Nos mémoires du tragique | Emanuel Vigier
Nos mémoires du tragique Imprimer
Emanuel Vigier   
Nos mémoires du tragique | Emanuel Vigier
Blida©Pierre-Bourdieu-Fondation
De l’exposition des rares et précieuses images de Pierre Bourdieu aux incontournables tables rondes, morceaux choisis. Déjà inscrits dans nos mémoires.


En noir et blanc, la vie des «gens de peu» (1) en Algérie, à la fin des années 50. Un vendeur de journaux, une enfant qui sourit, une vieille femme. Et puis l’ombre de la guerre : des campements de regroupements militaires. Sur le mur du musée, un texte précise la situation : «En 1960, le nombre des Algériens regroupés atteint 2 157 000, soit un quart de la population.» Entre 1958 et 1961, le sociologue Pierre Bourdieu réalise des centaines d’images en Algérie. Il écrira deux livres sur l’Algérie et quelques articles scientifiques. Saïd Belguidoum, sociologue, explique: «Il y a une affection singulière dans le rapport de Bourdieu aux Algériens. Il était presque familier avec eux, avec l’Algérie. Mais comme beaucoup de Français, il a vécu une sorte de refoulement. Malgré ses livres «Travail, travailleurs en Algérie» «La sociologie de l’Algérie», il ne voulait pas trop en parler.»

Besoin de mémoire
L’exposition ,crée à l’Institut du monde arabe en 2003, à l’occasion de l’année de l’Algérie en France, n’avait jamais été montrée dans son ensemble. A Marseille, au Mucem, le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, le public était chaque jour plus nombreux pour venir voir les clichés du sociologue, assister aux débats organisés dans le cadre des Rencontres d’Averroés en partenariat avec les festival des Rencontres à l’échelle. Des images qui sont longtemps restées dans des cartons. Des documents qui préfigurent la pensée de l’intellectuel, qui donnent à voir ses recherches à venir. «Ce qui me frappe dans ces images, c’est leur tendresse. Il y a comme un concentré de sa pensée dans chacune d’elles. Chaque cadrage est une piste de recherches. Ce qui est remarquable, c’est que l’humain est au centre. Et ce regard va traverser toute son œuvre.» ajoute Fabienne Le Houérou, historienne.
Un spectateur intervient : «Je suis né en Algérie. Vous ne pouvez pas savoir à quel point ce type de manifestation répond à notre besoin de mémoire.» «Flambée de mémoire» avait écrit l’historien Benjamin Stora, en 2004, au moment de la publication «La guerre d’Algérie, 1954-2004, fin d’une amnésie.»

A l’origine
Nos mémoires du tragique | Emanuel VigierEst-ce ce besoin de mémoire qui fait le succés, l’affluence des agoras des Rencontres ? A l’écoute de la première table ronde, les mots sur l’origine du tragique sont presque familiers. Une mémoire collective d’abord mise à jour par la philosophe et philologue, Barbara Cassin : «C’est un patrimoine fait de très peu d’ouvrages sur une courte période de la Grèce antique. C’est ce si peu qui nous réunit aujourd’hui.» Euripide, Eschyle, Sophocle écrivent alors des textes, qui traversent les siècles. Antigone, Œdipe sont toujours parmi nous, au théâtre bien sûr (2) ; mais aussi au cinéma, dans la littérature. Les hommes et les Dieux fàce à leurs destins n’ont pas vieilli. «Il y a la part de responsabilité de l’homme. La question de la responsabilité, centrale. Et de la culpabilité.» Vassili Papavassiliou est un homme de théâtre connu et reconnu sur la scène grecque Il ajoute cette phrase : «L’humain n’est jamais sûr…» Constat tragique ? La nature de la tragédie, c’est aussi d’être spectacle. Takis Théodoropoulos, écrivain, rappelle que le tragique est contemporain : «Le tragique apparaît à chaque fois qu’une utopie s’effondre.» Le 20e s ne manque pas d’exemples.

Nos mémoires du tragique | Emanuel VigierC’est par l’actualité du tragique que ces rencontres se sont achevées, à l’occasion de la dernière table ronde, «Guerres et terrorismes, un tragique contemporain ?» Stéphane Audoin-Rouzeau est des rares historiens à regarder la guerre en face (3) «La guerre peut devenir mode de vie, c’est le cas dans un certain nombre de pays africains. Des situations d’entre guerre et paix peuvent perdurer. La violence de guerre se transforme…Une guerre peut se déclencher entre voisins, comme en Bosnie, comme au Rwanda.» Farhad Khoskokavar, spécialiste de l’Iran, a fait un livre de son enquête sur le jihadisme (4). «Ce qui est central, c’est la question de l’humiliation. Déslors, dans un contexte de mondialisation, tout le monde a droit à sa part de dignité.»
Dans la salle, les questions fusent. «Pourquoi ne rien dire sur la guerre économique ?» «Vous n’avez pas abordé les guerres coloniales…» Dans nos mémoires, les figures du tragique sont bien ancrées. Inépuisables.

Emanuel Vigier
(10/12/2009)

1)«Les gens de peu», de Pierre Sansot, anthropologue
2)Créateur des rencontres et animateur de la première tables ronde, Thierry Fabre a justement rappelé la teneur tragique des textes de l’artiste associé du dernier festival d’Avignon, Wajdi Mouawad.
3)«Combattre, une anthropologie historique de la guerre moderne.» de Stéphane Audoin-Rouzeau, Seuil-2008
4)«A l’intérieur du Jihadisme, Comprendre le mouvement jihadiste mondial.», Farhad Khoskokavar


mots-clés:
 

Voir aussi ...