Entre ici et là-bas | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
Entre ici et là-bas | Emmanuel VigierIl y a beaucoup de vent ce jour-là à Marseille. Un vent glacial qui souffle fort, assourdissant. Mais à l’intérieur d’une petite salle de la friche de la Belle de Mai, un vaste espace culturel dans un quartier populaire de Marseille, on entend bien les voix. Elles se mêlent à la musique d’un oud. Trois hommes répètent une scène dans laquelle il est très clairement question de départ et de l’inévitable choc qu’il va engendrer. Sur un tableau de papier, deux colonnes de mots racontent «ici» et «là-bas».» «On a d’abord travaillé sur ces notions-là. L’exil revenait très souvent dans les paroles de chacun» explique Marie Elias. Dramaturge, critique, elle est maître de conférence à l’Institut Supérieur des arts Dramatiques de Damas. Elle anime cette expérience théâtrale inédite en France avec Ramzi Choukair, comédien et metteur en scène franco-syrien. Cette proposition de la Friche rentre dans une politique plus globale de soutien au théâtre arabe, à sa création et à sa diffusion des deux côtés de la Méditerranée.

«Vraiment la démocratie»
Pendant deux semaines, 10 personnes écrivent et jouent dans leur langue maternelle. Pour la plupart, c’est la première fois qu’ils rentrent dans un théâtre. «Comment faire avec un tel public ? Jusqu’où peut-on aller ? Je crois que ce genre de théâtre, c’est vraiment la démocratie. On donne la parole.» Marie Elias est une habituée de ces interventions, notamment dans des villages de Syrie. «C’est un genre de travail qui ressemble un peu à ce que je fais mais cette fois, sur un terrain différent, dans une grande ville avec des gens venus de tout le monde arabe. Ce qui m’intéresse, c’est un théâtre ancré dans le réel.»
Entre ici et là-bas | Emmanuel Vigier
Il y a ceux qui sont arrivés en France, il y a quelques mois et ceux qui vivent ici depuis longtemps. Pour beaucoup, la France n’est pas leur premier pays d’émigration. La petite troupe éphèmère est sans frontière : un jeune Irakien réfugié politique, une Syrienne, deux Comoriens, une Franco-marocaine mère de famille... Autant de vies et d’exils. Fatiha a retrouvé des mots perdus : «Ce qui se passe, c’est extraordinaire parce que ça vient de nous. Moi, je suis venue pour ça : il y avait cette curiosité de l’autre. J’ai énormément de plaisir à parler ma langue. Et à découvrir aussi d’autres sonorités de la langue arabe.» Comment se comprendre? Sur le plateau, chacun écoute la musique de l’autre, sa façon de marcher, de bouger. «Nos langues se sont rapprochées dans le théâtre.»

«C’est ici qu’on a de vrais rôles»
Dix jours plus tard, ils sont sur scène. La salle est remplie. Chacun se présente dans une vidéo. Quelques mots pour se raconter qui précisent habilement le sens de la démarche de Marie Elias et de Ramzi Choukair. Le spectacle peut commencer. Une mère s’oppose au départ de son fils en Europe. Un jeune ne parvient pas à entendre la voix de son frère sur le chemin de l’exil. Une femme rend hommage à sa mère. Dans ce théâtre-là, il n’y a plus vraiment de différence entre la réalité et la fiction. Abdelkader précise : «Dans la vie quotidienne, on joue de faux rôles. C’est ici qu’on a de vrais rôles.»


Emmanuel Vigier
(06/03/2010)
www.lafriche.org
www.artdevelopment.org/english/




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