Jérusalem Est se refait son cinéma | Marie Medina
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Marie Medina   

Jérusalem Est se refait son cinéma | Marie Medina
Le cinéma Al-Quds (affiches)
Une cinémathèque, des multiplexes, une salle d'art et essai. Jérusalem ne manque pas d'endroits où se faire une toile. Enfin, Jérusalem Ouest. Les amoureux du Septième Art sont donc priés de comprendre l'hébreu ou l'anglais - les deux, c'est mieux. L'Est de la ville, arabe, est dépourvu d'écrans. Un véritable désert cinématographique depuis 20 ans. Cependant, une oasis pourrait bien y surgir d'ici 2009. L'organisation Yabous projette en effet de rénover le cinéma Al-Quds.

C'est l'une des salles historiques de Jérusalem Est. L'autre, l'Alhambra, voyait autrefois défiler les stars : dans les années 1950-60, les acteurs égyptiens venaient ici pour la première de leur film. Aujourd'hui, l'endroit tombe en ruines, littéralement. Au beau milieu de l'artère commerçante Salah Eddin.

L'Al-Quds se trouve dans la rue Zahara, une autre voie très animée de Jérusalem Est. Tous deux ont fermé il y a 20 ans, au début de la Première Intifada. "Les gens avaient peur de sortir le soir", se souvient Rania Elias, la directrice de Yabous. Et avec la baisse de clientèle, les propriétaires ne pouvaient plus payer les impôts locaux, d'autant plus élevés que les cinémas étaient bien situés. Ils ont donc mis la clef sous la porte.

Il ne reste à présent que le Théâtre national palestinien (PNT) qui accueille les cinéphiles deux soirs par semaine. Le mardi, des expatriés organisent des projections à 15 shekels (2,60€) dans le cadre de cycles italiens, espagnols ou français... Et le jeudi, c'est la séance égyptienne à 20 shekels (3,50€), où sont utilisées les bobines des films déjà passés au Al-Kasaba de Ramallah (Cisjordanie). Avec ses séances uniques, le PNT tient davantage du "ciné-club" que du véritable cinéma, note son directeur Jamal Ghosheh. L'établissement ne détient pas la licence pour projeter des nouveautés. Et il demeure avant tout un théâtre, concentrant tous ses efforts - financiers et humains - sur les arts de la scène.

Cette disette cinématographique à l'Est contraste avec l'offre copieuse à l'Ouest. Dans la partie juive, les spectateurs peuvent en effet choisir entre les multiplexes des centres commerciaux et leurs montagnes de popcorn, la chaleureuse salle d'art et essai "Lev Smadar", ou encore l'élégante Cinémathèque, qui programme aussi bien une rétrospective Ingmar Bergman que "The Simpsons Movie".

Quelques habitants de Jérusalem Est font donc des incursions culturelles à l'Ouest. Ainsi Ikram, 21 ans, va régulièrement aux multiplexes de Talpiot et de Malha pour voir des films américains et européens.
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Le cinéma Alhambra
Elle trouve ces salles plus confortables et leur programmation meilleure que dans le secteur arabe. Cependant, elle n'y est pas retournée depuis l'été dernier. Avec son frère, elle avait alors pris un billet pour un film israélien sur le conflit. "Ca ne parlait que des bombes que posent les Palestiniens", se souvient-elle. "Nous sommes partis à l'entracte".

De toute façon, la jeune étudiante en informatique fait figure d'exception. Au centre commercial de Malha, le plus grand de Jérusalem, un après-midi de semaine, on croise quelques femmes voilées en train de faire du shopping mais on n'en voit aucune entrer au cinéma "Globus", dont programmes et horaires sont affichés en hébreu.
Pour les films, la plupart des "Jérusalémites" arabes vont à Ramallah.
"Ici, nous n'avons pas de cinéma", tranche Nidal, 22 ans, croisé à Jérusalem Est, près de la Porte de Damas. Les salles de l'Ouest projettent des longs métrages en hébreu ou en anglais sous-titrés en hébreu et "c'est difficile à comprendre", souligne-t-il. "Nous voulons des films arabes ou traduits en arabe. Alors nous allons à Ramallah".
Mutaz, 23 ans, qui tient une boutique de disques rue Salah Eddin, va également au cinéma Al-Kasaba, environ une fois par mois. Comme il aime aussi les films d'action américains, cet habitant de la Vieille Ville est abonné à des chaînes de télévision par satellite, notamment MBC Action et MBC2.

"La plupart des gens ici regardent les films sur ces chaînes au lieu d'aller au cinéma", confirment en choeur les étudiantes d'un IUT situé sur le Mont des Oliviers.
"Il faut beaucoup d'efforts pour réussir à faire sortir les gens", observe Jamal Ghosheh. Jusqu'à récemment, son PNT projetait des films pour enfants le vendredi et le dimanche. Mais "nous avons arrêté parce qu'il y avait de moins en moins de monde qui venait".
Selon lui, dans une situation économique difficile, "le cinéma n'est pas perçu comme un besoin mais comme un luxe".
"Les gens pensent davantage à des choses comme les vêtements ou la nourriture", atteste la directrice de Yabous. "Dans le budget familial, il n'y a pas de montant prévu pour les sorties culturelles".
Résultat : "depuis 1987, nous avons perdu la relation forte entre le public et les organismes culturels". Rania Elias ne désespère cependant pas de ranimer ce lien. Yabous est en train de rénover le cinéma Al-Quds pour en faire un grand centre culturel, parfaitement équipé, destiné à "la communauté de Jérusalem Est : les enfants, les adolescents, les familles, les femmes..."

Le centre sera constitué d'une salle de concert de 420 places - avec même une fosse d'orchestre pour les comédies musicales - et d'une autre salle, plus petite - pour les spectacles de marionnettes, notamment. Surtout, il abritera un véritable cinéma de 120 places, avec des séances quotidiennes, d'environ 15h à minuit. Des films indépendants originaires du monde arabe et perse y seront projetés, sans forcément exclure les gros succès hollywoodiens.

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Le cinéma Alhambra (les portes)
Les Palestiniens sont "impatients d'avoir un tel endroit à Jérusalem Est", affirme Rania Elias, consciente toutefois que tout n'est pas gagné d'avance. "Le principal problème, c'est de faire venir notre public à cet endroit". Yabous veut donc que le site soit accueillant et commode. Un parking et une cafétéria sont prévus, ainsi que - plus original - une garderie. Les couples allant voir un film pourront donc confier gratuitement leurs enfants aux baby-sitters du centre. En outre, les places de cinéma seront "abordables", promet Rania Elias. La billetterie ne suffira d'ailleurs pas à couvrir les coûts du centre, qui est d'ores et déjà soutenu par des fondations, des gouvernements étrangers et au moins une société palestinienne.

Pour l'heure, le projet n'en est encore qu'au stade de la rénovation des locaux du vieux cinéma Al-Quds. Yabous souhaite que les travaux soient achevés fin 2008. Jérusalem a en effet été choisie comme "capitale de la culture arabe" pour 2009. "Nous espérons que cet événement sera organisé dans notre centre".
Marie Medina
(17/12/2007)


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