Donner à voir l’«Absence» | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
Donner à voir l’«Absence» | Catherine CornetL’exposition «Absence» est le fruit de quatre travaux du photographe dans de tragiques no man’s land de la Méditerranée: Gaza, Kosovo, le centre d’accueil pour réfugiés politiques et la prison de Regina Coeli, à Rome. Les lieux parcourus, les projets photographiques précédents de Max Bienati font de lui, même s’il s’en défend, un photographe engagé. Photographe de scène pour le laboratoire de théâtre social ArteStudio, il a parcouru les lieux de l’exclusion en Italie et un peu partout en Méditerranée. Aucune de ses photographies ne parlent de politique stricto senso mais elles racontent toutes des territoires déconstruits et violés.

Le territoire, entendu comme une étendue géographiquement définie accueillant un groupe social déterminé est un héritage du XIXème siècle. Selon l’historien de l’urbanisme suisse André Cordoz, cette définission est devenue aujourd’hui «totalement impraticable». De fait, les phénomènes de «multiculturalisme, transculturalisme, mobilité, déplacement des centres décisionnels, abolitions de maintes barrières historiques etc., nous contraignent à formuler les problèmes territoriaux comme des systèmes de réseaux». Les photographies de Max Bienati rendent visible cette crise du territoire et la difficulté constante pour certaines populations de trouver une correspondance entre leurs existences quotidiennes et leurs territoires d’appartenance.

Le lieu qui perd de sa signification est ce qui lie tous ces espaces photographiés entre eux: «Dans tous ces lieux, il y a quelque chose qui manque : dans un centre de réfugiés politiques les personnes que tu vois sont ici parce qu’ils leur manquent quelque chose. Un réfugié, par définition, est là parce qu’il n’est pas ailleurs, précisément là où il devrait être». Ces photographies, dans leurs instantanéité essaient de capter ce qui sous-tend l’aliénation de ces populations «suspendues» comme les définit Max Bienati : «En Palestine tu as affaire à des présences, des hommes qui sont privés de leur terre, comme «suspendus». Le passage entre Gaza et Israël est fermé depuis un an et demi. La bande de Gaza est aussi un lieu suspendu».

La double absence, en revanche, est ressentie beaucoup plus fortement encore dans des lieux où l’identité est indéchiffrable. Si en Palestine Donner à voir l’«Absence» | Catherine Cornet «l’identité est enracinée à l’extrême précisément du fait de l’expropriation, dans les camps de réfugiés du Kosovo j’ai rencontré des jeunes de 20 ans qui vivent dans les camps depuis si longtemps qu’ils ne se souviennent même plus de leurs propres terres, leur identité est seulement celle de réfugiés». Là, les clichés sont encore plus pudiques, comme mis entre parenthèses, par un recours récurrent aux cadres photographiés: encadrements d’une porte, d’une fenêtre de voiture ou d’un pont. Les images traduisent ainsi une volonté de distanciation, tout en donnant à voir ce qui n’est pas, ce qui n’est plus.

Mais n’y a-t-il pas une contradiction pour le photographe à gérer sa propre présence physique tout en traquant le vide, l’angoisse et la manque à être ? «Quand tu photographies tu te poses constamment la question d’être de trop. Je ne réfléchis pas quand je photographie, ce n’est pas la peur d’être là qui me trouble mais l’idée qu’il y a quelque chose que je ne peux pas comprendre. Même s’il y a une empathie forte avec la situation dans laquelle j’évolue. C’est paradoxale, mais au moment ou je photographie les sujets de mes photso, ceux-ci ne sont pas forcément en train de se poser des questions d’identités…».

L’homme est au centre des clichés, même s’il est montré avec une grande retenue, parfois flou, souvent de dos, dans l’absence de soi. Les silhouettes sont ainsi esquissées, coupées, réduites à une partie du corps mais toujours présentes, une manière de pointer par l’image que l’absence se réfère toujours «à une absence d’humanité». «N’oublions pas, ajoute Max Bienati, que pour donner à voir ce qui manque «l’homme a besoin d’être montré».

Ces contours mal définis tels un éloignement pose la question de l’autre et surtout de sa compréhension: «parfois mes personnages sont flous, par hasard, par manque de lumière, mais ils sont flous aussi parce je sens profondément qu’ils ne sont pas identifiables. Je ne sais pas le faire, j’imagine que ceux qui regardent mes photos non plus. Je suis là pour photographier ce que je vois, pas pour reconstruire la réalité».

Donner à voir l’«Absence» | Catherine CornetIl n’est pas besoin de visiter les prisons ou les zones de conflits pour se poser un certain nombre de question. La compréhension difficile de celui qui a perdu une partie de lui-même se présente tous les jours dans notre quotidien imprégné par l’altérité de l’immigration.

«Quand tu te promènes dans ta ville, explique Max, tu vois des personnes que tu ne sais pas voir ni identifier. On parle d’immigration mais on ne sait pas voir au delà. En passant à côté d’un Afghan, au mieux, on sait que son pays est en guerre. Mais que savons-nous de son histoire personnelle ? De ce que signifie pour lui avoir quitté son espace de vie?».

L’unique photographie qui ne porte aucune trace de présence/absence humaine est celle d’un sabil, une fontaine pour les ablutions à proximité d’une mosquée au Kosovo. Les gobelets sont suspendus sur les grilles, l’absence n’est plus à rechercher, elle devient le sujet même de l’esthétique photographique.

Catherine Cornet
(08/10/2007)


1) In «Le territoire comme palimpseste et autres essais»

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