«Persae» d’Astragali, une mer tragique | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
«Persae» d’Astragali, une mer tragique | Nathalie Galesne«Le Salento n’est pas une terre de passage», râle gentiment en me tendant les clefs de ma chambre, la patronne d’un petit hôtel de la côte adriatique devant la beauté d’un paysage marin que les touristes en ce mois de juillet n’ont pas encore pris d’assaut. «Oui, c’est vrai on traverse la Toscane, et bien d’autres régions d’Italie, mais chez nous c’est différent, on y vient seulement si on a décidé d’y venir».

Légitimement préoccupée par la saison touristique qui s’annonçait sans démarrer vraiment, l’hôtelière oubliait que le Salento est aussi une terre que baigne une Méditerranée où confluent des trafics en tous genres : armes, contrebande, trafics humain, clandestins dont il n’est pas rare de retrouver les guenilles gisant sur les plages de la côte, corps dispersées des moins chanceux dans les eaux sombres du large… Méditerranée tenaillée aussi par d’endémiques conflits, entre tous la Palestine qui continue de charrier son lots de morts, de douleur et de dévastation.

C’est précisément autour et au bord de cette mer tragique que la Compagnie Astragali de Lecce mettait en scène, le soir même à Marina di Andrano, son dernière spectacle «Persae» . Cette expérience, concoctée à partir des ateliers théâtraux organisés par la compagnie dans plusieurs pays méditerranéens au cours des mois précédents, notamment à Chypre, en Jordanie, en Syrie, était aussi l’aboutissement de trois semaines de worshop dans le Salento auquel venaient de participer un groupe de jeunes comédiens albanais, palestiniens, jordaniens, syriens, chypriotes, italiens...Bref une belle mosaïque de talents et d’expressions culturelles réinsufflés dans la polyphonie et le multilinguisme qui caractérisent cette création.

Evitant toute tentation d’ancrage passéiste dans la tradition, le travail mené par la Compagnie est basé sur une récupération de forme d’expression ensevelies, bannies ou écarté par la logique coloniale qui sévit depuis plus d’un siècle dans la région méditerranéenne et par l’uniformisation des modèles de consommation culturels à l’heure de la globalisation. De fait la relation aux identités et aux lieux de création est fondamentale pour Fabio Tolledi, metteur en scène, auteur et directeur du théâtre. Ainsi, la recherche poétique et la mise en espace théâtrale qui sous-tendent les créations d’Astragali puisent dans la diversité des héritages culturels et artistiques de la Méditerranée, pour renouer avec des matrices communes (récits fondadateurs, tragédies, dialectes, musiques, gestuelles, etc.).

Marina di Andrano 6 juillet: le rendez-vous a été fixé au public sur la petite place qui surplombe la marina, une promenade animée par plusieurs bars,
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Fabio Tolledi
et qui longe les rochers domestiqués par endroit pour la baignade. Les spectateurs arrivent par petits groupes et sont rapidement invités à suivre le parcours de «Persae», création signé par Fabio Tolledi et tirée de la tragédie antique écrite par Eschyle, mais largement inspirée du texte de Jean Genet «Quatre heures à Chatila».

D’emblée la relation spectateurs/comédiens est bouleversée. Ici pas de consommation passive mais l’intrusion active des spectateurs dans le lieu investi, le temps d’une soirée, par les acteurs. Un lieu-parcours qui commence dans une grotte que le public rejoint par petit groupe après avoir emprumté un sentier sinueux dans la nuit noire emplie de senteurs et du clapotis des vagues.

Proposée en boucle dans une caverne marine aux eaux turquoises dont l’écho a été doublé et augmenté par l’agencement sonore mis en place par Mauro Tre, la première scène de « Persae »ou plutôt le premier tableau est d’une force émotionnelle et dramatique qui légitime à elle seule tout le spectacle. La grotte verte d’Andrano devient une antre propice à la méditation. Les ondes qui viennent mourir sur les roches illuminées nous rappellent brusquement que de l’autre côté de cette mer se joue une tragédie qui nous concerne tous.

La voix qui emplit l’espace de la grotte récite un extrait de Quatre heures à Chatila :
«Le corps d’un homme de trente-cinq ans était couché sur le ventre. Comme si tout le corps n’était qu’une vessie en forme d’homme, il avait gonflé sous le soleil et par la chimie de décomposition jusqu’à tendre le pantalon qui risquait d’éclater aux fesses et aux cuisses. La seule partie du visage que je pus voir était violette et noire. Un peu plus haut sur le genou, la cuisse replié montrait une plaie sous l’étoffe déchirée. Origine de la plaie: une baïonnette, un couteau, un poignard? Des mouches sur la plaie et autour d’elle. La tête plus grosse qu’une pastèque- une pastèque noire. Je demandai son nom, il était musulman.»

Jean Genet qui accompagnait, en septembre 1982 Layla Shahid à Beyrouth, fut le premier Européen à pénétrer dans le camp de Chatila, le 19 septembre 1982, trois jours après les massacres. Le récit qu’il rédige les mois suivants sera publié en janvier 1983 dans La Revue d'études palestiniennes: «…si ces cinq ou six êtres humains n'avaient pas été là, et que j'aie découvert cette ville abattue, les Palestiniens horizontaux, noirs et gonflés, je serais devenu fou. Ou l'ai-je été? Cette ville en miettes, et par terre que j'ai vu ou cru voir, parcourue, soulevée, portée par la puissante odeur de la mort, tout cela avait-il eu lieu?» écrit-il encore.

L’atmosphère est dès lors rendue, chaque spectateur quitte la grotte à son rythme pour rejoindre la côte ou le reste du spectacle l’attend. Chaque recoin du rivage abrite les autres scènes où chants, gestuelles et paroles expriment la violence de cette mer -les déportations, les conquêtes, les guerres- la mort brutale de celui qui a voulu échapper à son destin en la traversant.

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Les protagonistes
La scène finale est d’une intensité et d’une beauté poignante, à la mesure de la première installation dans la grotte. Là encore la mer devient l’élément clé du décor, le paysage marin est une scène, le lieu de la tragédie –inventée et vécue- où réalité et imaginaire se rejoignent. Dans la grande vasque naturelle que la mer a creusé dans la roche, des corps flottent, ce sont les corps des comédiens qui remplacent en cet instant ceux des migrants que la mer a engloutis.

«Les protagonistes de la tragédie contemporaine qui se joue en Méditerranée tous les jours, ce sont eux, les dispersés» explique Fabio Tolledi. Des grands perdants qui ont tout perdu, même leur rêve, celui qu’ils avaient de l’autre côté de la Méditerranée.

Nathalie Galesne
(27/09/2007)



Astragali Teatro
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