De Beyrouth à Avignon | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
Cette année à Avignon, avant d'aller au théâtre, il faut d'abord regarder des images. L'exposition s'intitule: "Tels des oasis dans le désert" (1) et elle est une parfaite introduction à cette édition du festival. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige en sont les artisans. Les deux plasticiens et cinéastes libanais ont investi un lieu, qui pourrait faire penser à un paysage d'après-guerre: une église désacralisée, dont l'intérieur a été en partie détruit, et où le sol est en terre battue. A l'entrée, une grande photographie de Beyrouth, en 1997, qui se décompose au fil des visites. Les spectateurs ont en effet la possibilité de détacher un morceau de l'image, qui est collée sur un miroir . Une femme demande de l'aide: "Pouvez-vous attraper ce carré-là s'il vous plait? C'est la maison où j'ai grandi..."
De Beyrouth à Avignon | Emmanuel Vigier
Au fil des jours, Beyrouth disparaît et le miroir nous renvoie à nous mêmes. Tout au long de cette exposition, les deux artistes ne cessent de faire apparaître ce qui tend à disparaître dans leur pays, ou qui a déjà été détruit, enseveli. Images de martyrs sur les murs, effacées par le temps, à qui les deux artistes redonnent des visages . "Au Liban, nous vivons entourés de morts qui nous regardent". Images d'un vieux film super 8 d'un oncle kidnappé durant les guerres civiles qui montre une ville blanche, une ville-fantôme. Dans une installation video, "Khiam 2000-2007", d'anciens prisonniers racontent l'histoire d'un camp du Liban Sud, zone alors occupée par Israël et par l'armée du Liban Sud. Camp qu'il était impossible de filmer en 2000 et qui a été détruit par la guerre durant l'été 2006. Les mots suffisent-ils pour lutter contre l'oubli?

"Souviens-toi de ton père"
Une des anciens détenus de Khiam a inspiré Wajdi Mouawad un de ses plus beaux personnages, "la femme qui chante", dans un des spectacles de sa trilogie, "Littoral, Incendies, Forêts", présentée dans la cour d'honneur du Palais des Papes. Alignés devant un mur, les personnages de "Littoral" semblent faire face à un peloton d'exécution. Ils n'auront pas le choix. Il leur faudra affronter la vérité de l'histoire. Le premier chapitre de la trilogie, jouée pour la première fois dans sa continuité, met en scène un jeune homme qui part dans un lointain pays pour enterrer son père, dont il ne sait rien. "Souviens-toi de ton père" dit un homme échappé de l'Illiade. Wilfrid découvre un pays déchiré par une guerre sans fin, d'où tout le monde veut partir. Il croise un homme qui a tué son propre père. Une jeune femme s'emploie à récolter les noms des habitants de tout le pays. Il n'y a plus de place dans les cimetières. Il faut s'avancer vers la mer, salvatrice peut-être. On reconnaît le Liban, inévitablement. Un peu de la biographie de l'auteur aussi, Wajdi Mouawad né au pays des Cèdres, immigré au Canada, pendant la guerre civile. On pense à d'autres guerres, d'autres pays blessés, d'autres peuples en exil. Un personnage s'écrit: "Où sommes-nous?" Au théâtre, parfois au cinéma. Dans une épopée flamboyante, rouge et bleue. "Ce qui me ferait battre le coeur, c'est de savoir que ces spectacles (...) resteront, à travers les yeux de ceux et celles qui les regarderont, ancrés avant tout dans la poésie, détachés de toute situation politique, mais dans la politique de la douleur humaine." écrit l'auteur-metteur en scène.

Réalités libanaises
L'exil, les personnages de Wajdi Mouawad n'y échappent pas. Dans "Incendies", il s'agit cette fois d'une femme qui n'a rien dit de ses origines à ses enfants. Elle leur laisse un testament énigmatique. Nouveau voyage dans un pays lointain où "ils brûlent des maisons de ceux qui lisent le journal." Avec "Forêts", nous sommes loin du Liban mais l'histoire résonne fort encore dans ce 3e opus joué au petit matin. Une jeune femme traverse les continents et voyage dans le temps. Qui était donc sa mère, dont les cauchemars restent habités par un énigmatique soldat de la première guerre mondiale? Faut-il tout savoir, tout connaître du passé des hommes pour continuer à vivre "à la croisée des chemins"?

"Photo-Romance" évoque plus directement les réalités libanaises, y compris politiques, mais sur le ton de la comédie. La forme est inédite, il s'agit d'un roman-photo, véritable réécriture d'"Une journée particulière" d'Ettore Scola. Cette journée-là a été transposée par Lina Saneh et Rabih Mroué à Beyrouth durant la guerre de 2006, alors que deux immenses manifestations sont organisées. On retrouve encore une fois un ancien détenu de Khiam, un militant de gauche marginalisé qui fait irruption dans la vie d'une mère de famille issue d'un milieu traditionnel. Mais on assiste plutôt à la fabrication du roman-photo avec toutes ses interrogations, ses doutes, et ses situations comiques. La fin offre un happy-end amoureux. Les rendez-vous libanais d'Avignon sont remplis de surprises.

Programme complet: http://www.festival-avignon.com/

(1) Le titre est tiré d'une citation d'Hannah Arendt: "A défaut de vérité, on trouvera des instants de vérité et ces instants sont en fait tout ce dont nous disposons pour mettre de l'ordre dans ce chaos d'horreur. Ces instants surgissent à l'improviste, tels des oasis dans le désert."

Emmanuel Vigier
(01/08/2009)

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