“La tigre e la neve” ou la nouvelle allégorie peace and love de Roberto Benigni | Alessia Torti, Nathalie Galesne
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Alessia Torti, Nathalie Galesne   
 
“La tigre e la neve” ou la nouvelle allégorie peace and love de Roberto Benigni | Alessia Torti, Nathalie Galesne
Très attendu, le film de Roberto Benigni «La tigre e la neve» a déjà provoqué maintes réactions dans la presse italienne. Il y a bien sûr le groupe de ses détracteurs essentiellement regroupés autour du quotidien dirigé par Ferrara «Il foglio» qui ne voit en Benigni qu’un opportuniste mielleux dont la morale serait encore plus obscène que la guerre qui tenaille l’Irak depuis son occupation par les Etats-Unis. Tout ce qui appartient de près ou de loin à la morale étant perçu comme un héritage obsolète indigeste qualifié de « Buonismo » pour dénoncer les bons sentiments qui le nourrissent. Le mot d’esprit était donc tout trouvé qui qualifie le film de «benignismo».

Pourtant, bien qu’ils soient partagés sur la qualité du film du comique toscan, l’ensemble des critiques de la péninsule se sont accordés pour louer une démarche qui consiste à transcender la tragédie de l’Irak en évoquant ce pays autrement qu’à travers la succession des bulletins de guerre scabreux. La recette déja adoptée par Benigni dans «La vie est belle» n’a-t-elle pas déjà triomphé à Hollywood où le film a reçu trois oscars en 1999 (meilleure musique, meilleur interprète masculin, meilleur film étranger).

«La tigre e la neve» - a t-il expliqué – «naît du désir de faire un film candide comme la neige et furieux comme un tigre». Après l’Holocauste, Benigni raconte donc un autre enfer, celui des hommes et des femmes qui vivent au quotidien le drame de la guerre en Irak.
“La tigre e la neve” ou la nouvelle allégorie peace and love de Roberto Benigni | Alessia Torti, Nathalie Galesne
Nicoletta Braschi
Roberto Benigni y interprète un professeur universitaire de poésie, Attilio de Giovanni, (la référence au poète Attilio Bertolucci n’échappera pas aux lecteurs de poésie) amoureux de son travail et encore plus de Vittoria, elle-même femme de lettres. Le rôle est interprété par Nicoletta Braschi, sa femme dans la vie.

Attilio rêve toutes les nuits d’épouser Vittoria au clair de lune, devant un prêtre orthodoxe qui procède au rituel sur la musique de «You can never hold back spring», écrite, chantée et jouée par son ami Tom Waits. La scène dont le kitch a été relevé par plus d’un critiques n’hésite pas à rassembler dans une atmosphère fellinienne Ungaretti, Borgès, Yourcenar... invités à assister à la cérémonie.

Attilio est tellement épris de cette femme qu’il la suit partout en Italie, en Europe et dans Bagdad assiégée au début de la guerre. Celui-ci a appris que sa dulcinée avait été touchée par les bombes américaines, qu’elle gît dans le lit d’un hôpital de la capitale irakienne, entre la vie et la mort. Il s’y rend donc en détournant mille obstacles.

Arrivé avec les médecins de la Croix Rouge, Attilio commence sa petite guerre intime pour sauver la vie de la femme qu’il aime. Il est flanqué de son ami Fouad, le poète arabe dont Vittoria écrivait la biographie. Jean Reno qui interprètre le rôle de Fouad a troqué son habituelle kalaschnikov contre un stylo plume. Bien que le film s’éloigne en tout du registre réaliste, un acteur arabe aurait tout de même mieux fait l’affaire. La petite babel poétique inaugurée dans la première scène du film se poursuit donc dans Bagdad où fut édifié, à une centaine de kilomètres de là, explique Fouad, la célèbre tour de babel.

Suivant le même procédé que celui adopté dans «La vie est belle», Benigni met en place une fable où les fonctions magiques et initiatiques se mêlent au comique de situation: incrédulité d’Attilio de Giovanni qui constate qu’il n’existe aucun vol sur Bagdad, panne d’essence en plein désert irakien, achats rocambolesques dans le souk, absurdité des scènes dans un hôpital où tout manque mais où trône la mosaïque encore intacte de Sadam Hussein, sautillements bénigniens dans un champ de mine, etc.
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Roberto Benigni
Amoureux transi, Attilio ne perd jamais l’espoir et refuse de croire que Vittoria puisse mourir. Il la protège des mouches qui virevoltent au-dessus de son lit et l’embrasse à chaque fois qu’il doit la quitter pour partir en quête des médicaments introuvables qui pourraient lui sauver la vie. Rien ne peut l’arrêter.

Il traverse un champ de mines, monte un chameau désobéissant, est pris pour un kamikaze par les Américains qui le font prisonnier et le libèrent parce qu’il n’est qu’un innoffensif poète. Il court entre les bombes, les maison détruites, les chars d’assaut, les femmes voilées et les hommes qui se rendent à la prière. Notons au passage que le créneau de l’amour courtois de ce chevalier servant des temps modernes aurait pu être mieux exploité.

La guerre est une toile de fond dont on ne perçoit ni l’horreur ni le sang. Attilio affronte les situations les plus terribles avec l’ironie qui a toujours caractérisé Roberto Benigni. Ironie si fraîche, si subtile, si ingénue que le rire qu’elle provoque est vécu, malgré nous, comme une culpabilité face aux scènes de guerre qu’Attilio ne prend pas même le temps de voir.

Il doit sauver la vie de Vittoria et il réussira. Ne jamais se rendre, ne jamais perdre l’espoir, lutter avec la certitude de réussir et s’il le faut implorer dieu. Attilio n’hésite pas à réciter un «Notre Père», seule prière dont il connaisse les paroles et qu’il adresse à Allah.

Dans ce film les messages résonnent forts et clairs. Si l’Holocauste etait narré à travers le jeu qu’invente un père pour sauver son enfant et dont le premier prix est un char d’assaut, Bagdad assiégée est, avant tout, une ville pétrie d’histoire, de richesses artistiques dont le ciel étoilé s’éclaire successivement d’orange, de jaune et de rouge…les couleurs de la guerre que nul poème n’a encore jamais réussi à bannir. Alessia Torti / Nathalie Galesne
(3/11/2005)