Les Saintes-Maries-De-La-Mer, le rendez-vous annuel des musiques gitanes en France | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
Ils ont allumé un feu entre les caravanes, et ont formé un grand cercle autour. Installés sur des chaises, les musiciens jouent dans la nuit, leurs visages et leurs instruments éclairés par les flammes orange: deux guitares, deux violons, une contrebasse, en des mélodies qui mêlent les complaintes tsiganes des violons, venues d’Europe de l’Est, aux rythmes fougueux des guitares andalouses - alchimie typique des musiques manouches. Tout autour d’eux, des hommes, des femmes et des enfants, les écoutent, captivés, certains assis, d’autres debout, en tapant parfois dans les mains. En haut dans la nuit la lune s’est invitée ainsi, et quelques étoiles claires. Nous sommes parmi les gitans venus en ces jours des 24 et 25 Mai qui sont pour eux, chaque année, l’occasion d’un grand pélerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer, village situé en Camargue, à l’ouest de Marseille. Ce soir nous sommes parmi des gens du voyage venus d’Alsace, comme les plaques d’immatriculation de leurs caravanes en témoignent, avec le dialecte alsacien qu’ils parlent entre eux. Une femme fait le tour du public, une assiette de kougloffs à la main: “prenez-en, ça vient d’Alsace!”. Quelques caravanes plus loin, un autre feu, d’autres artistes, et des femmes qui dansent le flamenco dans le cercle: là, nous sommes parmi des gens du voyage venus de Perpignan et de Carcassonne, et qui parlent se parlent en catalan.
Les Saintes-Maries-De-La-Mer, le rendez-vous annuel des musiques gitanes en France | Nadia Khouri-Dagher
Ils sont quelque 6.000 gitans à être venus, en caravane, de toute la France, et certains des pays voisins, pour ce grand rassemblement qui se tient chaque année les 24 et 25 mai, depuis des siècles - le 25 mai est la fête de Sainte Sara, la sainte patronne des gens du voyage. Au total, avec les pélerins catholiques et les touristes, c’est 30.000 personnes qui se retrouvent ici chaque année. Parmi les gens du voyage, beaucoup sont venus pour deux à trois semaines: tant qu’à faire un long voyage, autant rester longtemps.

Le prétexte du rassemblement est religieux: de nombreuses messes et célébrations se déroulent dans l’église plusieurs jours d’affilée, et culminent dans la procession qui mène la statue de Sainte Sara à la mer, accompagnée des reliques des saintes Marie-Jacobé et Marie-Salomé, qui auraient accompagné Marie-Madeleine dans son voyage en bateau depuis l’Egypte. Mais, comme de nombreuses fêtes catholiques en Espagne, en Italie ou en Amérique latine - cultures latines qui associent musiques, religion et liesse populaire - le Pélerinage des Saintes-Maries est d’abord, pour les gitans venus se retrouver, comme pour les nombreux touristes qui y viennent chaque année, l’occasion de faire la fiesta et de jouer de la musique, du matin au soir, dans les cafés du village, sur les places, mais aussi entre soi, dans l’intimité des campements et des caravanes.

Les Saintes-Maries-De-La-Mer, le rendez-vous annuel des musiques gitanes en France | Nadia Khouri-DagherLa guitare, instrument-roi de la fête
L’instrument-roi de la fête est évidemment la guitare, instrument qui est l’emblème de la musique des gitans du Sud de l’Europe, au même titre que le violon l’est pour les tsiganes d’Europe de l’Est - même si, aux Saintes-Maries, les deux traditions se rencontrent et se mêlent. Car ces dernières années, les musiciens venus de Roumanie et de Hongrie ont fait leur apparition, faisant écouter au public ces musiques tsiganes qui font la part belle aux clarinettes et à la cithare, instruments absents de la rumba catalane ou du flamenco, qui restent les musiques les plus jouées aux Saintes-Maries.

Le matin dès le réveil, des notes de guitare s’échappent des caravanes stationnées sur les nombreux terrains que le village leur a réservés, des fenêtres ouvertes des maisons du village, et des voitures qui commencent à affluer vers le village: instrument vivant ici, ou simple cd que l’on passe. Dès dix heures, des groupes de musiciens se postent dans les rues, attirant des groupes de badauds ravis. A midi, certains prennent place dans les bars et restaurants, et ils se succèderont jusqu’au soir - et parfois tard dans la nuit. Ils jouent en général par paire de deux guitares, dont l’une sert d’accompagnement rythmique. Parfois d’autres guitaristes viennent se joindre à eux, parfois ce sont des touristes amateurs, ravis de participer à la fête, ailleurs c’est un jeune homme au teint très brun qui a rejoint des musiciens pour chanter un chant flamenco poignant, là c’est une jeune fille en robe flamenca à volants qui se met à danser parmi les tables. Ici nul programme: tout est improvisé, nul ne sait quel artiste se produira où et à quelle heure.

Aux Saintes-Maries on peut ainsi croiser le grand Manitas de Plata (“Petites mains d’argent”, surnom qui lui fut donné et qui lui est resté), qui est le plus célèbre des gitans musiciens du Sud de la France (il est né à Sète, c’est-à-dire dans la région). C’est Manitas de Plata qui a fait connaître au monde entier le genre musical que l’on appelle “rumba catalane”, et qui est la musique, entre flamenco et rumba, des gitans du Sud de la France, popularisée à nouveau, dans les années 80, par les Gipsy Kings. Car Manitas de Plata, qui a pourtant 89 ans, ne résiste pas au plaisir de jouer de la guitare avec ses amis, le soir dans les restaurants, et attire toujours une foule considérable.

Le renouveau de la musique gitane en France

Sur le marché qui s’est installé près de l’Hôtel de Ville pour plusieurs jours, le marchand de disques propose de nombreux cd de groupes et d’artistes locaux, qui continuent de perpétuer cette tradition de rumba catalane, qui reste le genre le plus joué aux Saintes-Marie: car le Sud de la France abrite de nombreux gitans venus d’Espagne au cours des siècles derniers. Ricao, son père Manolo, ou encore les Saritano, font partie des artistes célèbres ici, et ont déjà des albums. Ils chantent en madrilène ou en catalan, mais aussi parfois en français, des chansons qui rendent hommage à ce Sud de la France où ils vivent, telles que “Roseaux de Camargue” ou “Le mistral”.

Les Saintes-Maries-De-La-Mer, le rendez-vous annuel des musiques gitanes en France | Nadia Khouri-DagherDomingo est venu aux Saintes-Maries, comme chaque année depuis qu’il est tout petit. Il habite Apt, en Provence, il est guitariste et chanteur, et aussi auteur-compositeur, comme la plupart des artistes gitans. Grâce à internet et myspace (sous le nom de Domyrumba), Domingo se fait connaître dans d’autres pays, et est régulièrement invité à se produire en Allemagne, en Belgique, en Italie ou en Angleterre. “Avant, on se cachait pour apprendre la guitare, parce que les vieux jouaient tellement bien. Ils ne voulaient pas nous apprendre, parce qu’ils disaient qu’avec la musique on ne vit pas. Mais aujourd’hui c’est différent, et les vieux sont en train d’apprendre aux petits”, nous explique-t-il.

Car depuis quelques années - et particulièrement en cette année 2010 qui marque le 100° anniversaire de la naissance de Django Reinhardt - la musique gitane est à la mode: jazz manouche à la Django, ou musique flamenca des gitans du Sud. C’est pourquoi ils sont nombreux, enfants de Django et de Manitas de Plata, à connaître un succès ces dernières années parmi le public, et à être programmés dans les festivals d’été: nous vous en avions présenté un certain nombre dans notre rubrique Muzzika! de janvier 2010 (1). Les plus célèbres se nomment Juan Carmona, Tschavolo Schmitt, Angelo Debarre, Yorgui Loeffler... en attendant que le public découvre les autres...

Car le vrai bonheur aux Saintes-Maries n’est pas d’entendre le grand Manitas ou même les artistes les plus courus, tels Ricao, guitariste à la voix exceptionnelle qui fait danser les foules jusqu’à trois heures du matin. Il est de découvrir, en se promenant dans les campements gitans, par une douce fin d’après-midi, deux jeunes prodiges, cousins âgés de 15 ans, qui jouent de la guitare déjà comme les plus grands, et qui ne le savent pas. Et vous touchez alors du doigt ce que “héritage” veut dire, “transmission orale”, “patrimoine culturel d’un peuple”... Et vous prenez le nom de ces deux jeunes gens, car vous êtes sûr que vous allez les retrouver, dans quelques années, sur une scène, quelque part... Et quand ils vous le donnent, vous croyez rêver: leur nom de famille est... Reinhardt...

Nadia Khouri-Dagher
(01/06/2010)



(1) MUZZIKA! Janvier 10
(2) A lire “les quatre vies postumes de Django Reinhardt. Trois fictions et une chronique” de Patrick Williams, Editions Parenthèses