«Les pas perdus» de Laura Federici | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
«Les pas perdus» de Laura Federici | Nathalie Galesne
Tangenziale, Laura Federici
Elle a la beauté fragile d’un elfe, l’air et la grâce effarouchée d’un oiseau égaré dans la ville, mais la ténacité d’une vraie créatrice qui sait attendre, suspendre, faire fermenter et solidifier son œuvre.
Elle est sensible, douce et silencieuse, elle ne se paie pas de mots, au contraire elle s’en méfie. Elle préfère raconter ses sensations, ses réflexions, ses surprises à travers la collecte de photos prises au hasard qu’elle photocopie et juxtapose pour les réélaborer ensuite au moyen de l’aquarelle ou de la peinture à l’huile, réimprimant sa propre vision du monde sur ces bribes éparses du réel.

C’est précisément cette dernière technique qu’elle a utilisée pour les toiles qu’elle exposera à la fin du mois de novembre à Rome, des toiles qui nous happent en nous obligeant, presque à notre insu, à nous interroger sur nos différents lieux de vie, et sur la relation aux autres qui s’y joue. Lieux où s’estompent les frontières entre le public et le privé, comme cette perte de repère dans la nudité soudaine d’un périphérique de nuit sur lequel glisse la solitude de celui qui regarde.
«Les pas perdus» de Laura Federici | Nathalie Galesne
Moschea sud, Laura Federici
Le monde contemporain a un problème d’espace, son architecture mobile engloutit jusqu’aux individus; ce sont donc leurs pas perdus, ou leurs faux pas, que traque notre plasticienne pour les restituer sous la teinte affectueuse de l'humanité dont ils auraient été dépouillés. Le détail, le gros plan, un objet en particulier deviennent l’ancre pour éviter de s’enliser dans les sables mouvants de notre urbanité en crise; ce sont des radeaux sur lesquels appareiller quand la fluidité des êtres et des choses nous rend étrangers à nous-mêmes.

«Nous sommes tous contraints», explique Laura Federici «à marcher dans les villes et leurs quartiers comme si nous étions des touristes à perpétuité, isolés, déracinés, éberlués devant un paysage qui subit d’incessantes transformations, nous privant, jour après jour, de nos repères». Le sociologue Zygmunt Bauman a qualifié ce phénomène de «modernité liquide», c’est justement ce qui s’échappe de cette liquidité urbaine qui est capté, saisi, arrêté par Laura Federici dans le nouveau périmètre de la toile.

Errant, décentré, le sujet urbain l’est aussi quand il voyage et découvre d’autres espaces que les siens, vécus de manière diverse par le ou les groupes. C’est le cas de la mosquée de Damas peintes à plusieurs reprises par l’artiste et qui semble se décliner devant nos yeux comme un lieu ou convivialité et spiritualité ne s’excluent pas l’une l’autre, mais se rejoignent au contraire dans les pas suspendus de ces enfants qui jouent et courent sur son parvis.
«Les pas perdus» de Laura Federici | Nathalie Galesne
Moschea nord, Laura Federici
Laura Federici s’est beaucoup rendue en Syrie ces dernières années, pour y animer des ateliers, participer à des rencontres, ou encore exposer ses travaux avec d’autres artistes européens et arabes. «La Syrie», explique-t-elle « est un pays qui m’a énormément touchée par la beauté de son paysage, la présence de l’histoire dans les gestes quotidiens, et le sens de l’hospitalité des Syriens en général. J’ai eu la sensation d’y être entrée comme une étrangère dans une grande maison, accompagnée et accueillie dans chacune des pièces qui en composent l’édifice ».

A chaque retour en Italie, elle se met au travail pour exprimer dans ses créations ce qu’elle a perçu d’un ailleurs qui l’a fortement subjuguée. «J’aime narrer les lieux d’un voyage par des images, comme si celles-ci avaient été prises à la dérobée. J’aime saisir ces fragments imprévisibles car j’ai l’impression qu’une seule image ne peut pas représenter la complexité d’un lieu dont les mille détails échappent à l’objectif : le temps qui passe, la lumière qui change, l’atmosphère, l’histoire singulière des personnes rencontrées par hasard, mon état d’âme…. Dans ces images, il n’y a pas de place pour les monuments, mais pour la vie des gens qui habitent les espaces que j’ai découverts, quartiers, rues, gares routières, mosquées... Souvent les personnes qui apparaissent dans mes peintures sont de passage, en route d’un lieu vers un autre, elles sortent un instant de leur histoire pour se croiser dans mes toiles, avant de passer leur chemin».

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Portrait
Laura Federici a 35 ans. Architecte de formation, elle est également créatrice d'images multimédia, illustratrice, et réalisatrice. En 1991, à Rome dans un ancien édifice industriel, elle fonde avec un groupe de jeunes architectes-designers l'agence Molino. En 1999 elle collabore à la réalisation du film "Un amore" de Gianluca Tavarrelli. Elle publie régulièrement ses illustrations dans les revues italiennes Il Diario della Settimana, Extra, Alias, Costruire…Elle a rapporté de la Syrie une passion pour ce pays, et des compositions de ses voyages entre Damas, Alep, l’Euphrate et Palmyre. Ses travaux ont été exposés à la galerie “Schancaleng”, à la galerie "Il ferro di cavallo" à Rome ainsi qu'à Trevignano et Ferrara. Elle a également mis en image des fables populaires syriennes collectées dans différentes région de la Syrie par l’anthropologue Maria Antonietta Carta, et traduit en français par Rania Samia.


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