir toutes ses couleurs et ses formes…la visuelle était magnifique. Le fait de pouvoir goûter les couleurs était encore plus excitant »…Comment ne pas concorder ?
Dans la cuisine cependant, le premier piège – c’est Filippo Fabbrica le manager du projet Love difference qui le souligne- est de poser trop vite les questions liées à une identité statique; la cuisine est souvent considérée comme un patrimoine ancestral, l’expression de ses racines et de ses traditions. Si "love difference " veut favoriser le dialogue interculturel, rappelle –t-il, il faut en amont « questionner la réalité des plats traditionnels ». En interrogeant les traditions et en leur permettant de se mélanger, la première rencontre de love difference pastries propose de fait la recherche d’une identité la plus ouverte possible.

Identité ouverte
Love difference : un projet si doux | Catherine CornetParler de son dessert permet d’ouvrir son champ de création et d'y inclure différentes expériences personnelles et artistiques qui se fondent, ensemble, dans le palet. Rafram Chaddad de Jérusalem propose une bombe sucrée qui mêle la halva à la crème brûlée. En tant qu’artiste et président de slow food en Israël, cuisiner, pour lui, est une façon d’affronter les « deux grands problèmes de la région. Le premier est lié à la Palestine, le second à l’histoire juive. » En déclinant la recette de son dessert, il questionne ainsi deux liens historiques fondamentaux. « Israël est un nouveau pays, et en tant que tel nous n’avons pas de cuisine locale. Notre culture, en grande partie à cause de l’idéologie sioniste s’est plus penchée vers la culture indœuropéenne que vers l’histoire juive. Le sionisme n’avait pas théorisé non plus où Israël serait placé et n’a donc pas tissé de lien avec la Palestine ». En mêlant la crème brûlée à la halva, Rafram cherche à pointer ces vides historiques et les liens manquants. L’artiste visuelle Orei Toukan, au contraire, bouleverse l’ordre des Love difference : un projet si doux | Catherine Cornet présentations, place son dessert au centre de la pièce en lançant fièrement et non sans ironie que son « kuneifeh n’est pas un kuneifeh ». Elle l’a vérifié ; son kuneifeh n’a rien à voir avec la tradition palestinienne. Sur les vermicelles dorées trônent une profusion de baies rouges sur un lit de chantilly. Cela tombe bien puisqu’elle avait justement envie de rompre avec la question de l’identité : « l’identité palestinienne est trop souvent liée à la nostalgie et au nationalisme, je voulais questionner la mondialisation qui nous touche nous aussi et en donner ici mon interprétation ». Enrica Borghi en revanche s’est replongée dans une tradition italienne pauvre avec son gâteau de pain parce que « sa simplicité et sa modestie le rendent démocratique », et qu’il peut ainsi représenter le mouvement Love difference « un espace qui peut abriter tous les goûts du monde ».

Lien familial
Love difference : un projet si doux | Catherine CornetIngeborg Bodzioch est venue d’Ecosse avec sa fille Jenny qui a collaboré à la confection de son « sweet ship ». Les deux têtes blondes de la mère et de la fille incarnent le principe de la retransmission culinaire. Le goût permet de remonter les chaînons familiaux et de reconstruire de véritables arbres généalogiques gastronomiques. Norvégienne établie en Ecosse, Ingeborg a confectionné une crème qui « mêle la tradition norvégienne à la tradition méditerranéenne reproduisant la rencontre amoureuse de (son) grand père espagnol et de (sa) grand mère norvégienne ». La référence familiale est également convoquée par Marilena Joannides de Chypre qui propose un muffin « un gâteau considéré jeune et moderne » concocté à partir d'un ingrédient méditerranéen en voie de disparition : la caroube. Aimer la différence c’est donc aussi rappeler des ingrédients oubliés comme les «caroubes qu’elle était si heureuse de recueillir dans le jardin de (sa) grand mère à la pointe est de Chypre ». Pour Abdalla Daif et Sameh Al Halawani les pâtisseries Love difference : un projet si doux | Catherine Cornet sont liées au bonheur et à leur jeunesse : « pour nous le sucre est lié aux souvenirs d’enfance, les enfants sont très purs et ouverts, et en particulier lorsqu’il y a des sucreries en jeu, avec notre caramel nous voulions retrouver cette ouverture et cette joie. » Pour Sameh, la proposition de "love différence" était d'autant plus alléchante qu'elle contenait un défi : s'inscrire dans une filiation qu'il a longtemps refusée. En effet, Sameh s’appelle El Halawani, ce qui signifie littéralement « celui qui fait les sucreries », d'ailleurs sa famille possède une des plus grandes pâtisseries d'Alexandrie. Artiste, en rupture avec la tradition familiale, il s'était depuis toujours détourné des "joies" de la pâtisserie... En tant qu’Al Halawani, il n’aura finalement pas échappé à son destin et aura crée, lui aussi, son propre dessert.

Fusion Love difference : un projet si doux | Catherine Cornet
La fusion des ingrédients méditerranéens est presque traduite mathématiquement par les deux artistes grecques Maria Nyfmiadi et Lea Petrou. Chaque ingrédient, qu’il vienne du Caire, de Sarajevo ou de Tanger a été utilisé dans des proportions calculées à partir de son éloignement d’Athènes. Fusion ou partage des goûs ? Un questionnement au coeur des succulentes préparations de "love difference". Ainsi tandis que Duccio Mele, le chef italien, a mélangé les saveurs sous une Cuba (une forme entre la Coupole et le Dôme) , Julie Upmeyer a, elle, divisé deux tartes -à savourer ensemble- toutes deux composées d'ingrédients provenant de Turquie et de ses huit pays frontaliers. Enfin, saviez-vous qu'il existe un 5 ème goût appelé "Umami", qui rappelle la « mamie » et signifie « délicieux » en japonais mais aussi ce qui n’est ni sucré, ni salé, ni acide, ni amère. C'est à partir de celui-ci qu'Hélène Abrand a travaillé sa création culinaire, souhaitant de cette manière faire «reconnaître les différences de goûts(..) et le besoin de diversité comme base sereine de l’identité».

Hospitalité
Love difference : un projet si doux | Catherine CornetMaha Elmadi et Said Ait El Moumen nous entraînent à Marrakech, en distribuant les dates et le lait parfumé. Pour les Marocains, offrir des pâtisseries rime avec hospitalité. Les dates enrobées de chocolat ont été confectionnées par des femmes Marrakshis et sont appelées « les fruits de l’amour », symboles d’amour et de partage. Dans la lignée du travail effectué par la fondation Dar Bellaj, ces dates permettent de « rendre la vie un peu plus moderne et artistique, d'introduire l’échange et l’art dans la routine». Le groupe d’architectes nomades d’Athènes ont, eux aussi, mis l’hospitalité au centre de leur réflexion culinaire. Leur recette rev ê t des formes qui s’inspirent de la silhouette des dieux grecs. Leur Pita est « un gâteau qui se transforme » tel le dieu Artemis, « le dieu des variations, des différences et de l’hospitalité ». Enfin, « Love to Love », patisserie de la Turque Secil Yaylali qui travaille entre Istanbul et Berlin , répond, en miroir, à une esthétique des Love difference : un projet si doux | Catherine Cornet formes. Elle est constituée de 7 couches ultrafines « toutes différentes les unes des autres mais qui pointe une même origine », en reproduisant la forme du hiéroglyphe hittite qui signifie « de l’amour à l’amour ».

Le projet Love difference pastries ne fait que commencer…Les jours suivant la dégustation étaient consacrés à coordonner les futures stratégies proposées par les membres du mouvement afin de rendre toujours plus concrète cette délicieuse initiative.



Pour plus d'informations :
www.lovedifference.org/eng/network/projects/pasticcerie.htm
Catherine Cornet
Photographies de Charlotte Crocy
(04/03/2008)

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