Petites scènes de travail invisible par le «Teatro dell’oppresso» | Olivier Malcor, Teresa Di Martino, Teatro dell’oppresso, association PER, Augusto Boal, Casa Internazionale delle donne
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Pauline Mancini   

Il y a deux heures les rues de Rome étaient couvertes d’un tapis de grêle : Simone glisse le doigts sur son i-phone et montre à Claudia la photo : la ville est muette, figée sous une strate de glace qui fond déjà. Les voitures n’ont pas le droit de circuler en ce premier dimanche de Février. Une prévention contre les pics de pollution dont la capitale italienne est sujette à l’instar des grandes villes européennes.

Petites scènes de travail invisible par le «Teatro dell’oppresso» | Olivier Malcor, Teresa Di Martino, Teatro dell’oppresso, association PER, Augusto Boal, Casa Internazionale delle donne

Pourtant malgré les intempéries et l’interdiction de se déplacer motorisé, Vilma, Paola, Fabrizio, Cristiana, Teresa, Simone, Claudia, Chiara, Carlo, et Wu Di sont venus jusqu’à la Casa internazionale delle donne (La Maison Internationale des Femmes) pour participer à l’atelier théâtral du «Teatro dell’oppresso» (théâtre de l’opprimé).

Petites scènes de travail invisible par le «Teatro dell’oppresso» | Olivier Malcor, Teresa Di Martino, Teatro dell’oppresso, association PER, Augusto Boal, Casa Internazionale delle donneAncien couvent, puis centre de rééducation pour « femmes déviantes », La casa internazionale delle donne est aujourd’hui un espace autogéré par un ensemble d’associations féministes, planté au cœur de Trastevere. Depuis fin janvier le projet «I Racconti del lavoro invisibile » (Les récits du travail invisible) y a élu domicile pour cinq semaines consécutives d’initiatives culturelles (présentations de livres, de documentaires, installations, atelier théâtral et spectacle).

Petites scènes de travail invisible par le «Teatro dell’oppresso» | Olivier Malcor, Teresa Di Martino, Teatro dell’oppresso, association PER, Augusto Boal, Casa Internazionale delle donne« Ce projet multidisciplinaire a été conçu pour explorer les transformations contemporaines du travail à partir des femmes, de la nature gratuite, flexible, affective et relationnelle de leur manière d’opérer, expliquent Cristiana Scoppa et Carlo Antoni de l’association PER chargée de coordonner la manifestation. Travail enfoui, invisible, des soins qu’elles prodiguent dans leurs familles, auprès des enfants, des personnes âgés, des malades… doublé par celui - le plus souvent mal rétribué et précaire - qui les absorbe au dehors, à l’usine, à l’école, dans les bureaux, au call center…. Or, au fil du temps, ces pratiques productives féminines ont fini par remodeler la structure même du monde du travail tous genres confondus

C’est précisément ce nouvel univers économique, avec ses crises et ses formes d’oppression particulières qui est questionné, débattu, mis en scène dans l’atelier théâtralproposé par Olivier Malcor, en collaboration avec Teresa Di Martino, philosophe, écrivaine, spécialiste de la féminisation du travail.

Acteur et dramaturge franco-hollandais installé depuis sept ans à Rome, ce quadra militant concentre ses pratiques théâtrales essentiellement sur la différence de genre. Ses spectacles inspirés des techniques révolutionnaires du Brésilien Augusto Boal prévoient la participation directe du public sur scène. L’objectif  est ambitieux : changer la réalité en élaborant avec les acteurs une forme dramaturgique où les situations d’oppression pourront être discutées et contrastées par le public.

Pour le moment, le groupe s’ébroue vers la vaste salle du premier étage « Je n’ai pas assisté hier matin à l’atelier parce que j’ai été signer mon premier CDI », s’esclaffe Simone, médiateur social. Dans les faits, la poule aux œufs d’or est bien un contrat à temps indéterminé mais qui ne lui reconnaît que huit mois de salaire par an…Une connivence se propage rapidement entre les personnes. Et pour cause, tout le monde ici a un vécu professionnel tumultueux, de contrat en contrat, de promesse en promesse, entrecoupé par des périodes de vache maigre, d’incertitude et de découragement.

Paola a cessé d’aller à l’université de Lettres et philosophie de Florence où elle tenait un cours de théâtre : « J’avais des contrats d’enseignement payés au lance-pierre, plusieurs mois, voire des années plus tard, explique-t-elle. Aller travailler me coûtait plus que cela me rapportait.» A l’approche de la cinquantaine Vilma, elle, envisage d’émigrer en Angleterre. Ancienne secrétaire de rédaction, elle occupait un poste d’administratrice dans une association qui l’a licenciée parce que ses subventions n’avaient pas été reconduites. « Je viens de décrocher un boulot d’opératrice sociale jusqu’en juin prochain, après j’irai peut-être vivre à Manchester où j’ai des contacts» confie-t-elle. La situation professionnelle de Wu Di n’est pas beaucoup plus enviable. La jeune femme gagne sa vie avec l’interprétariat, mais elle est en réalité scénographe et ne parvient pas à exercer le métier pour lequel elle s’est formée d’abord en Chine puis en Italie.

Avant une série d’échauffements collectifs qui créera complicité et cohésion entre les participants, Teresa Di Martino dresse un rapide rappel des changements sociaux qui ont bouleversé la vie des femmes. Tout d’abord les tâches et les responsabilités invisibles à l’intérieur du foyer, puis leur entrée massive sur le marché du travail ; et enfin par temps de crise, la désoccupation, la précarisation, l’exploitation qui les ont poussées à devenir complices du système qui les opprime. Les trois scènes inventées la veille par le groupe, et qu’il s’agit à présent de relier, s’inscrivent de plein fouet dans ces considérations.

Scène 1 : un maire et son assistante, à cours d’idée, désireux d’accéder à des financements européens font appel à une jeune universitaire pour qu’elle produise au plus vite un concept. Celle-ci se met à écrire jour et nuit le document commissionné malgré les protestations de son compagnon. Surexploitée, elle est ensuite brutalement congédiée.

Scène 2 : plusieurs personnes qui viennent de se faire licencier décident de monter leur propre structure. L’homme du groupe, promu président, est sollicité par le maire pour concourir à l’appel à projet sur la base des idées volées à la jeune universitaire. Pour ce faire, l’association embauche une jeune femme d’origine étrangère à qui elle fait miroiter un contrat. Le projet passe mais avec un budget réduit de moitié, la jeune femme d’origine étrangère voit d’un seul coup son contrat et son permis de séjour lui passer sous le nez.

Scène 3 : au niveau territorial, cette réduction budgétaire se soldera par la suppression des repas du personnel d’encadrement (des femmes) dans les écoles. Les acteurs n’ont pas hésité à façonner les personnages du maire, Pomponni, et de son ineffable assistante en empruntant à la commedia dell’arte et à l’imagerie berlusconienne, chansonnette comprise.

Petites scènes de travail invisible par le «Teatro dell’oppresso» | Olivier Malcor, Teresa Di Martino, Teatro dell’oppresso, association PER, Augusto Boal, Casa Internazionale delle donneDisette économique qui menace le vivre ensemble, l’enchâssement de frustrations et d’exploitations, qui touche principalement les femmes, se décline sur scène dans un enchaînement de situations tragi-comiques rendues possibles par les jeux dans lesquels Olivier Malcor a préalablement impliqué les acteurs. Reproduire les scènes en deux minutes, réduire leurs répliques en style télégraphique, ou encore les reprendre -à la façon de Queneau- dans différents registres : animal, religieux, régional… voilà qui permet ensuite d’élaguer, d’aller à l’essentiel, d’éviter le verbiage pour trouver un langage du corps, et construire les éléments de ce théâtre forum qui sera présenté au public samedi 7 février (21h) à la Casa Internazionale delle donne. «Dans cette forme de théâtre, explique Olivier Malcor, le public peut entrer en scène pour expérimenter des solutions possibles face aux problèmes représentés et aux rapports de domination. Le théâtre devient alors un laboratoire où s’entraîner collectivement à surmonter l’oppression même quand elle se fait invisible.»

 


 

Pauline Mancini

05/02/2015