Barbès Café: le cabaret des exilés | Anaïs Heluin
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Anaïs Heluin   
Barbès Café: le cabaret des exilés | Anaïs HeluinOn remonte dans le temps, dans les années 1930-1940 qui voient arriver la première vague d'immigration maghrébine en France. Travail harassant, nostalgie du pays, désillusions... Mais aussi gaieté, fêtes et chansons. Voilà ce qu'accueillirent plus de 8000 bars de la capitale, pendant près d'un demi siècle. Avec subtilité, l'équipe artistique du spectacle musical recrée ce microcosme complexe, et en montre l'évolution. Un bel hommage à un patrimoine culturel rarement exploré.

Surtout connue par les détenteurs de la mémoire de l'immigration, l'histoire de la chanson d'exil a tendance à rester dans un vase clos. Grâce à une trame simple, Barbes Café dit la nécessité d'ouvrir ces barrières invisibles, de provoquer la curiosité de tous. Entre autres, des Français. En inventant le personnage de Lucette, patronne d'un café de Barbès incarnée par la chanteuse et comédienne Annie Papin, l’historienne Naïma Yahi et l'ensemble du groupe choisissent de raconter cette page de culture franco-maghrébine à travers le prisme de l'étranger. Provinciale montée sur Paris pour trouver du travail, la tenancière du bistrot a découvert la culture arabe à travers Mouloud, son amour. Au moment de la narration, l'aimé n'est plus là que dans les souvenirs de Lucette. Il les occupe alors entouré de la musique qui jadis résonnait dans les murs de l'établissement.

Ancré dans l'ici et maintenant, centré sur le regard de l'Autre, le spectacle aborde l'Histoire avec tout le recul qu'il faut pour éviter le ressassement des malheurs. Une anecdote amène une chanson, puis l'inverse, et ce tout au long de la soirée. C'est donc tout en légèreté que défile le répertoire de la chanson d'immigration. Arabe, berbère, français : les langues se succèdent, se croisent, au rythme des allées et venues des musiciens et des chanteurs qui se relaient. Tant dans l'incessant mouvement qui anime la scène que dans la diversité des morceaux interprétés, le métissage des chanteurs apparaît. Hommes et femmes de l'entre-deux, ils ont su faire de leurs douleurs des rires et des poésies.

«J'aime toutes les villes, un peu plus Paris », chante Samira Brahmia dans sa reprise jazzy de « Alger Alger» deLili Boniche. Un des plus beaux moments du concert : l'artiste, aussi révélée au Cabaret sauvage lors des deux dernières éditions des « Folles nuits berbères », vibre à l'unisson avec le texte qu'elle s'approprie. A d'autres moments, ce sont des accents blues ou reggae qui viennent rappeler qu'une distance nous sépare de l'époque de composition des chansons originales. Slimane Azem, Cheikh El Hasnaoui, H'nifa, Mohamed Mazouni : parmi tant d'autres, ces noms participent d'une mémoire collective liée aux événements phares de la politique de l'immigration française.

Sous forme de flashs et de petites scénettes, des images d'archive projetées sur écran complètent la semi-fiction de Lucette. Quant au présent, nul besoin de l'illustrer : les artistes en sont le visage, à la fois doux et amer. Héritiers des artistes qu'ils interprètent, tous autodidactes, ils reprennent pour beaucoup la tradition des chanteurs maghrébins engagés, ceux de la libération nationale des années 1960-1970. Et eux aussi sont en exil, ou en transit entre France et Algérie.

Instigateur de «Barbes Café» et directeur du Cabaret sauvage, Meziane Azaïche est lui-même imprégné de ce modèle. Né en Algérie en 1955, il arrive à Paris à 23 ans. Brisure du miroir aux alouettes français. Mais le jeune homme passionné de cabaret ne désespère pas : il achète un bistrot, et de hasards en rencontres, finit par monter à la Villette son chapiteau maintenant bien connu des amateurs de musique du monde. Si nombreux musiciens de sa génération ont commencé ainsi, lui a préféré rester dans l'organisation, la découverte de talents.

Bien sûr, il en va autrement de ceux qui font revivre sur scène ces grandes légendes de la chanson algérienne. La chanteuse Samira Brahmia, la danseuse Sarah Guem, l'interprète Salah Gaoua et le guitariste Malik Kerrouche sont tous des autodidactes. Loin d'être là par hasard, ils incarnent la perpétuation d'une figure majeure de la culture arabe. Chaque soir, un invité différent vient aussi élargir le panel musical du spectacle. Et pas n'importe comment : les artistes renommés sont pléthore. Aït Menguellet, Souad Massi, Rachid Taha, Fellag, Kamel Hamadi, Nassima et bien d'autres viennent ponctuer de leur talent le cabaret enjoué.

Barbes Café, au Cabaret sauvage jusqu'au 28 mai
Au festival Villes des Musiques du Monde, entre le 13 octobre et le 13 novembre, à l'Espace Fraternité d'Aubervilliers



Anaïs Heluin
(23/05/2011)

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