Prix  RAI-CMCA. Le talent et la diversité primés à Civitavecchia | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
Prix  RAI-CMCA. Le talent et la diversité primés à Civitavecchia | Nathalie Galesne
Emmanuel Audrain
«Mon âme rêveuse appareille pour un ciel lointain» (C. Baudelaire)

Pour voir les films, il fallait s’embarquer. Ne lisez là aucune métaphore, car c’est bien dans la salle obscure et ouatée d’un navire de la snav, ancré dans le port de Civitavecchia, que les films ont été projetés aux membres du Jury, et aux finalistes hébergés avec leurs documentaires dans le bâtiment à quai. Idée ingénieuse de Paolo Morawsky, directeur artistique du Prix, et délices de la technologie, ces projections pouvaient avoir lieu à toutes heures.
C’est sous les cieux d’une Méditerranée bigarrée que nos âmes rêveuses étaient invités à «appareiller». Or sous ces cieux, comme chacun sait, le rêve se fait souvent cauchemar, il n’est alors pas aisé de raconter les faits et gestes des Méditerranéens sans sombrer dans une rhétorique anxiogène et réductrice.
Cette rhétorique sevrée à l’islamophobie et au clash tout «Huntinghtonien» des civilisations est pourtant devenue la toile de fond de notre univers médiatique. Fort heureusement, la plupart des 30 films finalistes sélectionnés par le CMCA permet d’y échapper, en restituant complexité et profondeur à des réalités souvent ensevelies, lorsqu’elles ne sont pas tout bonnement ignorées par nos médias.
Souhaitons que la RAI, co-organisatrice du Prix, retrouve au plus vite des créneaux horaires pour la diffusion des documentaires dont le téléspectateur italien s’est vu cruellement privé au cours de ces dernières années. Ce vide n’est pourtant pas une fatalité comme le prouve la programmation quotidienne de documentaire sur France 3, soit autant de films que de jours dans l’année. Un bon exemple à suivre!

Les prix
Mais revenons au palmarès de cette XIème édition qui a su primer courage, diversité et compréhension de l’autre, si l’on en juge par les films récompensés dans les cinq catégories du Prix: «Mémoires de la Méditerranée», «Art, cultures et patrimoine», «Enjeux», «Reportage et documentaire d’investigation», «Créativité –première œuvre».

Le Prix «Mémoires de la Méditerranée» a été décerné au réalisateur français Emmanuel Audrain pour son film «Le testament de Tibirrhine». En 1996, deux ans après les premières menace de mort qu'ils ont reçues, sept moines sont enlevés dans le monastère de Tibirrhine en Algérie et assassinés par un Groupe Islamique Armé. Quelques jours plus tard, la presse du monde entier publie le testament du père Christian, le prieur de la communauté. Dans ces lignes, il tente d’expliquer ses choix… dit son souhait que l’Islam qu’il respecte, ne soit pas entaché par sa mort: «L’Algérie et l’Islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme.». Bouleversé par ces mots, Emmanuel Audrain décide de consacrer un film aux moines de Tibirrhine. Ce récit, emprunt d’une grande sobriété, retrace à travers le testaments des religieux et un retour sur les lieux, les deux dernières années de ses hommes qui sont restés en Algérie contre l’avis de tous.
Comment quitter un pays au moment où il est en pleine tourmente, comment ne pas se solidariser avec ses habitants qui résistent en continuant à vivre comme ils l’ont toujours fait, malgré les menaces de mort qui les traquent eux aussi?
Le film se focalise sur la décision prise par les moines de rester. Aucun d’entre eux n’est attiré par l’idée du martyre. Il s’agit plutôt d’une position pensée, discutée et concordée par la communauté, motivée tout autant par l’engagement citoyen et politique que par la foi. Pour raconter l’attachement de ces hommes à l’Algérie, «Le testament de Tibirrhine» n’hésite pas à fouiller l’histoire, les pages sombres de la guerre d’Algérie, évite le piège du prosélytisme en racontant les liens des moines avec leurs voisins, le dispensaire, la petite mosquée qui leur était réservée à l’intérieur du monastère.
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Raed Andoni
Le Prix «Art, patrimoine et culture de la Méditerranée» a été décerné au réalisateur palestinien Raed Andoni pour son film «Ertijal» (Improvisation). A Ramallah, ville palestinienne assiégée, le réalisateur suit les répétitions et les improvisations des trois frères Joubran. Ici peu d’images de check point, peu de scènes sur l’injustice faite quotidiennement aux Palestiniens. Car la Palestine, nous signifie par touches musicales «Ertijal», c’est malgré la guerre, les humiliations et les empêchements, une terre de culture et de création, et cette facette là n’émerge que très rarement aux yeux du monde.
Pas d’angélisme pour autant, le film ne tait ni les bombardements, ni les mille et une difficultés de créer et de se déplacer auxquelles sont constamment confrontés les artistes palestiniens. Raed Andoni accompagne Samir, Wissam et Adnan joubran, raconte leur passion pour le oud. Cette passion qui signifie pour chacun d’entre eux une implication particulière, une manière diverse de se rapporter à la Palestine, à la patrie, à la création, à l’avenir. Samir est le frère aîné, le dépositaire en quelque sorte d’une tradition musicale, d’un enseigement qui va au delà du oud, et qui draine une mémoire et un attachement très fort à la cause Palestinienne.
Wissam, le cadet, est l’un des meilleurs artisans-luthier du Moyen-Orient et revendique de ne pas brader son art quitte à enffreindre la logique communautaire.
Le benjamin, Adnan, au centre de ce beau film, revendique quant à lui le droit de jouer du oud, exclusivement pour exprimer son amour. Il voudrait aussi se défaire du carcan identitaire qui esserre tout Palestinien.
Adnan a 19 ans, il nous offre les scènes les plus émouvantes du film lorsque son parcours initiatique le conduit à un tout premier concert dans le jardin du Luxembourg à Paris. L’accueil que lui réserve le public sèche définitivement les larmes pudiques de ses premières répétitions.
Le rayonnement du trio Joubran a aujourd’hui dépassé les frontières, tous les murs et tous les check-point de Palestine.
Prix  RAI-CMCA. Le talent et la diversité primés à Civitavecchia | Nathalie Galesne
Alessandro Di Rienzo et Michelangelo Servignini
Le prix «Créativité, première oeuvre» a été décerné aux deux jeunes réalistateurs italiens Michelangelo Servignini et Alessandro Di Rienzo pour leur film «Istimaryya», controvento tra Napoli e Bagdad ». En arabe «Istimaryya» veut dire «colonialisme», et colle parfaitement à ce film qui est une des premières productions anticolonialistes italiennes sur cette guerre d’Irak qui n'en finit plus.
Chars reluisants. Uniformes. Bruits réguliers des sabots et des bottes qui défilent à Piazza Venezia, les premières images d’«Istimaryya» viennent contrecarrer la version officielle servie par le précédent pouvoir italien qui a toujours parlé de mission de paix pour légitimer la présence de ses troupes en Irak. Or, l’Italie a bien fait la guerre en Irak.
Alessandro Di Rienzo, co-réalisateur d’«Istimaryya», joue dans le film son personnage dans la vie: un journaliste radio qui n’aime pas qu’on lui fasse prendre les vessies pour des lanternes, la guerre pour la paix, la désinformation pour de l’information.
Il crève donc, à sa façon, ce silence qui enveloppe l’Irak, mais aussi le Liban et la Syrie, en racontant sur les ondes napolitaines la vie et les raisons de quatre personnes rencontrées de l’autre côté de la Méditerranée, d’abord sur le web, puis dans leur pays pour le tournage du film: une grand-mère palestinienne, une enseignante de Chatila, un instructeur de boxe, un moudjahid… Tous vivent dans une région en guerre, qui a toujours connu la guerre et assistent à cette nouvelle guerre d’Irak la mémoire chargée d’histoire, même lorsqu’ils ont, pour la plupart, passé la vingtaine depuis peu.
On pourra reprocher à «Istimaryya» des longueurs, une certaine confusion, et surtout un manque de perspective critique. Où est la part de responsabilité des sociétés arabes dans le malheur qu’elles partagent? se demandait dans son dernier essai le journaliste et écrivain libanais Samir Kassir avant d’être assassiné. On aurait apprécié qu’«Istimaryya» creuse cette piste. Mais on lui saura infiniment reconnaissant de nous avoir fait pénétrer dans un univers auquel l’Occident, pourtant si féru de dialogue, tourne la plupart du temps le dos. Les paysages, les paroles, et les musiques de ce film sont, sans mauvais jeu de mot, d’une vitalité désarmante, un précieux antidote contre la machine idéologique et militaire du néo-colonialisme en terre d’Islam.

Le Prix «Documentaire et reportage d’investigation» a été décerné à la réalisatrice suisse Sabine Gisiger pour son film «Gambit». En 1976, l’explosion de l’usine chimique de Seveso, provoque une catastrophe écologique. Très vite, le chimiste, Jörg Sambeth, devient le bouc émissaire de cette affaire. Il sera condamné par la justice à 5 années de prison. Cette histoire est pourtant bien plus complexe, et il a fallu des années pour tenter d’en comprendre les ressorts. La blondeur de Sabine Gisiger pourrait-être trompeuse. Derrière ses traits réguliers et son agréable sourire se cachent en fait une impressionante tenacité et une curiosité aujourd’hui récompensées. «Pourquoi avoir fait ce fim», a demandé, au moment de la remise des prix, Paolo Morawski à la réalisatrice. «Parce que les coupables étaient suisses», a-t-elle répondu laconique, préférant laisser parler l’enquête minutieuse à laquelle elle s’est livrée au fil des mois.

Le Grand Prix du CMCA «Enjeux de la Méditerranée» a été décerné à la réalisatrice turque Pelin Emer pour son film «Oyun». Ce documentaire a été plusieurs fois récompensé puisque, outre le prix qu’il reçoit dans la catégorie «enjeux de la Méditerranée», il s’est vu attribué deux prix à la diffusion: celui de FRANCE 3 et celui de la chaîne algérienne ENTV, qui le diffusera le 8 mars pour la journée de la femme.
Que raconte «Oyun»? L’histoire de femmes, vivant dans le sud de la Turquie, qui n’ont jamais eu accès à l’éducation pour la seule et unique raison qu’elles sont nées femmes. Grâce à une série d’heureuses coincidences, celles-ci décident de se regrouper et de monter une pièce de théâtre dans laquelle, pour la première fois, elles osent raconter leurs vies faites de contraintes, de belles-familles envahissantes, de maris dominateurs qui préfèrent plus souvent la bouteille à leur épouse.
A travers ce documentaire, ce n’est pas seulement la condition de la femme en Méditerranée qui est mis en exergue, mais surtout l’incroyable énergie, transgression et courage dont sont capables les femmes dans les pires situations. Ce qui a plu au Jury, c’est l’humour et la fraîcheur mis en scène dans «Oyun» pour traiter de la gravité d’un tel sujet. On pourrait croire que ces femmes ont été dirigées, qu’elles sont de véritables actrices qui jouent certes leurs rôles dans la vie, mais avec une telle aisance que le documentaire semble basculer parfois dans la fiction cinématographique. «Ces femmes sont réellement surprenantes.», a expliqué Pelin Emer. «Un jour, j'étais à Istanbul et j’ai lu un entrefilet dans le journal relatant leur expérience, je l'ai trouvée tellement originale que j'ai décidé de partir dans le sud de la Turquie pour voir leur spectacle et les rencontrer. La vague idée d’en faire un film m’est alors apparue comme une évidence. Ce prix leur revient aussi».

Ainsi s’achève le 11ème «Prix International du Documentaire et du Reportage méditerranéen», dont on souhaiterait voir les prochaines éditions davantage ouvertes au public. Car, occasion rare, cette bette belle initiative renoue pleinement avec la fonction critique et citoyenne que les médias et le documentaire exerçaient lorsqu’ils jouaient encore leur rôle de 4ème pouvoir. 4ème pouvoir qui fait de plus en plus défaut des deux côtés de la Méditerranée.


Les autres prix

Prix à la diffusion:

Outre les Prix remis par le jury de cette XI ème édition. Un certain nombre de films ont également été récompensés par des prix à la diffusion. Les voici:

Le Prix de la télévision algérienne ENTV est attribué à «Oyun»
de Pelin Esmer, et sera diffusé le 8 mars à l’occasion de la journée des femmes.

Le Prix de RAITRE revient à «BADAL»
de Ibtisam Mara’na – (Israël). Il a également reçu une mention spéciale des réalisateurs de l’ASBU. Il raconte un mariage arrangé un peu spécial: les enfants d’une famille épousent les enfants d’une autre famille par l’entremise d’une marieuse, souvent une tante. Ce film met l’accent sur le poids de la femme, et de la mère dans les sociétés arabes.

Le prix de RAISAT CINEMA a été décerné à «Men on the edge» de Avner Faingulernt et Macabit Abramzon (Israël). Le film rend compte d’une histoire de fraternité qui défie le contexte de la géo-politique. C’est une histoire de fraternité. A la frontière entre Gaza et Israël sur une plage abandonnée et isolée, des pêcheurs palestiniens et israéliens ont vécu et pêché ensemble. Pendant quatre ans, les réalisateurs les ont suivis.

Le Prix de FRANCE 3 a été remis à la réalisatrice turque Pelin Esmer pour son film «Oyun».
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Nathalie Galesne
(07/12/2006)
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