Les Nuits de Nacre a Tulle | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
Les Nuits de Nacre a Tulle | Nadia Khouri-DagherL’accordéon, un instrument de l’immigration et du métissage
La France est en effet la patrie de la musique dite “musette”, qui se joue à l’accordéon, à tel point que pour beaucoup, notamment à l’étranger, l’accordéon et le musette symbolisent la France et ses musiques populaires, au même titre que la kora pour le Mali ou que le ‘oud pour le monde arabe. Et parce que la France est une terre d’immigration et de métissage depuis toujours, l’histoire de l’accordéon et de la musette lui ressemble: l’accordéon est né en terre étrangère, et a été tellement adopté par les Français qu’il est devenu le symbole de la musique populaire française dans le monde entier. Mais l’accordéon a beaucoup voyagé aussi, et symbolise aussi aujourd’hui, avec ses variantes le bandonéon et autres akordéons, les musiques d’Argentine, du Nord-Est du Brésil, de Madagascar ou de La Réunion...

C’est en 1829 qu’un Arménien de Vienne, Cyrill Demian, dépose un brevet pour un accordéon, et la même année, à Londres, un Britannique dépose un brevet similaire. L’instrument est d’abord destiné à accompagner au chant et à faire travailler les vocalises des dames de la bonne société européenne, qui faisaient de la musique dans leurs salons: donnant non pas une seule note mais un accord entier avec certaines touches - d’où son nom, accordéon - l’instrument permet de produire une grande richesse de sons simultanés, devenant ainsi un “mini-orchestre” à lui tout seul.

Mais c’est en Italie, dans la ville de Castelfidardo sur la Mer Adriatique, qu’en 1863 se crée le premier atelier en Europe de production industrielle d’accordéons. L’instrument va être aussitôt adopté par les couches populaires italiennes, et embarqué par les migrants qui s’en vont qui en France, qui en Argentine, qui ailleurs... Castelfidardo héberge aujourd’hui un musée de l’accordéon, et organise chaque année des concours de cet instrument. L’Allemagne et l’Autriche adoptent aussi cet instrument, que l’on retrouvera, apporté par leurs migrants, au Brésil ou en Argentine notamment, et qui, allant vers l’Est, sera adopté par les musiciens tsiganes, yiddish, et slaves...

Au XIX° siècle, Paris qui s’industrialise est une ville de forte immigration, en provenance des régions mais aussi des pays voisins. C’est aussi l’époque où les bals populaires vont se développer, immortalisés dans les tableaux de Renoir: on danse à Ménilmontant, à Belleville, sur les bords de la Marne... Auvergnats et Italiens, qui se mêlent autour des gares de Lyon et d’Austerlitz, forment le gros des bataillons de ces musiciens de bals, artistes qui n’ont alors aucun statut social. Les premiers sont arrivés avec leur “cabrette”, la cornemuse auvergnate, ainsi baptisée car elle est en peau de chèvre, et que les Parisiens vont appeler “musette”. Les seconds sont arrivés avec leur accordéon sous le bras. Cabrette et accordéon se mêlent d’abord dans les bals, puis la cabrette est abandonnée au profit de l’accordéon, qui offre plus de possibilités musicales. La France voit alors se développer des ateliers de production de l’instrument: Cavagnolo à Lyon, Accordiola à Sarlat, Dedenis à Brive, Maugein à Tulle - seul fabricant qui subsiste à ce jour, et dont Les nuits de Nacre célébraient cette année le 90° anniversaire, avec des portes ouvertes dans les fascinants ateliers.

L’accordéon va connaître son heure de gloire pendant la première moitié du XX° siècle, avec la vogue du style de musique dit “musette”, en souvenir de ces premiers orchestres, répertoire resté populaire jusqu’à ce jour, et qui se joue encore dans tous les bals populaires de France, avec des chansons telles “Ah le petit vin blanc” ou “L’amant de Saint-Jean”, connues de tous. Dans les années 40 et 50, il se teinte de swing et de jazz manouche, et l’on verra Django Reinhardt s’accompagner d’un accordéon. Mais dans les années 60, avec l’arrivée du disque et des musiques anglo-saxonnes, l’instrument va décliner: il devient “ringard”... Et il renaît depuis les années 70, avec la redécouverte des musiques traditionnelles et folkloriques françaises, et avec surtout une nouvelle génération de musiciens, tels Marc Perrone ou Richard Galliano, qui s’éloignent définitivement du musette et font évoluer l’instrument vers d’autres sphères. Dans les années 80, des artistes et groupes français de rock et de pop se réapproprient alors cet instrument éminemment “pop” - populaire: Renaud, Les négresses vertes, la Mano Negra,.... Et aujourd’hui, à l’heure du métissage et du mélange des genres en musique, l’accordéon a sa place dans tous les styles de musique, comme en témoignait éloquemment le festival des Nuits de Nacre...

Trois jours de fête à Tulle
“Les Nuits de Nacre”, sont nées en 1988 et Richard Galliano en fut leur premier directeur artistique. Elles sont redynamisées depuis 1998 par Laurence Lamy, musicienne et musicologue passionnée d’accordéon, dont elle joue (elle est premier prix de conservatoire pour le piano et docteur en musicologie), jeune femme à l’énergie et à la passion communicatives, aimée de tous dans la ville, et dont l’une des attributions est aussi de créer à Tulle le premier musée de l’accordéon en France, qui devrait voir le jour dans quelques années.

Le thème de cette année était, sous le titre “Gratt’accCORDEon”, le mariage guitare-accordéon, union qui n’existait pas à la naissance de l’instrument à bretelles, mais qui s’est développée d’abord avec le jazz swing manouche, et qui fleurit aujourd’hui, comme le festival en témoignait, dans les genres les plus divers. 4.000 candidatures avaient été envoyées aux organisateurs du festival, qui a retenu 90 groupes qui offraient tous les styles.

Des stars d’abord, avec les chanteurs Serge Lama et Michel Fugain qui avaient choisi de se faire accompagner d’accordéonistes parmi leurs musiciens. Du musette bien sûr, notamment pour le grand bal du Samedi soir, où nous pûmes danser la valse, la java, ou le paso-doble, avec tous les habitants de la ville, et notamment les plus âgés, ravis de l’occasion. Mais la caractéristique principale des Nuits de Nacre, est de faire connaître chaque année des dizaines de groupes, souvent connus seulement au niveau de leur région, et qui trouvent là une consécration et une exposition nationales.

Connaissez-vous Divano Dromensa, Jean-Claude Laudat, le Trio Jacky Stéphane, Alain Musichini Jazz Quartet, Red Cardell, ou le Duo Buenos Aires, pour ne citer que ceux-là? Moi non plus, avant d’aller à Tulle. Et je peux vous dire que ce sont des musiciens formidables, que vous pourrez retrouver sur le site internet des Nuits de Nacre, ou sur myspace, pour les écouter. Connaissez-vous davantage Les amis de la Bourrée de Saint-Privat ou La Camaïnada de Saint-Augustin, groupes de musique traditionnelle de la région, venus danser dans les rues de la ville, avec leurs cabrettes et leurs violons, et en costume, robes anciennes tabliers coiffes en dentelle pour les dames, et chapeaux noirs et chemises blanches pour ces messieurs, et sabots de bois pour tout le monde, des danses sans âge, et dont la mémoire ne veut pas mourir?

Un festival qui fait donc la part belle, alors que partout en France se multiplient les festivals de musiques du monde, à ces “musiques du monde” d’en France que sont la chanson française, et les musiques instrumentales inspirées de l’accordéon - avec toutes ses variantes, du musette au jazz et aujourd’hui au rock... Un bel hommage à tous ces artistes, vivant en région le plus souvent, méconnus des grands médias nationaux qui ne célèbrent que les stars consacrées, groupes qui existent depuis de longues années pour certains, et élaborent un travail artistique passionnant. Parfois plus connus à l’étranger qu’en France, tels Red Cardell, groupe né en Bretagne et aujourd’hui basé à Toulouse, qui a déjà produit une demi-douzaine d’albums, et est régulièrement invité dans des festivals en Ukraine ou ailleurs.

Un festival qui permet surtout de rencontrer de véritables passionnés de cet instrument, venus parfois de loin pour ces trois jours de fête dans une ambiance populaire au sens le plus noble du terme: partagée par tout un peuple, des familles venues avec enfants jusqu’aux personnes âgées, heureuses de danser une valse qui date du temps de leur jeunesse... Si vous y allez, l’année prochaine - c’est en septembre - vous croiserez peut-être, car ils viennent chaque année, Henri et Gérard, collectionneurs d’accordéons, le premier est guitariste et possède 100 accordéons, le deuxième est accordéoniste comme son père et possède 400 instruments, ils habitent du côté d’Angers et ont créé une association pour l’enseignement de l’accordéon dans leur région (henrivienot@orange.fr); ou encore Jeannot Perret, 84 ans, accordéoniste, guitariste, et batteur, “car comme musicien autrefois on ne pouvait pas vivre avec un seul instrument” vous explique-t-il, venu de Chambéry, lui possède une collection d’un millier d’accordéons, et vous le trouverez peut-être chez Maugein, en train d’essayer un nouvel instrument, ou de parler à des amis. Car les ateliers Maugein, aujourd’hui dirigés par le petit-neveu des fondateurs, les frères Jean, Antoine et Robert Maugein - René Lachèze - sont, à part les chapiteaux, les places publiques, et les cafés où se tiennent les concerts du matin au soir, et surtout, en dehors de la période du festival, l’autre lieu où se retrouvent les amateurs passionnés, et surtout les professionnels de l’accordéon, artistes, compositeurs, accompagnateurs de stars parfois, professeurs d’un instrument désormais enseigné dans les conservatoires, alors qu’il était qualifié autrefois, avec dédain, de “piano du pauvre” ou de “boîte du diable”...

Les musiques du monde sont vivantes en France: ces musiques populaires, qui se transmettent souvent par tradition orale, et signent les fêtes rassemblant tout un village ou toute une ville, comme ici à Tulle, avant même de penser qu’elles sont africaines, orientales ou d’autres contrées lointaines, sont aussi un patrimoine français, qui s’invente et se réinvente au gré des contacts et des influences, à la fois enracinées et métissées, comme toutes les musiques depuis toujours. Patrimoine toujours terriblement vivant, mais dont la capitale n’entend pas toujours les échos, car ce patrimoine se vit surtout en régions, là où les identités locales sont plus à l’abri de la culture mondialisée. Si vous voulez mieux connaître les musiques vivantes en France, allez donc faire un tour à Tulle, pendant les Nuits de Nacre, ou du côté des ateliers Maugein !


Pour voir et entendre des extraits du festival: le site des Nuits de Nacre: www.accordeon.org


Nadia Khouri-Dagher
(19/10/2009)