Pour un seul de mes yeux, un film du cinéaste israélien Avi Mograbi | Antonia Naim
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Antonia Naim   
 
Pour un seul de mes yeux, un film du cinéaste israélien Avi Mograbi | Antonia Naim
Avi Mograbi
Avi Mograbi est un des enfants terribles du cinéma israélien, un trublion, qui, film après film, se donne comme projet la prise de conscience de son peuple et la déconstruction des mythes d’Israël. Il est aussi militant pacifiste, et on le retrouve souvent aux côtés des associations Ta’ayush ou B'tselem. Le cinéma est un peu histoire de famille, l’engagement aussi: son père possède une des plus anciennes salles de Tel Aviv; son fils Shaul, 19 ans, l’enfant qui suit le chemin du père, est en prison, condamné en tant qu’objecteur de conscience, passé en jugement, à huis clos, sans pouvoir se défendre, sans avocat. Le dernier film du cinéaste, Pour un seul de mes yeux, lui est dédié.
Sorti dans les salles françaises ce mois de décembre, le film n’est pas une comédie grinçante et burlesque comme ses précédents documentaires et docu-fictions. Ici, le cinéaste s’interroge (et interroge le spectateur et son peuple) sur deux mythes israéliens, Samson et Massada, servis à volonté aux jeunes générations israéliennes, à l’école et lors de visites collectives – qui s’apparentent à des réunion de sectes – aux sites, historique ou légendaire …

Suicides israéliens
Le premier mythe s’attache à l’histoire de la forteresse de Massada. Fantoche des Romains, Hérode (celui qui pour les chrétiens fait massacrer les nouveaux-nés d’Israël) fit bâtir à Massada une forteresse entre l’an 37 et l’an 4 avant J-C. En 66 de notre ère, au moment des grandes révoltes juives contre la domination romaine, les membres d’une secte religieuse, les Zélotes, se réfugient dans la forteresse et en 72 se suicident collectivement pour ne pas tomber entre les mains des Romains.
Second mythe, Samson, combattant contre les Philistins, tient sa force de ses longs cheveux que son amante Dalila coupe pendant son sommeil. Prisonnier des Philistins, Samson invoque Dieu et lui demande de lui donner la force de se venger de ceux qui l’ont aveuglé au moins «pour un seul de ses yeux», (œil pour œil, etc.) Il s’attaque aux colonnes du Temple qui s’effondre alors sur lui et sur des milliers de Philistins…

Cette manipulation des jeunes et l’exaltation du suicide, proscrit par la Bible, poussent Mograbi à se demander pourquoi on glorifie ainsi les Zélotes et Samson, «le premier kamikaze de l’histoire» et l’on condamne en même temps les attaques suicides palestiniennes.

Grâce à une construction filmique basée sur le montage parallèle (le rapprochement symbolique entre deux situations, son inventeur, Eisenstein, l’avait utilisé dans une séquence de La grève, où il juxtaposait la tuerie des ouvriers par l'armée et une scène d'égorgement d’un animal à l'abattoir), Mograbi alterne ses conversations téléphoniques avec un ami palestinien, les images des check-points et des humiliations subies par les Palestiniens aux images des jeunes visiteurs du site de Massada qui suivent les consignes des professeurs-guides-animateurs. Ils doivent imaginer, les yeux fermés, l’état d’âme des Zélotes et choisir entre le combat, la prière, la capitulation ou le suicide.
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Du film Pour un seul de mes deux yeux
Trois lieux, deux histoires
Le check-point, où des soldats israéliens empêchent les Palestiniens de passer, une ambulance du Croissant rouge de s’approcher d’une femme malade…Scène de la vie quotidienne. «On est fatigués de vivre» dit une vieille paysanne exténuée qui ne peut pas passer pour rejoindre sa fille…

Au téléphone, l’ami palestinien de Mograbi fléchit jour après jour: «Le peuple est en colère à en mourir…Les Palestiniens commencent à penser que vivre, dans cette situation, n’a pas beaucoup d’importance». Au fil de ces conversations, reconstitués pour le film avec la voix d’un acteur pour ne pas nuire à l’ami palestinien, Mograbi avait perçu le désespoir s’accroître. «Un de mes interlocuteurs est resté deux mois bloqué à Bethléem (…). Cet homme absolument non violent se met à parler de combat armé, d'identification avec les auteurs d'attentats-suicides. Ces conversations prennent la place des monologues des autres films: je suis face à la caméra, mais ce n'est pas mon histoire que je raconte, je suis le haut-parleur de l'histoire d'un autre» explique le cinéaste au quotidien Libération(1).
Sur la falaise de Massada, les jeunes visiteurs sont incités à crier «Romains, on ne se rendra pas!»… le guide sert aussi copieusement des renvois à Auschwitz, à la Shoah…Les mythes de Massada et de Samson se déclinent tout au long du film en toute sorte de show. Comme lors du concert rock organisé par les militants du groupe raciste Kach, où les chansons inspirés de Samson excitent les foules et se terminent dans une apothéose collective avec le cri «Vengeance sur la Palestine».
«Dans ce film, j’ai essayé de raconter une seule histoire en rapprochant des événements distants de deux mille ans. De créer un flux qui permette au spectateur de prélever une idée dans un passé mythique et de la déplacer dans l’actualité présente, et vice-versa», explique le cinéaste.

Un autre mythe
Avi Mograbi n’est pas un documentariste «neutre», – si jamais l’axiome d’un regard et d’une écriture neutre au cinéma pouvait être prouvé –, il met en question et se met en question, en scène – il se filme dans son intérieur – il s’énerve aussi derrière la caméra. Il avait avoué déjà cela dans Comment j'ai appris à surmonter ma peur et à aimer Arik Sharon, où il tentait de comprendre cette fascination qu’il avait éprouvé souvent pour l’ennemi, le rappel réitéré des massacres de Sabra et Chatila servant à protéger le spectateur contre cette fascination…

Cette fois, il détruit devant nous pour nous un autre mythe, celui du cinéaste «objectif», du cinéaste caméra froide, qui fait voeux d’impartialité, de neutralité: la scène se passe encore à un barrage, où les soldats empêchent des écoliers palestiniens de rentrer chez eux. Le mur a coupé en deux leur chemin habituel vers l’école. Mograbi questionne le jeune soldat, demande des explications, demande à voir les «ordres» d’un soi-disant supérieur. «Tu travailles dans mon armée, donc tu travailles pour moi» dit-il au soldat. «Ouvre la porte, laisse rentrer ces enfants à la maison». La tension monte, le ton aussi. «Bande de nuls» crie le cinéaste exaspéré, rien ne peut plus le retenir, il est redevenu acteur de l’histoire qui se passe devant sa caméra.

-(1)Libération, interview, 30/11/2005
Pour un seul de mes yeux, un film du cinéaste israélien Avi Mograbi | Antonia Naim
Du film Pour un seul de mes yeux
Au dernier festival de Cannes, Mograbi arborait sur son smoking un autocollant: «Stop the wall». Ses images percent les murs…


Filmographie
The reconstruction (L’affaire criminelle Danny Katz) (1994)
Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Arik Sharon (1997)
Happy Birthday, Mr Mograbi! (1999)
Août, avant l’explosion (2001)
Pour un seul de mes deux yeux (2005)
Prix spécial du FID de Marseille, 2005. Sélection officielle hors compétition, Festival de Cannes 2005.
Production Avi Mograbi, Serge Lalou (Les films d’Ici), Channel 8, The new Israeli Foundation for cinema & television. CNC, Israeli Film Council. Antonia Naim
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