Rome, le cinéma, les femmes | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
Le cinéma en fête
Rome, le cinéma, les femmes | Nathalie Galesne
Marco Ferreri
Pendant plusieurs semaines, dans la clémence de l’automne qui sied si bien à la capitale italienne, Rome s’est transformée en capitale internationale du cinéma. En octobre, la grande fête du cinéma voulue par son maire Walter Veltroni a offert aux citoyens de la ville éternelle un cocktail intéressant de films grand public et de propositions originales au service du 7ème art (leçons de cinéma à l’auditorium par quelques grands maîtres (Bernardo Bertolucci…), rétrospectives (Raul Ruiz…) et hommages (Marco Ferreri…), film pour les jeunes, documentaires, jury populaire, etc.). «La festa Internazionale»de Rome était à peine achevée que déjà lui emboîtaient le pas un festival du cinéma israélien suivi de très près par la XIIIème édition du MedFilm Festival.
A quoi correspond cette succession de festivals à Rome, fait-elle sens ? Ces manifestations ne risquent-elles pas de se faire de l’ombre les unes aux autres, de banaliser la fête ?
Ces doutes seraient sans doute légitimes dans une ville de longue tradition cinématographique. Or, ce n’est qu’en partie le cas de Rome qui ne compte qu’un nombre limiter de salles d’art et d’essai, et qui n’offre que trop rarement l’opportunité de voir des films en v.o.
Certes, les studios de CineCittà ont bien repris à fonctionner mais ce n’est pas suffisant pour que le souffle de la dolce vita s’empare à nouveau la ville. D’ailleurs, ces manifestations rencontrent pleinement l’attente des Romains. C’est pourquoi les plaintes adressées à la grande fête cinématographique romaine par le philosophe et maire de Venise Massimo Cacciari et par Nanni Moretti, nouveau directeur (après moultes péripéties) du second festival de la péninsule, le Festival du film de Turin ou TFF, retombent d’elles-mêmes .
Tout d’abord parce que la pratique du festival offre une approche culturelle diverse En effet la découverte de cinématographies peu prisées par le grand business de l’industrie cinématographique, la rencontre avec les réalisateurs et les acteurs, les rétrospectives… tout ceci est un bien précieux dont on peut abuser sans danger. Par ailleurs, ces festivals proposent à travers leur programmation des films porteurs de thématiques récurrentes qui révèlent de grandes préoccupations sociétales. Or, la femme était au cœur des nombreux films qui ont circulé d’un festival à l’autre dans la capitale.

Medfilm Festival, manifestation engagée
Rome, le cinéma, les femmes | Nathalie GalesneQuant au Medfilm festival, il maintient et revendique une formule qui va au-delà de la découverte ou redécouverte des réalisateurs méditerranéens. Le festival est en effet sous-tendu par une volonté politique forte qui le démarque de la grande fête du cinéma de Rome qui le précédait, cette année, d’une quinzaine de jours seulement. Militance donc dans le choix de ce jury mixte composé entre autres par 7 détenus de la prison de Civitavecchia pour attribuer le prix Methexis du meilleur court-métrage, ou encore par la présence d’Emma Bonino, ministre pour les politiques européennes, venue remettre le prix «Amore à Psiche»au Français Eric Guirado pour son film «Le fils de l’épicier », et rappeler la campagne pour la moratoire sur la peine de mort largement portée par l’Italie et le «Partito Radicale»italien.
Ainsi animé par la conviction profonde que le cinéma peut permettre de mieux comprendre l’autre, de mieux appréhender les réalités que partagent, mais qui divisent aussi, les deux rives de la Méditerranée, le Medfilm Festival n’est pas orienté sur le simple plaisir du spectateur mais sur son éducation par l’image. Les films sont autant de moyens pour l’encourager à dépasser stéréotypes et barrières sociales qui caractérisent les sociétés du sud comme du nord, en lui permettant de pénétrer les cultures et les imaginaires qui participent de la mosaïque méditerranéenne. Mais cette identité politique, militante, euro-méditerranéenne du festival prend parfois une allure forcée qui ne peut s’empêcher de flirter – financements obligent- avec la langue de bois, souvent incantatoire des institutions européennes.
Cette intention de se démarquer du grand frère bourré au as (la Fête Internationale du cinéma est soutenu par un titanesque effort de sponsoring et de marketing) était énoncée de manière à peine voilé lors de la soirée inaugurale par la Présidente du Medfilm Festival, Ginella Vocca. Cete dernière accueillait cette année, sur la scène du cinéma Europa, le
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Theo Angelopoulos
réalisateur grec Theo Angelopoulos pour lui remettre le prix du Medfim festival pour la carrière. Humble, élégant, le grand maître du cinéma grec a réaffirmé l’identité méditerranéenne de ces films, voyant dans les co-productions des pays méditerranéens la clef de réalisations hybrides particulièrement fécondes. Ce fut également l’occasion pour Angepoulos de dédier son prix au grand Marcello Mastroiani interprète virtuose de «O Melissokomos»(L’piculteur).
Très politicaly correct, la soirée s’enchaînait par la projection du film turc «Mutluluk» de Abdullah Oğuz «La Méditerranée habite nos vies, elle coule dans nos veines », s’exclama-t-il, interpellé à son tour sur la belle bleue. Le film, tiré du roman-best seller de l’écrivain turc Omer Zülfü Livaneli, «La felicità»(le bonheur en italien) , met en scène l’histoire de d’un crime d’honneur interprété par la jeune actrice Őzgǘ Namal, l’unique vraie révélation de ce long-métrage.

La femme, un sujet récurrent
Rome, le cinéma, les femmes | Nathalie GalesneD’un festival à l’autre donc, c’est donc bien la femme qui a occupé le grand écran de manière quasi obsessionnelle. «Juno»de Jason Reitman, grand prix du Jury populaire de la «Fête internationale du cinéma », raconte dans une comédie grinçante aux dialogues ficelés à merveille sur un tac au tac aux accents de sit-com, les périples d’une jeune fille de 16 ans enceinte bien avant l’âge de faire le choix de devenir mère. Juno décide de porter son enfant au lieu d’avorter et de l’offrir à un couple qui ne peut en avoir. Couple parfait qui finit toutefois par se défaire au cours de la grossesse. Si le film démontre que la maternité n’est pas un fait inné - thèse soutenue par de nombreux chercheurs, l’historienne Elisabeth Badinter en tête - qu’il n’existe plus aujourd’hui un seul modèle familial pour accueillir un enfant -notre protagoniste vit heureuse et soutenue dans une famille recomposée et donnera son enfant à une femme désormais séparée (famille monoparentale)-, on pourra reprocher au film son ambiguïté sur un droit douloureusement acquis et de plus en plus souvent remis en cause dans les sociétés occidendentales : l’avortement.
Autre thème transversal aux deux festivals, celui du crime d’honneur, un délit qui brise encore, y compris en Europe, le destin de tant de femmes. «Forbiden Lies»film australien d’Anna Broinowski, qui a reçu le prix du documentaire de «La fête internationale du Cinéma », traite le sujet à travers un fait médiatique : un bestseller mondial raconte un crime d’honneur en Jordanie. Il s’agit d’une jeune fille assassinée par son père et son frère. Seulement voilà l’auteure du livre a tout inventé, inventé ou plutôt joué avec la réalité pour dénoncer la cruauté d’un délit qui persiste dans les sociétés patriarcales. Jonglant sur les registres, la réalisatrice dénonce la manipulation du fait divers pour démoniser l’islam de manière générale, mais elle finit aussi par semer le doute : le sujet de son film est-il réel ou non, les témoins sont-ils des acteurs ou les vraies personnes impliquées dans cette sombre histoire, la frontière entre fiction et réalité s’estompe, vascille, comme pour mieux nous faire comprendre comment les produits éditoriaux ou cinématographique peuvent être tronqués au point de devenir de dangereuses fabrications.
«Mutluluk»de Abdullah Oğuz, qui ouvrait le Medfilm festival, est également un long métrage construit autour d’un crime d’honneur. Le film commence sur une énigme : une jeune bergère d’un village d’Anatolie est retrouvée inanimée au bord d’un lac. Ramenée au village, un oncle, chef du clan familial, insiste pour qu’elle soit exécutée : « puisqu’elle refuse de dire qui a abusé d’elle, elle était sans doute consentante ». Commence alors une série de péripéties avec un voyage à Istanbul où la jeune fille devrait être mise à mort. Mais le jeune homme renonce à l’exécution, le couple erre alors jusqu’à la rencontre avec un professeur universitaire en mal de liberté qui les emploie sur son voilier comme personnel d’équipage. Tous les ingrédients semblent avoir été réunis pour plaire à un public européen, voire italien : la thématique, les eaux limpides et turquoises de la côte turque, le voilier et le zodiac, la beauté ingénue de la jeune fille... La Turquie y est présentée comme un pays complexe qui oscille entre modernité citadine et tradition rurale. Cassant un certain nombre de préjugés - le père de la jeune fille même s’il consent à la loi du clan aime profondément sa fille -, le film vire pourtant rapidement aux stéréotypes et prend des allures de feuilleton avec course poursuite et personnages simplifiés à l’extrême: le bon professeur fuyant les mondanités d’Istanbul est ému par l’autenthicité des deux jeunes gens, la jeune fille pure et intelligente de la campagne, certes arriérée sur la perception de sa condition, est tellement plus authentique que l’étudiante ou la femme du professeur qui font irruption aux différents moment de la croisière. Le tout est couronné par un happy end prévisible.

Des films maghrébins de qualité

Rome, le cinéma, les femmes | Nathalie GalesneDestin de femmes, encore, au coeur de deux films maghrébins de qualité, tous deux primés à l’issue du Medfilm Festival : Fleur d’oubli de Selma Beccar reçoit la “mention spéciale” tandis que “www.what a wonderfull world” de Faouzi Bensaïdi l’est pour son “Expression artistique”.
“Fleur d’oubli” est un film poétique qui s’organise autour d’un personnage feminin : Zakia, une bourgeoise de Tunis. L’histoire se déroule dans les année quarante. Zakia est mariée à un homme, Si Mokhtar, qui préfère les hommes. Frustrée de toute vie sentimentale et sexuelle, affublée d’une belle-mère compliquée, Zakia réussit malgré tout à tomber enceinte, mais sa maternité sera assombrie par sa solitude et par une plante : le pavot “El Khochkha”. Entraînée dans la tourmente de sa dépendance à ce végétal, troquant sa fille qu’elle donne en mariage contre des sacs remplis de pavot, Zakia se retrouve définitivement seule et folle. Internée dans un asile d’aliénés, elle finit pas se débarrasser de la fleur qui a envenimé son existence, s’éprend de Khémais, fin jardinier lui même enfermé, et copine avec Anissa. Les tesselles éparses de la vie de Zakia finissent par se rassembler dans cet asile qu’elle ne veut désormais plus quitter. A l’exception de cette tendance à enjoliver l’hôpital pasychiatrique, comme le fit en son temps Milos Forman avec “Vol au-dessus d’un nid de coucou”, “Fleur d’oubli” est un film fin et sensible où chaque rôle donne lieu à une prouesse d’acteur.

Ce n’était d’ailleurs pas le seul bon film tunisien, la sélection tunisienne permettait de revoir deux bons films des années quatre-vingt-dix “Halfaouine: l’enfant des terrasses (1990) de Férid Boughedir (lui aussi Prix pour la carrière de ce festival) et “Satin rouge” (1991) de Raja Amari. «Satin Rouge» nous introduisait à nouveau dans un univers féminin avec la sublime Hiam Habbas. Celle-ci y incarne une veuve, la quarantaine bien sonnée, coincée entre les quatre murs de son appartement qu’elle brique de façon obsessionnelle, dépendante d’une fille adolescente qui s’éloigne doucement mais sûrement d’elle. Le destin de Lilia semble tout tracé, et pourtant elle rencontre par hasard une danseuse du ventre qui devient son amie, et qui l’incite à devenir à son tour danseuse du ventre. Lentement Lilia retrouve son corps, ses sens, l’envie de plaire et d’émerger de sa torpeur domestique. Comédie bien ficelée, «Satin rouge»est une invitation et une mise en garde qui s’adressent à toutes les femmes: ne pas oublier qui l’on est, ne pas laisser taire ses désirs, c’est là la condition sine qua non de la réalisation de soi.
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Hiam Habbas

Encore du bon cinéma avec un film surprenant et déjanté, “www.what a wonderfull world” qui tranchait avec le ton gentillet et l’esprit politically correct du MedFilm Festival. Des accents à la Godard y accompagne le cheminement croisé des deux protagonistes: un homme, (sorte de “Léon” marocain), une femme (flic) qui se cherchent, jouent à la souris, se rencontrent et meurent en une seule étreinte dans un décor de western-tecno. Les femmes y sont des créatures hybrides désireuses de mener leur propre barque dans un tourbillon où globalisation et tradition, modernité et pauvreté emportent des être de passage dans une même force centrifugeuse. “… on se trouve, écrit Hamid Lechmad dans “Libération” à propos du film, dans une dialectique ambiguë qui ne fait presque plus de distinction entre le «Moi» et l’«Autre». Les identités semblent fusionner et ce fusionnement apporte avec lui un mode de consommation jamais vu auparavant : sauvage, ravageur et aveuglé par la soif de “ posséder, avoir, s’enrichir “ pour acquérir les symboles de la reconnaissance sociale et devenir un “objet d’admiration” et peu importe le moyen : tueur à gage, brigand…”.

Le fils de l’épicier remporte le prix «Amore e Psiché»
Rome, le cinéma, les femmes | Nathalie GalesneEn bout de course, c’est un film français qui reçoit le prix «Amore e Psiche»de cette treizième édition du Medfilm Festival. On aura pu être surpris de voir «Le fils de l’épicier»de Eric Guirado remporter la distinction du meilleur film en compétition. En apparence simple et bon enfant, ce long métrage dont on pourrait penser qu’il ne va pas changer l’histoire du cinéma est, en fait, une mise en scène tout en finesse de thèmes aussi lourds que la relation conflictuelle entre un père (sans doute d’origine italienne ou maghrébine) et un fils, le problème de la retransmission, la recherche de soi-même lorsque l’on est encore un jeune homme, ou une jeune femme puisque le personnage féminin tente avec succès de faire confluer sa vie dans une autre direction. «Le fils de l’épicier », c’est aussi un paysage humain et un territoire imprégnés d’un style de vie méditerranéen, où la relation au temps, à l’autre, à la langue se façonne différemment qu’à Paris, là où le fils a tenté auparavant de s’éloigner de sa famille avant d’être rattrapé par son sud. C’est pourtant pour cette vie et ce retour qu’il va opter.

Nathalie Galesne
(02/12/2007)



www.medfilmfestival.org/.pdf

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